les 6 chanteuses les plus weird de 2019

Cyber, arty, goth ou mutantes : on vous présente celles qui ont fait la différence... par leur différence.

par Pascal Bertin
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02 Décembre 2019, 1:22pm

« La femme est l’avenir de l’homme » A force de se le répéter, le poète n’avait toujours pas compris qu’elle était surtout l’étonnant présent et clairement, l’avenir de la musique. Le stade de la libération parait tellement dépassé qu’on parlera plutôt de liberté totale tant les filles cette année, et il ne s’agit pas d’établir une vaine compétition entre les sexes, ont dépassé les garçons sur le terrain de l’inventivité, de la folie, de l’expérimentation, et au final, de l’ambition. Derrière ses atours de diva glamour hollywoodienne mélancolique, même la néo-reine pop Lana Del Rey ne peut s’empêcher de glisser un petit « You fucked me so good that I almost said "I love you" » (vous êtes grands, on vous épargne la traduction) qui l’extirpe de la catégorie pop-star polissée qu’elle domine de bien plus haut, en longueur comme en largeur. On aimait tous ses précédents albums pour leurs petites imperfections, on place son dernier, Norman Fucking Rockwell, parmi les sommets de 2019 pour sa perfection.

Et ainsi va la musique, riche de musiciennes, productrices, chanteuses, compositrices, DJ, qui ramènent des grains de sable de la plage ou des blocs de béton de leurs escapades en club, pour faire dérailler une chanson, un album, une soirée, une image. De cette année dont l’adolescente Billie Eilish s’impose comme l’immense révélation, on retient l’avènement d’une une scène indépendante féminine qui n’a pas trahi la confiance qu’on avait déjà en plusieurs de ses grands espoirs. Mieux, ces six sont à l’origine d’œuvres complètes, abouties, étonnantes et surtout, passionnantes, qui donnent déjà envie d’avoir de leurs nouvelles pour la suite de leur carrière. Présentation de ces six artistes qui ont fait la différence par… leur différence.

La plus flippante : Aldous Harding

On a beau adorer le folk de facture finalement classique de la chanteuse néo-zélandaise, on reste interloqué par sa façon personnelle de l’enrober et surtout, de se travestir pour régulièrement provoquer une réaction entre le rire et l’effroi. Aidée sur son troisième album Designer du producteur John Parish, le fidèle de PJ Harvey, Aldous Harding oppose des compositions d’une étonnante maturité à des thématiques qui mettent sur le tapis ses doutes existentiels et amoureux, renforcés ça et là d’une boucle rythmique, d’une note de xylophone, de synthé ou de saxo. Il faudra attendre pour obtenir les réponses qui manquent encore à nos questions - et c’est tant mieux - car on continuera de suivre Aldous encore longtemps. Même si peut-être pas au bout du monde, ça fait loin.


La plus californienne :
Weyes Blood

Qu’ils paraissent loin ses débuts à se chercher dans l’expérimental et à poser ses instruments aux quatre coins des Etats-Unis ! Natalie Mering a pris son temps mais cela valait la peine. Et qui l’eut cru, c’est sur le label de Nirvana et Mudhoney que sa voix de sirène s’épanouit comme en témoigne son petit chef d’œuvre de pop de chambre, Titanic Rising. Produit par Jonathan Rado, moitié du génial duo psyché Foxygen, cet album réalise le fantasme qu’on croyait impossible : un songwriting luxueux déterré dans le Laurel Canyon des années 70 pour être réoxygéné à l’air du temps, sans que le résultat ne sonne anachronique, bien au contraire. Un peu comme si Joni Mitchell revenait produite par Nigel Godrich ? Oui, on peut dire ça comme ça.

La plus arty : Jenny Hval

De quoi l’artiste norvégienne allait-elle donc nous parler cette année sur The Practice of Love, son septième album, successeur de son sanglant Blood Bitch de 2016 ? D’énigmes toujours sans réponses comme l’origine de la vie ou l’amour, mais disséqué à l’opposé des chansonnettes romantiques. Surtout, et sans doute sans le vouloir, Jenny Hval tourne musicalement le dos à ses velléités expérimentales pour une production électronique entrainante et parfois quasi dance, là où l’idée de musique de club lui reste totalement étrangère. Joli paradoxe que cette artiste qui a composé son disque après avoir écrit une nouvelle, et en tire une invitation à mi-chemin entre trance et électro-pop, à la fois accueillante et hypnotique. A son image, au final.

La plus goth : Chelsea Wolfe

Il serait vraiment injuste de ranger Chelsea Wolfe avec votre ex-copine de lycée blafarde un peu trop portée sur Emily The Strange. Moins connue dans l’Hexagone que dans son pays, la Californienne compte déjà six albums dont le dernier paru cet été, Birth of Violence. À la croisée du dark folk et d’un métal qu’elle aurait peu à peu ramolli, cette prêtresse de l’ère Instagram fascine autant par la noirceur de son univers que par sa façon nouvelle d’épurer son écriture - lui évitant de sombrer dans le grand-guignol façon Marilyn Manson. Au contraire, on se laisse volontiers entrainer dans une montagne perdue de Games of Thrones, pour finir avec elle dans un club louche sorti d’un film de David Lynch. Même pas peur.

FKA Twigs : la plus mutante

C’est l’ascension la plus fulgurante bien qu’elle ait laissé passer près de cinq ans entre son premier et son dernier album, Magdalene. La jeune british fait mieux que confirmer : elle s’installe d’emblée parmi les rares noms à révolutionner la pop grâce à une écriture bouleversante et à une production partagée avec Nicolas Jaar, Jack Antonoff, Oneohtrix Point Never, Skrillex et Benny Blanco, pour une trame sonore entre classicisme et post-dubstep. Il en ressort un fascinant hybride où les performances vocales à la Kate Bush de cette guerrière moderne résonnent dans des grottes taillées au rayon laser pour passer par toutes les émotions possibles. En prime, un duo à haute teneur érotique avec le rappeur Future et une esthétique visuelle dérangeante. Bref, inoubliable.

Holly Herndon : la plus cyber

Cette année, il a beaucoup été question d’intelligence artificielle, jusqu'à la musique indé qui s'en est elle-même vue contaminée. Pour le meilleur en ce qui concerne PROTO, troisième album de la musicienne et chercheuse américaine Holly Herndon installée à Berlin. Un ordinateur lui suffit pour produire une œuvre étonnante qui utilise sa propre voix passée par de multiples traitements, un chœur humain ainsi qu’un second, virtuel, développé par ses soins, et des réseaux neuronaux dont l’usage nécessiterait l’avis d’experts scientifiques, ce que nous ne sommes pas. Etonnamment, ses compositions futuristes sonnent profondément humaines, évoquant autant des BO solaires de science-fiction qu’un nouveau monde de producteurs, d’Arca à SOPHIE, chez qui réel et virtuel ne font plus qu’un.

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