à cuba avec les kids qui rêvent de devenir champions de boxe

Le jeune photographe français Safouane Ben Slama est parti sur les rings de boxe cubains, capturer l'ardeur des jeunes qui s'y affrontent en duel. Rencontre.

par Micha Barban Dangerfield
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03 Octobre 2016, 11:20am

Le jeune photographe français Safouane Ben Slama est un chercheur-né. Il ne serait se contenter des discours et des images qu'on lui donne à voir et préfère de loin les créer lui même, affuter son regard sur le terrain. Dans toutes les communautés qu'il découvre, Safouane observe les rituels, les rythmiques et les mémoires des corps, autant de signes d'appartenance qu'il s'attache à immortaliser pour rendre compte de réalités multiples, celles qui échappent (et résistent) à l'uniformisation grandissante du monde. Après avoir photographié la Palestine, au-delà du conflit et de la violence, Safouane s'est rendu à Cuba pour poser son objectif tout près des boxeurs amateurs locaux. Les poings serrés, le regard franc, les gamins s'essayent sur le ring et rêvent de championnats. Les mouvements, la technique se passent comme un héritage entre les générations.

Peux-tu me parler de tes toutes premières fois en photo ?
J'ai l'impression d'avoir commencé la photographie deux fois, d'abord par mimétisme familial – mon père faisait beaucoup de photo et nous avions plein d'appareils photo. Ce sont des photographies très personnels, à l'époque, on imitait juste les posters de nos mangas préférés en prenant nous-même la pose. J'ai redécouvert la photo durant mes années de recherche à l'université, j'étais dans une posture de commentaire sur la vie culturelle et ressentais de plus en plus l'envie de prendre les choses en mains. J'ai pensé que le discours que je portais à l'époque pouvait être plus audible en le faisant passer par mes propres créations, qu'il ne passe plus par un langage universitaire parfois lourd et contraignant mais par quelque chose de beaucoup plus sensuel.

Qui t'inspirait à cette époque ?
Je ne me suis intéressé à la photographie d'art qu'assez tard, j'ai par exemple vraiment étudié la photographie de Wolfgang Tillmans que durant mon voyage en Palestine en 2013. j'avais d'ailleurs eu la chance de voir l'exposition « Die Welt » à Arles ce même été, j'avais été hyper impressionné. Les choses qui me hantaient vraiment quand j'ai commencé, c'était plutôt le cinéma et le dessin, notamment le cinéma italien et japonais – je me suis brûlé les yeux avec Kurosawa et Pasolini. Je me suis beaucoup attardé sur les dessins préparatoires d'Alberto Giacometti que j'ai découvert grâce à Jean Genet, j'aime beaucoup ses tourbillons dans lesquels émergent une silhouette extraordinairement précise…

Tu as fait des études de philo, tu penses que c'est quelque chose qui influence ta photo aujourd'hui ?
Dans mon parcours personnel, la philosophie m'a permis de structurer ma pensée, de canaliser un peu le trop-plein d'énergie et d'émotions que je mettais dans les choses. Je lui dois une méthodologie dans l'analyse des images et des textes, je trouve un vrai plaisir à déchiffrer les sources d'inspiration d'un artiste par exemple. Dans mes images je cherche à produire une attention à la fois purement esthétique, faire en sorte que l'image puisse être appréciée pour elle-même, presque détaché de son contexte, et dans le même temps que l'on puisse suivre l'image comme un paragraphe dans le corpus que je constitue, renvoyer aux souvenirs du spectateur aussi. J'ai été marqué par l'étude de la réminiscence, de la constitution des points de repère dans la mémoire humaine.

Tu t'es toujours intéressé au monde arabe, à l'image qu'on s'en fait. Tu as voyagé en Palestine d'où tu es revenu avec une série photo en poche. Que voulais-tu capturer là-bas ?
Ça me tenait très à cœur de découvrir cette région parce que j'y étais très attaché, pour diverses raisons. À l'époque je réfléchissais beaucoup à la représentation des Nord-Africains et orientaux dans les arts et la culture et j'ai eu l'opportunité de réaliser un stage en programmation culturelle là-bas. Je suis parti avec la volonté de ramener des images du quotidien des Palestiniens, par-delà le conflit, pour qu'ils vivent en tant que sujet, pour eux-mêmes. J'ai pensé qu'il était important de montrer cette subjectivité sans éluder la violence au quotidien que l'on retrouve dans quelques symboles. J'aimerais d'ailleurs beaucoup y retourner, je suis parti là-bas avec très peu de moyens, 500e en poche et 8 pellicules, je pense que j'ai encore des choses à y faire.

Tu as repris la route pour Cuba cette fois-ci, où tu as rencontré des boxeurs. Comment a démarré ce projet ?
Je suis passionné par ce sport et la position des boxeurs cubains m'a toujours intrigué, ils ont une très grande réputation sur le plan amateur, gagnés de multiples championnats du monde ou jeux olympiques. Et pourtant ils sont absents des compétitions dites professionnelles. J'ai toujours aimé cette espèce de mythologie qui dit que les plus grands boxeurs cubains, s'ils en avaient eu l'occasion auraient pu battre les légendes américaines. Je pense notamment à Teofilo Stevenson qui a toujours refusé les ponts d'or de Don King pour combattre Muhammad Ali.

Toi tu penses que les légendes cubaines l'auraient emporté sur celles des États-Unis ?
Je suis particulièrement attaché à Muhammad Ali mais rien que l'idée de ce combat m'électrise.

Que représente la boxe à Cuba, pour ceux qui la pratiquent ?
La salle de boxe dans laquelle j'ai passé le plus de temps était notamment tenue par Hector Vinente, un double champion olympique. J'ai été extraordinairement bien accueilli par lui et je ne pense pas, malheureusement, qu'ailleurs un double champion olympique t'accueille si simplement dans sa salle d'entraînement. Ce sport est une grande tradition à Cuba, ça remonte à une période antérieure à Fidel Castro. Je savais et je l'ai bien senti sur place, il y a un véritable engouement pour la boxe et une sorte de filiation qui s'instaure avec les plus jeunes. Ils étaient fiers d'être entraînés par un champion et se dépouillaient pour lui et pour eux-mêmes. Il y a aussi cette fierté d'appartenance à Cuba sans que cela n'exclue, c'était très chaleureux et solidaire.

Les kids sur le ring ont toujours l'air hyper fiers sur tes photos...
J'ai vu des gars en haillons, sans aucun équipement de valeur faire des choses incroyables, ils faisaient preuve d'une grande résistance physique, d'une grâce et d'une élégance vraiment étonnante, c'était très beau d'assister à ça. Quand on choisit un sport comme la boxe c'est qu'on a d'abord quelque chose liée à nous-même, on veut se prouver quelque chose. Sans que je le demande ils prenaient tous ou presque une pose victorieuse ou combative. Ça tombait bien car ça correspondait à ce que je cherchais sur place, une estime de soi englobante, une fierté qui n'est pas un pêché d'orgueil. Maintenant mon propos n'est pas de faire un état des lieux de la boxe à Cuba, ce n'est pas un reportage photographique, j'utilise la boxe pour transmettre des sensations, des émotions et une vision des choses au-delà du sport en lui-même.

Ta série passe du portrait à l'objet (la sueur, les gants, les tatouages des boxeurs). Comme si tu archivais un endroit, les éléments qui le composent, ses odeurs.
À travers cette sélection que j'opère dans les corps, les chaires et les objets, je voulais rendre l'idée qu'un détail nous amène à un tout, à une idée plus globale. Comme lorsque nous voyons dans une des images un jeune boxeur avec son t-shirt déchiré, ça nous renvoie à l'ardeur avec laquelle il a pu s'entraîner, je souhaite que ce détail nous permette d'imaginer de multiples scénarios sur ce qu'il est et sur sa manière de concevoir les choses. Je veux dépasser ce qui est matériellement représenté à travers l'image.

Tu parlais de filiation plus tôt. Tes photos présentent des boxeurs d'âges très différents. Qu'as-tu pu observer des échanges entre nouvelles et anciennes générations ?
On sent le respect des anciens, de leur expérience. Quand tu rentres dans les salles tu as souvent les portraits des grands boxeurs et leurs palmarès mais tu retrouves ça partout dans le monde je crois. Il peut y avoir un univers très stimulant pour les plus jeunes. Lorsque tu sais que tu es entraîné par un champion tu veux avoir son regard bienveillant de ton côté et pour ça il n'y a pas plusieurs solutions. Les gens sont très concentrés et les plus âgés ne parlent pas pour ne rien dire, les mots sont rares et précieux, c'est une atmosphère de travail électrique et stimulante.

À quoi rêvent les gamins sur le ring à ton avis ?
Devenir champion.

Comment parviens-tu à rendre compte d'un mouvement sur un cliché ?
La plupart de mes portraits par exemple ne se font jamais à l'issue de séances programmées, je prends les gens dans leur environnement et je m'y adapte, je les prends en photo sur le vif et dans des expressions qui leur sont familières. Ces portraits sont toujours arrivés aux moments où j'ai pu échanger quelques mots, saisir quelques expressions des gens avec qui j'ai pu échanger des choses. Je recherche toujours les déplacements à la fois dans la manière d'être des gens mais aussi dans la disposition du lieu dans lequel je suis. Il faut que l'image corresponde au moment d'une séquence animée, comme une capture d'écran.

Tu es sur le point de boucler un livre avec Melchior Tersen. Peux-tu nous en parler ?
C'est un livre qui va s'appeler Izquierda Derecha Izquierda Volume I et qui sera disponible en 50 exemplaires au prix de 15euros. On l'a conçu dans une énergie très brute et comme l'indique le titre, j'ai le souhait de réaliser une suite à Cuba mais pas seulement… Je tiens d'ailleurs à remercier Melchior Tersen et Romain Brunet pour leur jolie conception physique et graphique. Il devrait sortir durant la première semaine du mois d'octobre. Pour l'acheter il faudra m'écrire directement : safouane.ben.slama@gmail.com

Et ensuite, il y aura quoi ?
Continuer cette série sur la boxe à Cuba notamment dans la ville de Santiago, qui est le lieu de naissance des plus grands. Je suis aussi sur une série sur un temps plus long que je réalise dans la banlieue parisienne. J'aimerais beaucoup mettre en place un voyage entre le Maroc, l'Algerie et la Tunisie ainsi que résider quelques semaines en Italie, la banlieue romaine et Naples m'intéressent tout particulièrement. J'ai lancé cet été une page Instagram sur des vieilles photographies amateur d'Afrique. Je suis ouvert à tout envoi d'image d'ailleurs !

Wow c'est fou comme projet. Que cherches-tu à y archiver ?
D'abord j'initie ce projet avec des images personnelles de mes parents et grands parents, j'ai l'idée de partir d'Afrique mais de nous rapprocher tous, faire des ponts culturels. J'aime partager ces photographies parce qu'elles nous révèlent une histoire populaire et qu'elles ont, je trouve, un fort pouvoir d'identification. Petit à petit je reçois de plus en plus d'images et à terme j'espère vraiment constituer un fond d'archive de photographies amateurs.

Credits


Photographie : Safouane Ben Slama

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