jok'air compte changer les règles du jeu et ça commence avec son premier ep

​L'ex-membre de la MZ sortait cette année son premier EP en solo, Big Daddy Jok', un beau témoignage d'émancipation ; la carte de visite d'un artiste à qui les barrières du rap français ne résisteront pas.

par Antoine Mbemba
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24 Février 2017, 2:25pm

En sondant du tympan le paysage actuel du rap français, on a du mal à s'imaginer qu'il n'y a de ça que quelques années, le vocoder était considéré par beaucoup comme le mal du genre. Un blasphème pour les virulents, une simple expression de l'éternel retard des rappeurs français sur les Américains pour les optimistes. Et puis des barrières se sont brisées. Les courageux qui s'étaient essayés les premiers à la modification (plus ou moins) réussie de leur timbre ont tenu le cap, ont transformé le terrain vague de l'auto-tune en champ de blé du top 50. Le reste a suivi, avec (plus ou moins) de réussite. Parce que les auditeurs ont adopté, parce que le rap français a besoin d'artistes qui s'affranchissent des contraintes hexagonales, quitte à piocher outre-Atlantique, comme toujours.

Jok'Air fait partie de ceux-là, aidé d'une relativement longue et fructueuse expérience en groupe, avec la MZ, un collectif aux tubes millionnaires sur YouTube désormais démantelé. Les fans ont pleuré la séparation des trois rappeurs, mais Jok'Air leur a vite offert un remède à leur deuil. Une nouvelle formule osée, personnelle, qui ne plaira pas à tous, mais plaque la pleine sincérité du rappeur, chanteur, musicien, artiste. Une sincérité qui s'exprime dans son premier EP, Big Daddy Jok'. De la MZ, il reste la gouaille, certains flows, une douce hargne et de l'assurance. Mais du Jok'Air, défricheur en solo, naît un univers aussi brut qu'éthéré, où la voix du rappeur côtoie les nuages pour chanter le bitume dans le magnifique Mélodie des Quartiers Pauvres ; où son cœur s'ouvre à tous pour raconter la déchirure dans Abdomen.

Après interview, une chose paraît claire : Jok'Air a du caractère, c'est une force tranquille qui sait où elle va, place le curseur de ses exigences plus loin que la ligne d'horizon, secoue son monde en ne se préoccupant pas des autres. Après l'album viendra une mixtape, après la mixtape viendra l'album, et 2017 devra bien suivre. En attendant, avec ce nouvel air du rap français, on a parlé de Drake, de Fashion Week, de violences policières, de la Suisse et de Stars 80.

Parle-moi de ton parcours et de ce qui t'a mené à la musique.
J'ai commencé au collège, en 4ème. J'avais pas mal de gens autour de moi qui commençaient le rap, sur un logiciel qui s'appelle Audacity. Je me suis lancé dans le truc. On s'amusait à se clasher, à l'école, et un pote, Sofiane, avait enregistré un son pour me clasher. Je suis allé chez un pote enregistrer une réponse. Je l'avais tué ! C'est comme ça que ça a commencé. Ça a fait un peu de buzz dans le quartier à l'époque.

Récemment, la MZ s'est séparée. Qu'est-ce cette expérience de groupe t'a apportée ?
J'ai la chance, avant d'entamer ma carrière solo, ma nouvelle carrière, d'avoir un vrai background. J'ai beaucoup tourné avec la MZ. On a fait beaucoup de dates, beaucoup de projets, le tour de la France. J'ai la chance d'avoir un bon petit passif, une certaine expérience. Même si je sais que rien n'est acquis.

Est-ce que bosser en solo t'offre une forme d'émancipation ? Tu peux te permettre des choses qu'un groupe n'autorise pas.
Bien sûr. Je suis beaucoup plus libre. Je peux aller où je veux. En groupe, il faut faire en fonction des autres. Tu peux pas forcer aux autres des propositions qui ne leur vont pas. Je suis un mec qui propose tout le temps des sons. Tout seul, je me pose moins de questions. L'expérience solo j'y pensais depuis longtemps. J'aurais aimé que le groupe existe toujours à côté de ma carrière solo, mais aujourd'hui c'est différent. Le groupe n'existe plus. Je n'ai pas forcément de peine ou de rancœur, c'était une expérience à vivre, mais vu la tournure des choses, ça se voyait que ça n'allait pas durer longtemps.

Du coup, comment tu définirais Jok'Air, sans la MZ ?
Le Jok'Air solo, c'est complètement différent de ce qu'on peut entendre aujourd'hui dans l'univers du rap français. Je suis là pour changer le truc. Je bosse pour changer le jeu. Au-delà du rap, je fais de la musique, et je ne me pose pas de questions sur ce qui sonne rap ou pas. Tant que ça sonne Jok'Air, c'est bon. L'EP c'est une carte de visite, un truc sans prétention, qui n'a jamais été entendu. J'écoute beaucoup de musique. Et en prenant un pas en arrière, je constate que c'est quelque chose qui n'a jamais été entendu dans le rap français.

Ce serait qui ton featuring de rêve ?
Drake. Avec ce qu'il fait dans le rap... Ce qu'il a fait pour le rap surtout. Il a fait énormément pour le rap, mais les gens s'en rendent pas compte, parce qu'il est encore en vie. Ce qu'il fait aujourd'hui c'est Michael Jackson. En France, un mec qui te fait trois Bercy d'affilée, c'est Michael Jackson. Avant lui y a Eminem qui l'a fait... mais cette starification des rappeurs, c'est Drake. C'est un truc qui manque à la France. Un mec comme Booba mérite une plus grande place que celle qu'il a aujourd'hui. Booba, ça doit être l'icône, le représentant du rap français dans le monde. Peu importe qu'on aime ou qu'on n'aime pas son style de vêtements, c'est un mec qui doit être mis en avant à la Fashion Week parisienne. Avant A$AP Rocky. Ou bien n'importe quel rappeur français qui a un peu de style. La France, les Français, les médias français devraient mettre en avant les artistes français. On n'a rien à envier aux autres. En Angleterre, Stormzy et Skepta, ils sont sponso par les plus grandes marques du pays. Mais je pense que c'est en train de changer. Récemment j'ai vu que Louis Vuitton avait invité PNL à un de leur défilé...

Je crois que c'était Chanel, et ils leur ont mis un gentil râteau.
Bon après c'est PNL, ils font leur truc, c'est leur image, ils la contrôlent très bien. Mais le seul fait qu'ils reçoivent une invitation, c'est lourd.

Il paraît que tu n'écris pas tes paroles...
Non. C'est peut-être plus long qu'un mec qui écrit, c'est peut-être parfois plus rapide... J'ai constamment des phases qui me viennent, des trucs assez drôles, assez tristes, que j'enregistre dans ma tête. Puis quand je mets mes écouteurs pour écouter une prod, j'assemble tout. Pour Abdomen, l'histoire m'est venue tout de suite. Il faut qu'elle me vienne tout de suite, sinon elle ne viendra pas. Il faut que la phrase d'accroche me vienne d'un coup, que l'histoire et les phrases que j'ai à dire dans mon couplet me viennent d'un coup, après ça je peux rouler un joint, revenir dessus, jouer à la Play, revenir dessus. Je peux faire une semaine et revenir dessus. Et quand je fais ça, que je reviens dessus et que je n'ai pas oublié mon couplet, je me dis que c'est le bon. Si je fais une pause à regarder les gros culs sur Insta, que je reviens et que j'oublie, je cherche pas. Je passe à autre chose. Il faut que ça me percute.

Sur l'EP, le son La Mélodie des Quartiers Pauvres est très fort. Comment il t'est venu ?
Comme 99,9% des sons que je fais. A l'instinct. J'ai reçu la prod, et je pense que j'en avais besoin pour faire un son comme ça. Elle est de Chapo, très minimaliste mais très belle. J'ai pu m'étendre dessus, expérimenter d'autres flows, d'autres vibes. Le jour où j'ai entendu le son, ça m'a fait penser à du Balavoine. J'espère ne pas lui manquer de respect en disant ça. T'écoute Stars 80, t'as tous les gros tubes de la chanson française. Balavoine, Michel Berger, France Gall... c'est génial.

Qu'est-ce que ça dit de toi, La Mélodie des Quartiers Pauvres ?
Les gens apprennent à me connaître ! Avec ce que je dis au début, « À part le rap j'sais faire peu de choses, peut-être détailler, vendre ma dope." C'est un truc que j'ai vécu et que je n'ai pas envie de faire. J'ai eu un déclic, je me suis dit qu'il fallait arrêter cette vie. Tu fais du son, tu vends, tu fais du son, tu vends, mais au bout d'un moment, la musique ça devient sérieux, et le reste perd toute importance. Un dealer qui résume sa vie à ça, ce n'est pas vrai...Quand tu vis cette vie, t'es bien pendant un moment, mais la descente on la remarque sur toi. Les mecs qui roulent en grosse voiture, tu les vois quelques années après... Tu ne les enviais pas forcément mais t'étais content pour eux, et au bout d'un moment ça devient plus de la pitié. J'ai plein d'histoires à raconter sur des mecs de chez moi, sans balancer à la Prodigy de Mobb Deep, mais il y a toujours une fin tragique. Le fastlife peut être long, mais la tragédie est beaucoup plus longue et elle se remarque beaucoup plus.

Avec les thèmes que j'emploie dans mes sons, j'aurais très bien pu faire de la trap énervée et te sortir des choses que j'ai faites dans mon adolescence. Et personne ne dirait que c'est faux. Mais ce n'est pas ce dont j'ai envie. Je ne prône pas les flingues. Et c'est ce que j'aime chez l'être humain : quand il montre sa facette positive. Les plus grands bandits que je connais, c'est les plus grands gentils. Dans le rap, les plus gros mythos, et je peux t'en citer, c'est ceux qui font le plus de bruit devant les caméras.

Dans le rap ça fait partie du truc, de la quête de street cred.
Oui, mais c'est dommage, de faire ça pour atteindre une crédibilité qu'ils ont toujours rêvé d'avoir. Pour moi, la crédibilité dans la rue, c'est un mec qui s'en sort. Je viens d'une cité où il y a des mecs que je n'ai jamais vu traîner. Je trouve ça beaucoup plus beau. Chez moi il y a des mecs qui ont fait des études, d'autres qui ont fait de la prison, et j'envie plus ceux qui ont fait des études.

Ce qui se passe en ce moment en banlieue, ça t'évoque quoi ?
Ce qui s'est passé avec Adama, Théo... Ce sont des choses que la majorité des jeunes de quartiers ont vécues. Que j'ai vécu. Des étranglements de policiers où tu dis au policier "J'arrive plus à respirer" il te répond "Bah t'arrive à parler !" Plus jeune j'ai été victime de bavure. Moindre qu'Adama ou Théo, mais je suis allé à la police des polices avec ma mère, à l'époque. Affaire classée sans suite, remise à l'ordre pour les policiers. Une affaire de rixe qui avait mal tourné, je m'étais retrouvé seul avec les policiers, j'avais fini à l'hôpital.

Dans ce cas-là, heureusement que Théo a assumé de mettre la lumière sur lui. Ce que je trouve dommage, c'est qu'on ne montre pas le visage des policiers qui ont fait ça. Faudrait qu'on montre leur tête. Pas pour les insulter, même s'ils méritent, mais pour qu'on soit à égalité. Quand un jeune fait une connerie, t'as sa tête sur BFM toutes les minutes. Mais eux ? Secret d'Etat, on ne sait pas qui c'est. A partir du moment où on ne sait pas qui c'est, pour moi c'est toute la police nationale qui doit des excuses et doit être condamnée. Y en a eu plein des cas de bavures comme ça, on n'a jamais vu la tête des policiers. On n'est pas d'égal à égal. Et le fait d'être noir n'arrange pas les choses. Ce qu'ils font il ne le ferait pas à un blanc. Le noir tu peux le taper, il ne sent rien. C'est comme ça qu'ils réfléchissent, il faut le dire. Je ne dis pas que tous les policiers sont racistes, mais il y a beaucoup de racistes dans la police, et beaucoup d'esprits faibles, qui se laissent influencer par les racistes. Depuis 1998 on aime bien parler de la France Black, Blanc, Beur. Les gens qui sont censés nous représenter, nous protéger, ne voient qu'une facette de la France. Et nous, on est des bamboulas.

Est-ce qu'en 2017, il y a quand même des choses qui te donnent de l'espoir ?
Moi ce qui m'a fait plaisir dernièrement, c'est quand, à la télé, le chef de la police a dit "bamboula c'est convenable" et que la journaliste en face lui a dit non, immédiatement. Je ne la connais pas mais ça m'a fait plaisir. Je lui fais un gros bisou. Quand Guerlain avait sorti une connerie, la journaliste en face avait rigolé. Donc là, ça m'a fait plaisir. On n'est qu'au mois de février, mais le début d'année est un peu plus bénit que le début d'année 2016. Elle aurait pu se taire la journaliste, on l'aurait pas blâmée non plus. Elle mérite une prime. Moi je suis un mec archi tolérant. Je traîne qu'avec des mecs tolérants. Demain j'entends une insulte à l'égard des homosexuels, des Asiatiques, ou n'importe qui, qui ne soit pas forcément de ma communauté, je réagis. On est ensemble. Nous on a vécu ce pointage de doigt, cette discrimination. Et je n'ai jamais su pourquoi. Jamais je me permettrais de reproduire ça sur les autres communautés.

Elle prenait quelle forme, la discrimination que tu as vécue ?
J'ai beaucoup voyagé, quand j'étais petit j'étais en famille d'accueil, entouré de blancs, en Suisse Allemande. J'étais le seul noir dans un village d'à peine 500 personnes, Merligen. Entre Gunten et Interlaken ! On me regardait dans la rue, on me touchait les cheveux. Je demandais "Pourquoi les gens me regardent ?" ma famille d'accueil répondait "Parce que t'es beau." En grandissant j'ai compris qu'on me regardait parce que j'étais noir. Je revenais à Paris voir ma famille biologique, plus personne me regardait. En Suisse je faisais peur aux petits de mon âge, les filles me trouvaient exotique. J'étais différent. Je le vivais très mal. Quand j'ai eu 12 ans, j'ai arrêté d'aller là-bas fréquemment. Mon père adoptif là-bas, Jean-Claude, il a une société de parquet, il gagne très bien sa vie. Il venait me voir à la cité quand j'étais petit, il pétait un plomb sur les conditions de vie. Quand j'ai commencé le rap il m'a proposé de venir bosser avec lui. J'aurais très bien gagné ma vie. Je ne voulais pas rester à Merligen. Ce n'est pas la vie que je veux. Mais il m'a inculqué cette notion de travail, il est parti de rien. J'ai vu la réussite.

Pour rester sur le dépaysement, comme tu as eu l'idée de tourner le clip de "C'est la Guerre" à La Réunion ?
J'y étais. C'était l'occasion. La Réunion c'est le paradis. C'est multiculturel, ils ne rigolent pas avec ça là-bas ! Peu importe d'où tu viens, tu poses tes affaires là-bas t'es réunionnais. Peu importe ta religion, ta couleur de peau : t'es réunionnais mec. Nou lé la !

Qu'est-ce qu'on peut te souhaiter pour 2017 ?
Bah que je nique tout ! Que je continue de travailler pour avoir la place que je mérite. Je suis confiant. Pas serein, mais confiant.

Credits


Texte : Antoine Mbemba
Photographie : Roddy Bow

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