et si la relève de la mode française était belge?

Nous avons rencontré Glenn Martens, le jeune créateur prometteur à la tête de Y/Project qui nous livre en exclusivité ses visuels de campagne réalisés par le photographe Arnaud Lajeunie.

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oct. 15 2015, 2:30pm

Glenn Martens parle vite et roule des yeux. Volubile, flamand et flamboyant, mais pas seulement. Difficile de l'enfermer dans une case, difficile aussi de définir son travail en quelques lieux communs. En quatre saisons à peine, le designer belge - brugeois, excusez-moi - a reconjugué au présent Y/project, une marque pour homme un peu dark plébiscitée par quelques femmes. Major de l'académie royale d'Anvers, Glenn est bon élève - certes. Mais pas que. Du désordre dans l'ordre si on veut. Baroque pour nous, primitif flamand pour lui. Comme Bruges, sa ville : "trash mais romantique", la vision de Glenn pour Y/project est paradoxale. Elle est rare. Donc précieuse. Nostalgiques et futuristes, ses vêtements sont le reflet d'une génération portée par des vents contraires: les yeux rivés sur l'écran d'Iphone et la tête plongée dans les bouquins poussiéreux. Glenn Martens a deux visages - normal pour celui qui qualifie sa mode de schizophrène. Rencontre avec un fou.

Tu es passé par l'architecture d'intérieur avant de t'intéresser au vêtement ?

Pendant mes études, j'étais intéressé par tout sauf par la mode. La construction, dans sa globalité, me plaisait beaucoup. J'ai visité l'académie royale de mode d'Anvers, rénovée par Marie José Van Hee, une grande architecte. J'avais 21 ans quand j'ai fini l'école et j'étais jeune. Je voulais prendre le temps avant de me lancer dans le travail à fond. Les concours pour Anvers avaient lieu deux jours plus tard. Je me suis lancé, mon portfolio et mes croquis de chaise sous le bras. Et contre toute attente, je les ai eus. Un grand hasard. Après deux trois semaines j'étais dans le bain!

On dit souvent de tes vêtements qu'ils sont minimalistes, c'est une vision commune à la mode et à l'architecture ?

Je suis brugeois - donc très baroque. Comme l'architecture contemporaine se construit sur un détail, qui donne tout son sens à un bâtiment, le vêtement se passe de fioritures. Chez Y/Project les vêtements sont tout sauf décoratifs. Aujourd'hui encore, mes collections sont le résultat d'une recherche, d'une construction. C'est une perspective qui m'intéresse beaucoup. J'ai un point de vue très architectural du vêtement.

Quand tu es arrivé chez Y/Project, les collections étaient exclusivement pour l'homme. Comment es-tu parvenu à leur insuffler de la féminité ?

C'était inscrit dans l'ADN de la marque. J'ai puisé dans les racines de Y/Project. Yoann, l'ancien directeur artistique, faisait ses collections homme en pensant aux femmes qui pourraient les mettre. Beaucoup d'entre elles portaient déjà les vêtements masculins. J'ai toujours fait les deux, mais on va transvaser de l'homme dans la femme et la femme dans l'homme. Dans l'idée, j'aimerais beaucoup ouvrir la saison homme avec une silhouette femme, comme en juin.

Tu dirais que tes vêtements sont unisexes ?

Ce n'est pas spécifiquement une revendication politique. On distingue très fort l'homme et la femme. Mais 20% de la collection homme est toujours portée par la femme. Ce sont des pièces accessibles, qui s'adaptent aux deux morphologies. En fait, je vois mes silhouettes homme et femme comme une seule et immense collection. Et c'est notre force.

Ta dernière campagne a été shootée par Arnaud Lajeunie. C'est important pour toi d'avoir une identité et une affirmation visuelle très forte ?

Je choisis les gens avec qui je travaille pour deux raisons : la plupart sont des amis et je suis très fidèle en amitié. J'aime beaucoup l'idée de grandir ensemble. Léa Colombo ou Ursina Gysi sont à mes côtés depuis le début. Et par chance, j'admire beaucoup leur univers! Les photographes avec qui je travaille ont toujours un univers créatif qui prolonge le mien, je n'impose jamais mon style. Je travaille avec eux mains dans la main et leur liberté artistique m'importe beaucoup, car on s'apporte mutuellement. Arnaud était très touché de shooter ma campagne. Ça me fait plaisir que Y/Project soit une plateforme pour que les artistes puissent s'épanouir. Et de leur côté, ils régénèrent mon énergie, c'est vivifiant.

Ton appréhension du travail est plus sentimentale que rationnelle, non ?

La rationalité, on la retrouve dans la coupe de mes vêtements: ils sont sérieux, très belges (rires). À côté il faut nourrir le rêve, la douceur. C'est une dualité inhérente à ma création. Je suis très attaché au passé. Bruges, ma ville natale, c'est une de mes plus grandes inspirations. Architecturalement, c'est une ville austère, le gothique y est pour beaucoup. Tout le monde a en tête ces briques qui côtoient le ciel gris... Mais c'est aussi une ville réinventée comme hotspot du tourisme de masse. Elle combine l'austérité du nord et la lumière crue des néons qui illuminent les camions de gaufres et de frites pour touristes. J'aime son côté trash et romantique. C'est une dualité qu'on peut retrouver dans mes collections.

On retrouve fréquemment des clins d'oeil à l'histoire de l'art dans tes collections et ton identité visuelle…C'est conscient ?

J'ai une grande admiration pour Hans Memling, un peintre primitif flamand. À neuf ans, une copine de ma grand-mère m'a emmené à une grande rétrospective. Elle m'a initié au symbolisme des images de Memling, à l'histoire de ses icônes. J'ai acheté plein de posters de ses oeuvres que je contemplais des heures dans ma chambre. Ce que j'admire chez les primitifs, c'est ce romantisme délicat sans une once de perspective. Leur peinture est raffinée, mais leur perspective complètement faussée. Il y a un vrai décalage par rapport au réel. J'ai cette notion de dualité en tête quand je crée.

Tu fais partie d'une génération de jeunes designers qui ne passent pas toujours par les grandes maisons pour se façonner une identité. Tu le revendiques ?

C'est vrai. Globalement dans le monde artistique, j'ai l'impression que tout est en mouvement. Le passage par les grandes maisons était un peu obligatoire. Aujourd'hui, l'art, la musique, la mode: tout est en ébullition et tout change! Pour Y/Project, qui a eu du mal à se lancer, les choses ont changé très vite, brusquement. Ça bouge beaucoup… et l'émulation crée le désir d'aller plus loin. Tant mieux qu'on ait cette liberté de mouvement.

Tu viens de Belgique et tu es à paris maintenant, depuis 7 ans. Qu'est-ce que tu penses de la mode parisienne, de son effervescence actuelle ?

Quand je suis arrivé à Paris il y a sept ans, elle me faisait vraiment penser à une ville musée, très froide et lisse. Et dans la mode, Paris porte encore son héritage des grandes maisons de couture. Bien sûr, son histoire est sublime. Mais c'est aussi très imposant. On est une jeune génération unie mais très éclectique. Et on trace. Ça booste d'avoir des énergies jeunes à ses côtés. Tout seul, on ne peut pas faire les choses bien.

La femme Y/Project après quatre saisons, elle se porte comment ?

Elle est complètement schizophrène! Mais comme toutes les femmes qu'on côtoie, non? La femme Y/Project a mille visages : le matin, elle enfile son pull, enchaîne avec un déjeuner d'affaires, elle se bourre la gueule, puis fait la fête… oublie de repasser chez elle. Bref, elle doit être à l'aise dans toutes les situations sans trop en faire. C'est ça le chic. Et cette schizophrénie n'est pas que féminine! Pour les hommes aussi je veux des vêtements qui s'adaptent, ont plusieurs vies. On bouge beaucoup, on voyage. On n'a plus envie de se perdre dans le vêtement. Il faut pouvoir retourner sa veste - ou sa robe. D'ailleurs, nos robes de cet été se retournent - ce sera super pratique. Elles sont doubles. À l'image de notre génération.

Tu es nostalgique du passé ?

Parfois oui. Parfois très. Dans mes vêtements, les références historiques prennent en charge cette émotivité. Je me retrouve aussi dans mes vêtements. Certains s'imprègnent de ceux que je portais dans les années 1990. Mais ils sont faits pour des gens qui vivent, qui bougent et qui s'adaptent: des nomades. La mode a l'art d'épouser les contraires: le trash des nineties et le romantisme de l'instant présent. C'est ce que je veux représenter dans mes collections. Et la nostalgie ne m'empêche pas de regarder loin devant. Vers l'après.

Et tes projets pour la suite ?

Rester chez Y/Project! Je n'ai aucune raison de partir. Quand j'ai repris la direction artistique, la marque était mal en point. Aujourd'hui, elle renaît, elle vit. D'ici un an, nous serons plus nombreux. Enfin je l'espère. On aura plus de temps et d'énergie pour faire encore mieux. Sinon je vais à Berlin pour retrouver des résidents du Berghain qui ont créé des sons pour chacune de mes silhouettes.

Le rythme effréné de la mode et des saisons ne te fait pas peur ?

Absolument pas. C'est un challenge que j'adore relever. Et puis c'est bien la vitesse, non ? 

Pour voir toutes les images de la campagne : http://yprojectofficial.tumblr.com/

Credits


Texte : Malou Briand-Rautenberg
Photographie : Arnaud Lajeunie pour Y/Project
Stylist : Georgia Pendlebury
Models : Roos van Bosstraeten, Trixi Johnsson @ Elite, Helena de Laurens, Dora Diamant
Hair : Gilles Degivry @ Artlist, using shu Uemura Art of Hair
Make up : Satoko Watanabe
Photographer Assistant : Maxime Leyvastre
Stylist Assistant : Léopold Duchemin
Hair Assistant : Asa
Casting : Elodie Yelmani @ Creartvt
Post production : Thomas Geoffra