sciencescurls, le collectif qui veut libérer le cheveu afro

Amanda Winnie Kabuiku

À Sciences Po, un groupe d'étudiant-e-s se bat pour démonter les stéréotypes liés au cheveu afro crépu, frisé et bouclé.

Créée en 2016, sur les bancs de Sciences Po, SciencesCurls souhaite offrir une autre narration de la beauté noire et ainsi faire des expériences de personnes racisées une normalité dont le cheveu fait éminemment partie. Le rendez-vous est pris au 27 rue Saint-Guillaume. Julie Vainqueur se présentera la première, suivie de la vice-présidente, Kemi Adekoya et de Naomy, étudiante en seconde année. Escortée dans le hall d'entrée de Sciences Po Paris, Kemi fera diversion en prétextant chercher sa carte étudiante afin de me faciliter le passage bloqué par une horde de vigiles vêtus de noir. Je passe la sécurité, sans le moindre encombre, pour ensuite être dirigée dans la cafétéria la plus fréquentée de l'établissement. Autour d'une table, nous discuterons, une bonne heure, d'amour-propre, du poids du regard des autres ainsi que de cette volonté de déconstruire, par le biais de SciencesCurls, l'association dont elles sont toutes membres, les stéréotypes liés au cheveu crépu, frisé et bouclé.

Assises les unes face aux autres, elles me partagent leur expérience et ce passage, quelque peu déroutant, au naturel. « J'ai tout coupé sur un coup de tête, me dira Kemi, 23 ans, encore émue d'avoir passé le cap, je ne me rendais pas compte, je n'étais pas forcément consciente de ce que je faisais car dans mon cas, je dissimulais vraiment mes cheveux. J'ai compris que ce n'est pas ce que je voulais être. Ce n'était pas l'image que je voulais renvoyer. C'était vraiment... c'est romantique de dire ça mais, c'était une renaissance ». Naomy, acquiesce : « Moi, aussi, je n'avais jamais vu mes cheveux crépus. J'adore les extensions, les tissages. J'adore tout ce qui est changement. J'essaie juste de respecter mes cheveux » raconte l'étudiante parée de longues tresses rose bonbon.

Quand Solange Knowles scande avec douceur Don't Touch my Hair, qu'Issa Raye se pavane les cheveux courts, dans Insecure, sa série qui cartonne sur le network branché américain HBO ou que le rappeur de Compton, Kendrick Lamar, lâche : « Show me somethin' natural like afro on Richard Pryor » dans son nouveau single Humble, on visualise assez bien que la pop culture a saisi que le cheveu crépu n'est pas seulement esthétique. Il est un des éléments de la culture noire par excellence. « À partir du moment où il y a de la discrimination sur un sujet où l'on peut-être rejeté à cause quelque chose, ça devient important. Les cheveux n'auraient pas eu ce côté très politique si l'on n'excluait pas les gens à cause de ça. Moi si je me posais pas la question : "Quelle coiffure porter à un entretien ?", les cheveux seraient un non sujet », poursuit Kemi.

Tresses collées, afro, braids box, locks... le cheveu noir peut se présenter sous différentes formes, selon les humeurs, naturellement bouclé, lissé ou encore tressé. Et c'est plutôt une bonne nouvelle. Le plus contraignant dans tout ça, c'est de faire face aux commentaires quelque peu intrusifs la minute où, tu décides de passer d'un style à un autre. « Une fois que tu passes au naturel, tu dois supporter, accepter ou apprécier, ça dépendra des regards. Des fois seront des waouh, toi, t'es genre ouaiiis et des fois, ce sont des regards de "c'est quoi ça, c'est juste moche". Tu te rends compte que tu te sens jugée sur tes cheveux, chose qui n'arriverait peut-être pas à une personne non racisée aux cheveux lisses ou ondulés légèrement », explique, Julie, qui porte également le projet pour l'ONG américaine, Humanity in Action.

Elles ne cesseront de me le répéter, Sciences Po est l'endroit idéal pour en débattre et ainsi mettre en exergue la diversité de son public, loin de cette image faussement immaculée véhiculée au-dehors de l'institution. « En fait, ce groupe de personnes légèrement majoritaire ne représente pas l'ensemble de Sciences Po. Ca nous fait du bien de montrer que nous sommes là, que nous existons et que nous sommes libres dans nos têtes en tant qu'étudiants à Sciences Po », clarifie Julie, sans se soucier de qui peut bien nous entendre. « Ce n'est pas mon devoir de les éduquer mais si je suis à même d'y répondre alors je vais faire mon possible pour apporter une réponse qui déconstruit tous les clichés exotiques fantasmés que vous avez construits autour de ces questions » ajoute Kemi, en seconde année de master.

Difficile à imaginer que c'est dans l'enceinte d'une des écoles les plus prestigieuses de France que nous nous retrouvons autour du cheveu et de ses nombreux enjeux. Elles avouerons, parfois, avoir la sensation pesante d'être traitées comme des slogan ambulants. « Je ne porte pas toujours un message, se révolte Kemi, de fait, oui, parce que voilà, je suis une femme, noire, banlieusarde, donc je suis un message à moi toute seule. Il y a des jours où je n'ai aucun statement à faire. Y a des jours où je suis heureuse, où le monde me convient, j'aime le monde dans lequel je vis, j'aime ce que je suis et ça me saoule d'avoir à répondre de combats qui ne sont pas toujours les miens ou que je n'ai pas envie de porter au moment où on me pose la question ».

Etiquetée indomptable, inesthétique, négligée... la réputation ingérable de la chevelure crépue à la peau dure. « En fait, c'est un questionnement perpétuel. Une fille qui a les cheveux lisses jamais on lui dira : « comment tu fais pour te laver les cheveux ? Comment tu fais pour te les démêler ? Est-ce que t'as un peigne ? Est-ce que le peigne se casse dans tes cheveux ? Sans déconner, c'est vraiment malsain » énonce, Naomy, visiblement offensée. Julie estime que toutes ces remarques équivoques sont les conséquences organiques de l'oppression d'un peuple durant les siècles. « Depuis le moment où on te fout sur un bateau sans te demander ton avis, qu'on t'emmène dans un endroit et qu'on te dit : "Ah mais non, faut que tu couvres ça parce que ça ne me convient pas", c'est politique ».

Avec l'impression de faire partie de la bande, elles me demandent à leur tour les raisons qui m'ont poussées à retourner au naturel. Oui, parce que passer au naturel est plus facile à dire qu'à faire. Au fur et à mesure de nos échanges, je repense à ces moments où j'ai préféré prétexter être malade car je ne les trouvais pas assez disciplinés à mon goût. Au fond, existe-t-il une texture idéale ? Bien sûr, qu'elle n'existe pas, d'où cette nécessité d'éducation. « C'est ce qui se passe avec mon copain qui m'a connu avec ma coupe Rihanna. Il me disait : « non, mais regarde cette fille a de jolies boucles », je lui disais : « ce ne sont pas ses cheveux ». Mes cheveux sont crépus, tu vas glisser ta main, y aura peut-être un noeud. Ce n'est pas grave, j'aime que tu passes ta main dans mes cheveux. Les hommes sont, eux aussi, en phase d'apprentissage » relativise Julie.

« L'objectif de l'association n'est pas du tout de dicter quoi que ce soit à qui que ce soit, insiste Kemi, on invite les gens à questionner ces espèces de solutions temporaires qui tuent le cheveu sur le long terme. Pourquoi suis-je prête à mettre un truc qui sent les produits chimiques le tout pour dénaturer mes cheveux ? Pourquoi je le fais ? Si on devait résumer tout le concept en un mot, ce serait pourquoi ». 

@SciencesCurls

Credits


Texte : Amanda Winnie Kabuiku
Photo : Extrait du clip Don't touch my hair de Solange