1980 : quand le mouvement buffalo retournait la mode (et le monde)

Il existe des images qui ne jaunissent pas. Comme celles de Jamie Morgan. À l'occasion d'une rétrospective organisée par Le Salon à la galerie LAPAIX à Paris, i-D l'a rencontré pour parler de toutes les générations Buffalo – de la sienne jusqu'à la nôtre.

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16 janvier 2019, 4:43pm

1980, une nouvelle ramification de l'esprit punk voit le jour dans l'Ouest londonien : le mouvement Buffalo, initié par le styliste Ray Petri et le photographe Jamie Morgan. Entre les mains de l'un et devant l'objectif de l'autre, la mode londonienne se laisse chambarder et accepte enfin de se faire chahuter par la rue et le style de ceux qui y déambulent. Avec la détermination du goût et la liberté des affranchis, Petri et Morgan adressent le plus gros « fuck you » que la mode ait jamais connu. Les garçons portent des jupes, les gaillards exposent des coeurs en cuir sur leurs torses nus, les enfants se pavanent en costard et les filles se chargent de faire la guerre, en robe de soie. Des grosses boots vissées aux pieds, le sourire aux lèvres et le majeur dressé en l'air – l'uniforme d'une nouvelle jeunesse.

Dans les premières pages d'i-D ou de The Face, la bande Buffalo s'agrandit au fil des années et déborde toujours plus des cadres : on y retrouve des artistes comme Neneh Cherry, les tops et stylistes Nick et Barry Kamen, l'actrice Mitzi Lorenz, les photographes Marc Lebon, Jean-Baptiste Mondino ou encore Roger Charity. Ensemble, ils ne se refusent rien et s'emparent de tout pour composer une nouvelle attitude, un autre être au monde, sans égard pour les convenances, les protocoles et les decorums - comme des punks, des vrais, dont la contestation du système relève plus de l'instinct que de la posture.

Trente ans après la mort de Ray Petri et la fin de la première ère Buffalo, le Salon Itinérant et la galerie Lapaix consacrent une rétrospective au photographe et parrain de longue date d'i-D, Jamie Morgan, prouvant - s'il le fallait - toute la pertinence du mouvement Buffalo en 2019. i-D l'a rencontré.

Killer, Jamie Morgan
Killer, 1986, Stylist Ray Petri for Buffalo

Te souviens-tu de la première image qui t'a touché ?
Je suis tombé amoureux de la photo à Paris. À l’école, j'étais un élève très dissipé, peu sérieux. Je n’étais pas du genre « grandes écoles » et ma mère désespérait. Un de ses amis était photographe, il travaillait pour l’agence Magnum. C’est comme ça que je me suis retrouvé à vivre dans une chambre de bonne à Paris et à classer des négatifs chez Magnum. J’ai passé neuf mois à classer les négatifs de photographes comme Cartier-Bresson ou Don McAllen. J'avais à peine 18 ans et je suis tombé amoureux de la photo. Quand je suis rentré, j'ai trouvé du travail en tant qu'assistant photographe et c'est comme ça que j'ai accédé au milieu. Mais pour répondre à ta question, il n'y a jamais eu une photo. Je suis tombé amoureux de la photo en classant de vieux négatifs.

Peux-tu nous parler des premiers jours du mouvement Buffalo et de ta rencontre avec Ray Petri ?
Quand je suis devenu assistant, à la fin des années 1970, les magazines publiaient essentiellement des photos très commerciales. Et je n’avais aucune envie d’en faire. Je me suis retrouvé à faire une série pour Vogue et j’ai eu une révélation : ce n’était pas du tout mon truc. Moi, ce qui m’intéressait, c’était documenter la scène underground de Londres. Dès que j’avais du temps libre, je photographiais les kids qui traînaient dans les clubs, comme Boy George, Steve Strange... Je prenais beaucoup de photos dans la rue aussi. C’est à cette période que j’ai fait la connaissance de Ray Petri, via un ami que nous avions en commun. Il était de dix ans mon aîné. Il était gay et moi hétéro. Il était à fond dans l’art et s'intéressait à la photo. Il voulait m’assister !

On a commencé à travailler pour de jeunes magazines comme The Face et i-D qui étaient les premiers à publier des portraits dits « straights-ups », des photos de gens rencontrés dans la rue. Des archives de style. Ray adorait les mecs et avait un don pour les repérer. Notre duo gay/hétéro marchait vraiment bien. Les mecs étaient à l’aise avec nous, il y avait une sorte d’acceptation. Ils se désapaient, prenaient des airs sexy en caleçon avec de grosses Doc Martens aux pieds. Ray les habillait hyper bien. Il avait un don. Ensemble nous avons commencé à envisager une nouvelle masculinité. Un jour, je suis allé rendre visite à un rédacteur de The Face en lui expliquant que c’était bien beau de faire de la photo de rue mais que nous voulions la ramener, cette rue, dans un studio. Faire un édito à la Avedon mais avec de vraies personnes. Il a accepté. Sur fond blanc, Ray a mélangé des pièces de tailoring découpées avec des jerseys de sport et des bonnets jamaïcains. C’est là que tout a commencé.

Heart, Jamie Morgan, 2011, Stylist Barry Kamen
Heart, 2011, Stylist Barry Kamen

Cest la première fois que la mode se souciait du style
Oui, et la première fois qu’elle a débordé. Les mannequins que proposaient les agences de l’époque ne nous intéressaient pas. Les gens cool étaient dans la rue. On voulait photographier des gueules et des attitudes. La masculinité occidentale nous ennuyait.

Vous faites partie des premiers artistes à avoir mis à mal la virilité telle quon lentendait à lépoque.
Ce qu’on entendait par « virilité » à l’époque était tout bonnement horrible et malaisant. L’une de nos premières sessions pour The Face s’intitulait « Men In Skirts ». Ça semble simple aujourd’hui mais ça ne l’était pas du tout à l’époque. La mode n’avait pas pour habitude de faire porter des jupes aux hommes. Ray était écossais. Il a dit un jour « je veux que ce mec porte un kilt. » Puis le kilt est devenu une jupe. Moi, j'étais un peu punk, j'ai donc suggéré une jupe en cuir. On s’est dit qu’une paire de Doc et une veste de créateur flouteraient les lignes. On avançait à tâtons. Le plus beau dans tout ça, c’est qu’on ne tentait aucunement de féminiser les hommes : ils étaient d’autant plus virils dans ces looks. Il émanait d’eux une grande puissance. Ray et moi avons travaillé à peine cinq ans ensemble, avant qu'il ne meure, ce qui est assez court, et les sessions photo que nous avons menées ensemble se comptent sur les doigts des mains. J’ai quand même le sentiment qu’elles ont été édifiantes.

Aujourd'hui, tu travailles avec les héritiers du mouvement Buffalo. Quel regard portes-tu sur cette nouvelle génération dans la mode ?
Après la mort de Ray, je ne savais plus vraiment comment continuer ce que nous avions entamé. Pour fêter les vingt ans du mouvement, j’ai fait appel à Barry Kamen, le frère de Nick Kamen qui faisait partie des Buffalos. Avec Barry, nous avons rassemblé les héritiers du mouvement, les enfants de Neneh Cherry, Mitzi Lorenz qui était l'une des protégées de Ray, etc. C’est de cette session qu’est issue la photo du jeune homme torse nu avec un cœur en bandoulière. J’ai bossé quelque temps avec Barry, on avait retrouvé l’esprit Buffalo, c’était génial. Puis Barry est mort à son tour. Ces dernières années, j’ai eu la chance de bosser avec de jeunes stylistes comme Ibrahim Kamara, un génie, qui continue de porter le mouvement vers des horizons encore plus dingues. Il a fait entrer le Buffalo dans une ère nouvelle. Je suis toujours hyper heureux de voir qu’en Angleterre, dans les écoles de mode et d’art comme la Saint Martins, le mouvement Buffalo se passe comme un legs. Grace Wales Bonner fait aussi partie de cette nouvelle génération Buffalo. Quand je bosse avec elle ou Ibrahim, je ne dirige rien, je les laisse réinterpréter l’esprit Buffalo. J’adore les observer.

Grace Wales Bonner Collection Jamie Morgan 2016 Stylist Tom Guiness
Grace Wales Bonner Collection, 2016, Stylist Tom Guiness

Comment expliques-tu que le mouvement Buffalo soit toujours aussi pertinent ?
Il a fallu plus de 30 ans pour que les notions de « diversité » et de « fluidité de genre » intègrent une pensée mainstream. C'est pour ça que Buffalo compte toujours. Pour nous, il ne s’agissait pas de « diversité », c'était tout simplement normal. Nous ne photographions pas des mannequins noirs parce qu’ils étaient noirs mais simplement parce qu’ils nous semblaient beaux. La fluidité de genre n'était pas une mode, ou une façon de paraître politiquement correct : nous pensions sincèrement que la limite entre les sexes n'était pas si solide et qu'il était possible de naviguer, de voir des hommes vulnérables et des femmes hyper puissantes sans qu’il soit question de pouvoir. Aujourd’hui c’est une mode.

Quels sont tes sentiments à cet égard ?
Je suis simplement content que le monde ait entamé un processus d’introspection. Mais il ne suffit pas d’agiter un drapeau – il s’agit de prendre position. Les choses ont mis tant de temps à bouger…

Comment c'était d'être jeune, à cette époque, et de défendre de nouvelles valeurs ?
Présenter un homme noir sur la couverture d’un magazine, c’était inédit. Photographier un gamin de 12 ans habillé comme un homme l’était aussi. Parfois, je me demandais si le message que nous essayions de faire passer serait compris. Un jour le rédacteur de The Face, Nick Logan, nous a dit : « Peu importe. Les gens finiront bien par comprendre. Je pense que c'est une super photo et c’est tout ce qui importe. » C’est comme ça que la photo « Killer » est devenue culte. À ce moment-là, le multiculturalisme naissait en Angleterre. À l’ouest de Londres, nous traînions beaucoup avec la communauté jamaïcaine. Nous étions fans de musique, de reggae. Encore une fois, nous vivions cette diversité sans nous douter qu’il fallait la nommer ainsi. Puis quelque temps plus tard, le style « héroïne chic » et Kate Moss ont débarqué. Des filles, de plus en plus maigres, squattaient les couvertures de magazine. L'esprit Buffalo avait disparu et j’ai arrêté de shooter pendant quelque temps. Mais l'esprit est de retour : tout ce pour quoi nous nous battions est en train de se réaliser.

Tu défendais une attitude punk dans une industrie élitiste. Ressentais-tu une sorte d'ambivalence ?
Nous nous opposions clairement aux élites. L'industrie de la mode était dominée par des hommes riches et blancs et représentée par des filles riches et blanches. Il n'y avait rien pour ma génération. Buffalo est un rejeton du mouvement punk, inspiré par son esthétique DIY. C’était le début de la décennie 80, durant laquelle l’argent a commencé à circuler partout. À devenir un big deal. La mode défendait une esthétique hyper glamour, friquée. Nous, on prenait tout ! Le punk, le glamour, la mode de Paris, les rues de New York... Et c’était notre façon de dresser notre majeur, une manière de dire que tout nous appartenait mais que nous ne ferions jamais partie de leur monde. i-D et The Face nous laissaient faire ce qu’on voulait et sont devenus les vitrines de notre doigt d’honneur. Les rapports de pouvoir entre la mode et les magazines n’avaient rien à voir avec ceux d’aujourd’hui. On ne nous imposait rien, pas de « couverture Gucci », de bons procédés, etc. Un jour, Giorgio Armani nous avait envoyé des vêtements pour une série photo. Le lot comptait une veste immonde que Ray a décidé de découper et retoucher dans tous les sens. La saison suivante, Armani s’est inspiré des retouches de Ray pour composer sa collection ! Il en va de même pour les mini-jupes. Demandez à Gautier, c'était un fan et un ami. Toute sa collection de mini-jupes s'inspirait de l'un de nos shoots. Aujourd’hui la vision du créateur est sacrée. Il est devenu intouchable.

Indian jamie Morgan 1986 Stylist Ray Petri for Buffalo
Indian, 1986, Stylist Ray Petri for Buffalo
Cowboy Jamie Morgan 1986 Stylist Ray Petri for Buffalo
Cowboy, 1986, Stylist Ray Petri for Buffalo

Peux-tu nous parler du diptyque composé de « l'Indien » et du « cowboy » qui sont devenus des clichés iconiques. Quelle était ton intention quand tu as créé ces images ?
Si tu regardes bien la plupart des gens qui ont fait l'histoire de Buffalo, que ce soit Neneh Cherry, Nick Kamen, ou moi-même, nous sommes tous, d'une façon ou d'une autre, des marginaux. Mes parents étaient Juifs, les parents de Nick étaient Birmans, Mitzi Lorenz est d’origine Pakistanaise, Ray était gay et avait vécu en Afrique... Nous n’étions clairement pas des gamins anglais classiques, et nous nous sommes toujours identifiés aux opprimés. Parmi eux, il y avait les Amérindiens. La façon dont ils ont toujours performé leur virilité est aux antipodes du virilisme occidental. Ils arborent de grandes coiffes, se maquillent, se costument et dansent. Leur culture a été complètement détruite, réduite à l’invisible par l’homme occidental. Cette photo, « l’Indien » est un hommage qu’on a voulu leur rendre. Face à cette image, il y a celle du « cow-boy » qui nous a également servis à dire fuck. De nombreux cow-boys étaient noirs mais ça, l’Histoire n’a jamais voulu en entendre parler. On a voulu réhabiliter leur présence. Ces deux images se rencontrent ensuite dans une autre, « Powwow. » On y aperçoit la voiture dans laquelle est mort Kennedy, qui était le premier président américain à reconnaître le destin tragique des Natifs Américains – sans pour autant que le terme génocide ne soit jamais employé. Dans la voiture il y a un homme portant une grande coiffe indienne et un autre en costume. C’est une réunion.

Aujourd'hui, comment devient-on un soldat du mouvement Buffalo ?
C'est une question intéressante. Je pense que le mouvement Buffalo représente beaucoup de choses différentes. Ce n'est pas quelque chose qu'on peut s'approprier, mais une attitude, un être au monde que l’on peut souhaiter incarner. Je pense que le principal, c'est de ne pas céder, de marcher en marge du troupeau, de ne pas essayer d’être riche à tout prix. C’est louper le coach et s’en foutre. Et prendre tout ce qu’il y a prendre. Être Buffalo c’est tenir bon et croire à d’autres possibles, même si rien ne va dans votre sens.

Pow Wow, Jamie Morgan, 1985 Stylist Ray Petri for Buffalo
Pow Wow, 1985, Stylist Ray Petri for Buffalo

L'exposition « Jamie Morgan Killer Portrait » est ouverte au public jusqu'au 18 janvier 2019.