the strokes, kings of leon et the rapture : un nouveau livre raconte la scène rock new-yorkaise des années 2000

Dans Meet Me in the Bathroom, nouveau livre en forme d'histoire orale, ceux qui ont fait les belles heures de la scène musicale new-yorkaise reviennent sur l'énergie d'une décennie rock et insouciante.

par Kate Hutchinson
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09 Août 2017, 3:27pm

« New York était une ville horrible et je trouvais ça incroyablement excitant, » raconte James Murphy dans Meet Me in the Bathroom. Comme spécialiste de New York, on fait difficilement mieux que le frontman de LCD Soundsystem, artiste génial qui a su faire de la ville sa première muse. Dans l'histoire orale de Lizzy Goodman, qui retrace « La renaissance du Rock & Roll à New York entre 2001 et 2011 », Murphy est l'une des nombreuses voix qui racontent généreusement comment le son de Manhattan est devenu mainstream à l'orée du nouveau millénaire. À l'époque la ville est crasseuse, rugueuse, post-Grunge, pré-Myspace. On fume dans les clubs, on fait l'amour sur la piste de danse, les DJ se noient dans la nostalgie parce que la musique actuelle n'égale en rien le rap et le rock d'hier. Tout le monde est bourré, défoncé ou les deux, et les pantalons n'ont jamais été portés aussi serrés. À New York au début des années 2000, la fête joue le rôle de lien social. C'est elle qui tient cette scène en gestation et qui va la lancer.

The Strokes, Yeah Yeah Yeahs, Interpol, The Rapture, TV on the Radio, The Killers et Kings of Leon (« les Strokes du Sud ») forment cette vague d'artistes nourris à la sinuosité et l'agitation de leur toile de fond urbaine. Tous ont su exporter le bitume du Lower East Side dans le monde entier. Tous étaient d'une certaine manière branchés, reliés à l'énergie de New York, idéologiquement plus que géographgiquement. Pour Goodman, ce qu'ils avaient en commun au-delà de leur goût pour la musique et leur flair pour le bon tube, c'était « un mode de vie. Ils savaient à quoi devait ressembler la vie new-yorkaise d'un gosse de vingt ans. Et il fallait une bande-son pour sublimer cette vie, cette rébellion, cette sexualité, ce danger, cette insouciance. Cette bande-son manquait à l'appel, alors ils ont dû l'inventer. »

Le bouquin de Goodman détaille l'irrésistible ascension de cette rébellion en faisant appel à un casting assez hallucinant d'acteurs et de témoins de l'époque. On retrouve Julian Casablancas, Jack White, Paul Panks, Karen O… Et vous vous y attendiez sûrement en découvrant le titre du livre (en référence à une chanson des Strokes), mais Goodman nous le confirme : « Dans cette histoire, la débauche est aussi importante que les guitares. » Les bribes d'information alternent entre la révélation profonde et le glorieux potin, se bousculent d'une page à l'autre jusqu'à parfois se contredire. « Le but du livre n'était pas de retranscrire la vérité, assure Goodman, mais qu'à la lecture le ressenti soit authentique. » Du coup, au fil des 621 pages de Meet me in the Bathroom, on nous donne plusieurs versions à lire du combat d'Albert Hammon Jr contre son addiction à l'héroïne, du combat de Casablancas contre son égo, et on comprend mieux pourquoi les Strokes n'ont jamais vraiment réussi à combler les attentes soulevées en 2001 par leur premier album, Is This It. ( « Ils ont une sensibilité underground, y raconte la journaliste Jenny Eliscu . Mais on a l'impression qu'ils aiment se saboter. »)

Mais New York au début des années 2000, c'est bien plus que les seuls Strokes. Le livre raconte également comment l'industrie de la musique a pensé à l'époque se faire du fric avec l'electroclash, comment l'antifolk s'est doucement immiscé avec des costumes tous plus barrés les uns que les autres, comment certains clubs se sont courageusement élevés contre les stupides lois anti-danse de la ville et comment la house a commencé à transpercer le rock. Pour ce qui est de la house, le label DFA Records créé par James Murphy et Tim Goldsworthy a joué un rôle décisif dans sa démocratisation. D'ailleurs une bonne part de Meet me in the Bathroom est dédiée à la bromance des deux visionnaires. Plus qu'à leur bromance, à la capacité qu'ils ont eue de se réinventer et de faire fusionner les sonorités dance et punk de la ville.

The Strokes, Yeah Yeah Yeahs, Interpol, the Rapture, The Killers, Kings of Leon... Tous ces groupes ont su exporter le bitume du Lower East Side dans le monde entier.

Le livre tente d'expliquer cette effusion créative par le simple contexte new-yorkais de l'époque. « Simple » n'étant certainement pas le mot juste. Ce qui émane des propos des mucisiens, c'est cette conscience partagée d'avoir été acteurs d'une séquence temporelle singulière. Un moment qui « ne se répétera jamais de cette même façon, » assure Goodman. 2001-2010, c'est un intervalle qui voit ces artistes jetés dans l'obscurité de New York post-11 septembre (la plupart ont directement vu les tours jumelles s'effondrer), l'olympienne industrie musicale menacée par les premiers pas du peer-to-peer et une Amérique spectatrice de la guerre en Irak et la réélection de Bush. En bons conteurs de leur époque, ces musiciens ont voulu saisir le moment, capturer la peur, le désenchantement. Pour Goodman, « cette ère est pleine de joie et d'allégresse mais la toile de fond est sombre. Comme si l'amusement était l'antidote à toutes les douleurs existentielles. » Et malgré tout ça, cette ère reste marquée par une forme d'inconscience, presque béate.

« Après le 11 septembre, on a eu quelques années supplémentaires de liberté et d'insouciance, continue celle qui travaillait à l'époque avec le guitariste des Strokes Nick Valensi, avant de devenir journaliste pour le magazine Spin. L'iceberg avait déjà tapé le Titanic, le bateau coulait lentement mais personne ne s'en rendait compte. Dans le même temps, les ventes de disques étaient plus hautes qu'elles ne l'avaient jamais été, et les groupes se déplaçaient encore en jets privés. C'est assez poignant de repenser à tout ça rétrospectivement. On ne savait pas ce qui nous arrivait dans la tronche. »

Ce détachement est l'une des raisons du titre originel du livre, The Last Real Rock Stars, ou comme le dit Goodman, « les dernières rock stars, pour l'instant. » « La chance qu'avaient eu tous ces artistes jusque-là était entrain de doucement s'échapper, explique-t-elle. Quand je pense à 2000, j'ai cette image qui me revient souvent. Le moment ou Napster est arrivé, et où tous ces groupes continuaient leurs affaires comme si de rien était, sans aucune urgence. Ils s'occupaient de trouver leur voix, se trouver eux-mêmes, mais à leur propre rythme. C'est comme ça que je vois cette période : des artistes plongés dans le bonheur, qui se cherchait eux-mêmes alors que leur époque était déjà morte. »

Ils évoluaient dans le luxe et des œillères devant les yeux. Une option impensable pour les musiciens actuels. Alors bien sûr, au début des années 2000, la hype des Strokes et des autres est générée par une presse britannique unanime qui se répercute sur les Etats-Unis, mais aujourd'hui la durée de vie d'un « buzz » est beaucoup plus courte sous les feux des réseaux sociaux. Imaginez-vous tous ces bad boys de l'époque faire leur nid sur Instagram. On peut sans trop s'avancer imaginer que l'hédonisme de l'époque n'aurait pas fait long feu. « On avait besoin de cette forme d'imprudence créative, assure Goodman. Pendant les premières années, la drogue et l'alcool servaient d'instrument pour libérer l'énergie nécessaire à cette créativité, comme pour beaucoup d'autres scènes, d'ailleurs. Mais ça me peine de voir que plus personne ne peut baiser calmement dans le noir. Parce que c'est important. Aujourd'hui tout le monde est tellement exposé, tellement vite, qu'on peut se demander si ça nuit au processus artistique. »

En 2000, quand Napster arrive et s'apprête à renverser l'industrie, tous ces musiciens continuent leurs affaires comme si de rien était, sans aucune urgence. Ils s'attèlent à trouver leur voix, à se trouver eux-mêmes, mais à leur propre rythme.

Le livre a bien évidemment un ton très « par nous et pour nous » qui peut sembler un peu niche et exclusif au départ. Mais pour ceux qui auraient observé cette phase new-yorkaise de loin, ou même ceux qui ne s'en souviennent pas ou peu, Meet me in the Bathroom parvient à mettre en lumière des éléments de l'histoire troubles, oubliés. L'énergie de l'époque est palpable, et même si beaucoup des trajectoires racontées ont une conclusion amère, ce bouquin me donne quand même envie de déchirer mes collants, de m'enchaîner une ligne de shots de tequila, de me coller à un indie boy à coupe mullet tout plein de sueur et de monter un groupe, un label, un club, ou de simplement sortir une bonne petite mixtape avec Television dessus. Cette période musicale mérite son propre Please Kill Me, récit ultime du punk des années 1970 dont Meet me in the Bathroom est inspiré. La différence étant que, nostalgie aidant, les groupes qu'elle a fait naître existent encore. « Si personne d'autre ne vient récupérer le flambeau, tu continues à le porter, explique Goodman. Le fait que LCD fasse encore des tournées de dingue aujourd'hui est la preuve concrète de l'importance culturelle de cette époque. »

Une importance qui se ressent aussi dans le simple fait que, même si vous ne connaissez pas les Yeah Yeah Yeahs, même si vous n'avez jamais aimé les Strokes, cette époque raisonne quand même dans votre esprit. La période 2001-2011 peut être lue comme un tournant primordial dans la mesure où elle s'est « incorporée à tout ce qui à dessiné l'identité culturelle américaine depuis. » En clair, tous ces groupes – et particulièrement les groupes de Brooklyn nés un iPod à la main et les riffs des Strokes en tête, comme Vampire Weekend ou Dirty Projectors, également à l'honneur dans le livre – ont inventé la notion de « hipster ». Et par extension, l'idée que c'est ce qu'on n'aime pas qui nous rend cool, pas ce qu'on aime, puisque Internet a ouvert un champ incroyable de possibles, de découvertes et de constructions de nos goûts. « Si tu te retrouves dans le resto d'un pays étranger, avec de la bouffe locale, MGMT dans la playlist et des serveurs en skinny jeans, tu le dois à Karen et James et TV on the Radio et l'invention de Brooklyn, assure Goodman. Ça veut dire que tu fais partie de ce mouvement culturel, même si tu ne t'en rends pas compte. »

Goodman n'exclut pas qu'une scène à l'énergie similaire puisse renaître un jour. Après tout, même si « le processus de construction d'une scène musicale a profondément changé avec internet, » Goodman ne pense pas que « les fondamentaux qui nous attirent chez les musiciens aient changé. Les qualités requises d'une grande rock star sont les mêmes et ne sont pas prêtes de changer : le charisme, la colère, l'arrogance, l'insécurité, le fait d'être né avec un message à porter… » Mais s'il y a bien une chose qu'elle veut que ceux qui n'ont pas vécus cette époque retiennent du bouquin, c'est la suivante : « Vivre, évoluer avec des vrais gens dans la vraie vie, c'est ça qui a permit à cette scène de fleurir. Ces gens bossaient ensemble dans des cafés, ils traînaient chez les uns et les autres après le boulot, ils interagissaient quotidiennement avec d'autres êtres humains. Ça les a amené à créer leur art, de manière organique. » Et la magie de Meet Me in the Bathroom est évidente à la lecture des récits fous de fête, des trips sous d'ecstasy. Une magie qui se résume en une incantation : « S'ennuyer ensemble, il n'y a rien de mieux. »

Le livre Meet Me in the Bathroom: Rebirth and Rock and Roll in New York City 2001-2011 est disponible.

Credits


Texte Kate Hutchinson
Image via Wikipedia

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