j'irai danser à orlando et je n'oublierai jamais

Il y a presque un an, 49 personnes se sont faites fusiller parce qu'elles allaient danser. Avec "J'irai danser à Orlando", le journaliste Philippe Corbé revient avec grâce et pudeur sur l'attaque du Pulse. L'occasion pour lui de célébrer la communauté...

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17 Mai 2017, 10:10am

Le dimanche 12 juin 2016, un homme s'engouffre dans le Pulse, une des discothèques gay d'Orlando, et tire dans la foule des danseurs. Trois heures et demi d'assaut, des fauchés sur le coup, des blessés qui se vident de leur sang en attendant les secours, 49 victimes, homos et hétéros, d'origine latinos pour la plupart dont le seul crime est d'avoir été danser, s'amuser et s'affirmer. Orlando ou l'attentat le plus meurtrier commis sur le sol américain depuis le 11 septembre. Un attentat qui vise spécifiquement le Pulse en tant que lieu homosexuel et tout ce qu'il peut représenter de liberté, d'égalité et d'affranchissement.

C'est autour de la symbolique que représente ce club que Philippe Corbé, journaliste et correspondant aux Etats-Unis pour RTL, a décidé d'écrire J'irai danser à Orlando. Un livre poignant dont on ne sort pas indemne, hommage à tous ces bars et clubs LGBT, sortes de sanctuaires modernes, où les gens peuvent enfin être ce qu'ils sont. En disséquant ce drame sous toutes ses coutures, des témoignages de victimes aux rapports de la police, des commentaires violemment homophobes d'hommes politiques ou de religieux à la longue histoire des droits pour les LGBT, du rôle jouée par une Ellen DeGeneres, ou la série Will & Grace au combat contre les discriminations mené par Obama, Philippe Corbé évite tous les pièges inhérents à ce genre de récit. Car J'irai danser à Orlando n'est pas un mausolée, mais un hymne vibrant, malgré la peur, la violence et la haine, à la nécessité de lever toujours la tête, d'avancer fiers, de se battre, et surtout de continuer à sortir le soir pour aller danser. Au Pulse ou ailleurs.

Qu'est-ce qui a déclenché l'écriture de ce livre ?

Philippe Corbé : Juste après le drame, le lendemain matin, je suis un des premiers journalistes français sur place avec quelques confrères américains. J'ai pris le premier avion pour Orlando depuis New York, c'est dur, je dors très peu pendant quelques jours, mais je fais mon travail. Au bout de quelques jours sur place, je ne suis pas mécontent de rentrer car je ne me sens pas super bien, cette histoire remue beaucoup de choses en moi. Et dans l'avion de retour, j'ai comme une sorte de malaise, envie de gerber, quelque chose de très physique. Une semaine après l'attentat je suis chez moi, j'essaie de penser à autre chose, je n'arrive pas à dormir, je me lève et j'écris un texte pour les amis qui m'ont soutenu dans cette épreuve. Comme il est assez long, je le publie sur Medium et, viralité du web, le texte est lu, partagé, commenté, des gens que je ne connais pas m'envoient des messages. Je me rends alors compte que j'ai mis le doigt sur un point sensible et que je dois aller plus loin.

L'idée c'est d'expliquer à quels point ces lieux communautaires peuvent être des refuges.

Le point de départ, c'est l'attentat en lui-même, et les morts évidemment. Mais aussi, et au-delà, le lieu en lui-même. J'essaie de comprendre pourquoi je suis plus touché par ce drame que par d'autres actes terroristes. Parce qu'au fond je ne connaissais personne parmi les victimes du Pulse, alors que j'ai des amis morts au Bataclan ou au Carillon et que, logiquement, je devrais être plus concerné par ces drames. En fait, ce que représentait le Pulse en tant que lieu communautaire me touche directement, et c'est ce que j'ai voulu comprendre. Et puis je me suis rendu compte que je n'avais jamais parlé de ces lieux avec mes amis hétéros, ou à mes parents, que je ne leur avais jamais expliqué à quel point ces bars ou ces clubs ont compté, m'ont formé, m'ont permis de m'accepter. Ce ne sont pas juste des endroits où on va boire, danser et draguer, il y a une dimension supérieure, presque religieuse. C'est pour ça que je parle de sanctuaires. Du moins c'est ce que j'ai ressenti la première fois que je suis allé dans un bar ou une discothèque gay. J'avais 17 ans, je ne connaissais personne comme moi, et j'ai eu enfin l'impression d'être du bon côté de la barrière, de me trouver dans un endroit protégé où je pouvais enfin baisser la garde, être moi sans peur et sans reproches. Ça peut paraître un peu égoïste, mais j'avais besoin de comprendre pourquoi ce drame m'avait autant touché. Je n'avais jusqu'alors jamais réalisé à quel point ces endroits m'avaient construit, et il a fallu attendre cette tragédie pour que je comprenne ce que l'adulte que j'étais devenu devait en fait à ces lieux.

Ce ne sont pas juste des endroits où on va boire, danser et draguer, il y a une dimension supérieure, presque religieuse. C'est pour ça que je parle de sanctuaires. La première fois que je suis allé dans un bar gay, j'avais 17 ans, je ne connaissais personne comme moi, et j'ai eu enfin l'impression de me trouver dans un endroit protégé où je pouvais enfin baisser la garde, être moi sans peur.

Tu expliques aussi à quel point au cours de l'histoire ces lieux ont toujours été des cibles de choix pour les extrémistes.

Les américains les nomment les hate crimes (les crimes de haine), ce que le FBI définit comme toutes les attaques, homicides, agressions contre une personne ou un bien en raison de la race, la religion, le handicap, l'orientation sexuelle, l'origine ethnique, le sexe ou l'identité de genre. Je liste un certain nombre d'attaques autour de ces endroits comme la fusillade au Ramrod Bar de New York en 1980, l'explosion en 1997 dans le bar lesbien Otherside Lounge, ce client battu à mort dans Be Bar Nightclub à Washington en 2008 et la liste est longue. Le paradoxe, c'est que ces lieux, qui étaient secrets au départ, sont devenus avec l'émancipation des LGBT de plus en plus visibles, mais aussi des cibles potentielles pour tous les hate crimes. Et le problème est loin d'être réglé, le FBI en a recensé 4462 rien que pour l'année 2014 !

Une chose frappante dans ton livre, c'est ce refus de nommer le tueur, que tu appelles l'autre, alors que tu prends soin de citer les prénoms et noms des 49 victimes.

Au fond, ce type ne m'intéresse pas même si je suis bien obligé d'en parler, de citer son père, sa femme, son passé… Je suis un peu révulsé par cette fascination développée par les médias autour des terroristes, comme si finalement on s'intéressait plus au bourreau qu'à ses victimes, à l'intention qu'à la cible, à la barbarie plutôt qu'aux innocents qui ont été butés. Au départ je citais son nom puis je me suis dit : « Je n'ai pas envie que ce soit lui qui revienne le plus souvent dans son livre, que son selfie devant un miroir soit l'image qu'on retienne le plus d'Orlando avec son obsession malsaine pour la gym et le stéroïdes ». Je préfère me souvenir des selfies pris par les victimes avant d'aller danser ce soir-là, il faut qu'on se souvienne d'avantage d'eux que de lui. C'est aussi pour ça, que les noms et prénoms des victimes figurent sur la couverture du livre.

Tu files une métaphore guerrière, en parlant des droits LGBT comme de combats, et pour toi Orlando est une bataille perdue, mais un pas de plus vers la victoire.

Orlando est une défaite dans une guerre qu'on est en train de gagner, même si il y aura d'autres batailles et d'autres drames. Le monde est en train de changer, le regard sur les LGBT aussi. Obama l'a dit à plusieurs reprises, et très bien, les esprits et les cœurs se sont transformés tellement rapidement. Ça peut nous sembler long, mais en quelques décennies des siècles de culture homophobe ont été battus en brèche.

Tu penses qu'il va y avoir un avant/après Orlando ?

Je n'en suis pas certain. Je me trompe sans doute, mais j'ai l'impression que plein d'homos (et même d'hétéros) pensent que le combat est fini, qu'on s'est battus, qu'on a tout obtenu jusqu'au mariage et qu'on peut enfin passer à autre chose. Mon livre est en fait le rappel de cette évidence : si on arrête de pédaler, on tombe. On le voit bien avec ce qui se passe avec Trump, nous sommes toujours des cibles potentielles, nos droits peuvent être remis en cause à tout moment et on peut encore en tant que LGBT se faire buter parce qu'on est sorti danser et s'amuser un samedi soir. C'est un combat qu'on doit continuer, pas seulement pour nous, pas seulement pour les droits de quelques uns, mais de manière plus globale pour la notion de liberté. La liberté d'aimer qui on veut, de sortir où on veut et quand on veut, de vivre comme on l'entend.

Tu en profites aussi pour cibler la hantise des français avec le terme « communautarisme » qui aux Etats-Unis revêt une toute autre signification, « être ensemble, avec les siens, là où on se sent bien »

Je me souviens avoir récemment lu un portrait de Gilles Kepel dans le New York Times et à un moment donné il évoque le terme communautarisme à l'américaine, et le quotidien a été obligé d'expliquer à ses lecteurs ce que c'était, car les américains n'ont absolument pas l'impression d'être communautaristes, enfin selon ce que la France a fait du mot. Aux Etats-Unis, le communautarisme ce n'est absolument pas un mode de fonctionnement, ça n'a rien de péjoratif et ce n'est pas une menace comme en France, ça veut juste dire être ensemble. Une communauté ça peut être un quartier, un club de foot, une église, des gens qui aiment le hard-rock, d'autres qui sont fans de Broadway. Le monde est fait de communautés, c'est aussi simple que ça.

Aux Etats-Unis, le communautarisme ça n'a rien de péjoratif et ce n'est pas une menace comme en France, ça veut juste dire être ensemble. Une communauté ça peut être un quartier, un club de foot, une église, des gens qui aiment le hard-rock, d'autres qui sont fans de Broadway. Le monde est fait de communautés, c'est aussi simple que ça.

Est-ce que c'est pour la France une manière de se persuader qu'elle est toujours égalitaire ?

Mais oui, nommer ces choses là ne veut pas dire qu'elles sont moins bien ou mieux, ce n'est pas en faire la promotion. Grandir en Corse ou en Bretagne ce n'est pas tout à fait la même chose et on se nourrit tous de nos différences, de cette diversité même si ça peut faire un peu United Colors of Benetton. Il y a ce livre, Identité Française, de Mona Ozouf où elle explique justement comment ce sont ces nuances dans nos identités qui ont construit la France. Je suis énervé au plus haut point quand je constate que la presse ou les politiques français manifestent encore des réticences à nommer ce qui doit être nommé, c'est à dire la sexualité des victimes. Quel est le point commun des 49 victimes d'Orlando ? C'est d'avoir été danser au Pulse et d'avoir été les victimes d'une violence qui visait précisément un lieu LGBT. Si on ne nomme pas ce qui justement réunissait ces gens, de quoi peut-on parler alors ? J'ai trouvé insultant que 24 heures après l'attentat, alors qu'on commençait à avoir nombre d'indices et que la police américaine parlait clairement d'acte homophobe, les médias français ait encore cette pudeur suspecte, cette réticence à utiliser le terme "crime homophobe". Il a fallu attendre deux jours, et plus, pour qu'enfin la presse française comprenne qu'il était essentiel de le préciser. Même si les media semblent ne pas en avoir tiré la leçon, on l'a vu récemment avec Xavier Jugelé, le policier abattu sur les Champs Elysées, avec ces commentateurs public qui ont eu l'indécence de mettre en garde ceux qui disaient qu'il était homosexuel, que ça n'avait pas d'importance. Alors qu'il était militant d'une association, Flag !, qui justement se bat pour la visibilité des LGBT dans la police. Ne pas préciser qui il était, c'est un manque de respect total.

On sait ce que le Pulse va devenir ?

Il y a débat. La propriétaire Barbara Poma avait l'idée de le rouvrir, mais ailleurs. Pour l'instant la ville a mis en place une sorte d'enclos autour du lieu où sont disposés des œuvres d'art et des hommages divers et variés. Le lieu a déjà été vandalisé d'ailleurs. Très vite après le drame, l'idée qui a germé était d'en faire un mémorial, la ville était d'ailleurs prête à payer deux millions de dollars pour acquérir le lieu, ce qui est bien au-delà de la valeur marchande du terrain, puis un conflit financier entre la municipalité et la propriétaire a retardé la transaction. Ça devrait logiquement devenir une sorte de mémorial, mais le Pulse n'est pas idéalement placé, c'est loin du centre ville, à l'écart entre deux autoroutes, on ne peut pas y accéder à pied, bref ce n'est pas forcément le lieu idéal pour en faire un musée ou un lieu de souvenirs.

Le message le plus beau qui transparait au fil du livre est qu'on doit apprendre à s'aimer tous tels que nous sommes. Qu'on en sortira au final tous gagnants.

Une des premières victimes dont j'évoque le souvenir dans le livre est hétéro. Amanda Alvear était une ancienne obèse qui a avait beaucoup de poids, et qui avait pris l'habitude depuis longtemps de sortir au Pulse car, lorsqu'elle était grosse et qu'on se moquait d'elle, elle y avait trouvé un refuge, un abri, un sanctuaire où on ne la jugeait ni sur son physique ni sur sa différence. Je ne dis pas que les homos ne sont pas capables d'être cruels ou de reproduire des discriminations, mais disons qu'au Pulse, entourée de gens qui eux aussi avaient fait l'apprentissage de la différence, Amanda se sentait plus en sécurité qu'ailleurs !

Philippe Corbé, J'irai danser à Orlando (Editions Grasset) - 370 pages - 21,50 euros.

Credits


Texte : Patrick Thévenin
Photo : Mayan Toledano pour i-D