avec jorrdee notre futur ne ressemblera pas au passé

i-D est parti à la rencontre du jeune rappeur originaire de Lyon, à l’univers prolixe, désordonné et futuriste qui redéfinit les limites du rap français. On a discuté de son album en cours, de la création de son label "Hotel-Dieu" et de son envie de...

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06 juin 2016, 9:05am

Jorrdee m'a tout de suite intrigué. Quand j'ai découvert sa musique sur Soundcloud, en 2012, grâce à un copain qu'on a en commun, le rappeur s'appelait Lestat de Lyoncourt, en référence au personnage éponyme d'Entretien avec un Vampire, le roman fantastique et un peu flippant d'Anne Rice. Ses sons ne ressemblaient à rien de ce que je connaissais - son beat psychédélique, sa voix nasillarde, ses fins de phrases machouillées, voire quasi-inaudibles, rien ne m'évoquait le rap que j'écoutais dans la cour du lycée. Plus sombres et comme sorties d'outre-tombe, les rimes du mystérieux Lestat m'ont prises aux tripes - elles avaient le gout acide des lendemains de cuite, et toutes les idées brumeuses qu'ils engendrent. Aujourd'hui, Jordan, de son vrai nom, se fait appeler Jorrdee, il a 24 ans, un album, Bjr Salope, que quelques titres exclus vont venir compléter d'ici fin juin, des mixtapes et plein de prods (pour lui, mais aussi pour Oklou, Coucou Chloé ou encore le jeune Lauren Auder) à son actif. 

Prolixe, donc, et forcément désordonné (il a changé de noms plus de fois qu'un échappé de Guantanamo en l'espace de 3 ans), son univers continue malgré lui de redéfinir les limites du rap français. Car si Jorrdee intrigue, c'est d'abord parce qu'il échappe à toutes les définitions. Quand je l'ai rencontré la semaine dernière, il a amorcé notre discussion par cette phrase énigmatique : "Toi aussi tu veux faire un guide pour bien consommer sa codéine ?" alors que je lui avais juste demandé de définir son style en quelques mots - l'erreur était grossière. Si ce dialogue vous évoque une tirade de Beckett, rien d'anormal. D'ailleurs, après une après-midi passée avec lui, je ne sais toujours pas ce qu'est le style "Jorrdee". Mais j'ai compris que le jeune rappeur originaire de Lyon n'est pas plus absurde que notre manie de ranger les artistes dans des cases. Pas plus absurde, non plus, qu'une industrie qui dicte à ses artistes une pensée rhétorique et linéaire que Jorrdee aime bien tacler, gentiment : "Les Français pensent qu'ils comprennent la musique alors qu'ils essaient juste de la rattacher à ce qu'ils connaissent. Dire du rap qu'il est comme-ci ou comme ça, c'est déjà une erreur parce ça ferme des portes au lieu d'en ouvrir." Contre toute attente donc, Jorrdee refuse toutes les étiquettes qu'on essaie de coller à son univers musical. Pareil pour son collectif, le 667, dont les membres sont éparpillés un peu partout sur Soundcloud et dans le monde - à Dakar, Lyon ou Paris - et qu'on a du mal à cartographier : "Le 667, c'est un mouvement plus qu'un label. La seule chose qui nous réunit, c'est qu'on ne s'interdit rien." Alors que la tendance est à la revendication, le 667 qui compte Freeze Corleone Lala &ce - interviewée la semaine dernière par i-D ou Jorrdee parmi ses plus illustres figures, ne se réclame d'aucun genre et ne s'impose aucune limite. Mieux, il ouvre des portes et décloisonne :

Si j'ai envie de faire une reprise de Michel Sardou demain, je le ferai. Et je me poserai pas la question d'une pseudo-street cred ni du jugement des autres. Je fais juste les choses comme je les sens. 

On pourrait presque prendre son mépris de la bienséance qui régit le game pour un exercice de style ou pire, une volonté de se démarquer de ses semblables. On aurait tord de le faire. Déjà parce qu'aussi étonnant que ça puisse paraitre, Jorrdee aime probablement Michel Sardou (rien d'étonnant pour celui qui admettait écouter Mylène Farmer aux journalistes de Noisey). Mais surtout parce que toute la subtilité de sa musique tient en ce paradoxe pleinement assumé : sa désinvolture ne sert pas la mise-en-scène d'un égo que d'autres s'amusent à exhiber. Elle insuffle à sa musique une sensibilité et une sincérité rares - donc précieuses - dans le rap français. Des paroles sans distance ni recul sur ses émotions qui reflètent son état du moment, qu'il soit euphorique, blasé ou juste heureux : "J'écris ce que je ressens. Chaque son, c'est une partie de moi à un instant T. Ça m'arrive d'être heureux et ça m'arrive d'être mélancolique. Il enchaine : Y'a rien à jeter dans ce que je vis. Je suis pas là pour faire semblant ni pour m'inventer des histoires." Du coup, ses sons passent de l'apathique Personne ne sort, au romantisme exacerbé de Rolling Stone au plus morbide Laisse pas entrer les démons, dont la prod a été confiée à l'habile DJ Weedim. Et quelque soit l'humeur, Jorrdee n'est pas du genre à se jeter des fleurs - plutôt à exceller dans l'art de jouer les anti-héros : "Je raconte juste à ceux qui m'écoutent ce que je fais, ce que je vis, comment je m'en suis sorti et comment j'ai pu replonger, parfois.

Son monde en slow-motion, extatique, lui a valu d'être questionné plusieurs fois sur son rapport à la drogue, notamment la codéine. Quand on ose lui en toucher un mot, il tempère avec une sincérité désarmante : "On en a fait tout un truc parce que j'ai dit que je prenais de la codéine. J'en ai jamais fait un moteur de création. Chacun a ses obsessions, ses drogues, ses faiblesses." Parmi elles, l'amour. Jorrdee est un de ceux qui en parlent et kickent dessus. Sans pudeur, avec un romantisme presque anachronique : "Dans le rap avant, c'était mal vu de se lâcher - de parler de ses émotions, de son ressenti sur les choses ou l'amour, avoue-t-il. Il faut savoir mettre sa fierté de côté dans la musique, dans l'art en général, comme partout." Avec Jorrdee, chaque son devient l'aveu d'une faiblesse au service du lyrisme qu'il engendre : "J'ai failli à ma tache, comme beaucoup d'entre nous" est une punchline qu'on a rarement eue l'occasion d'entendre de la bouche d'un autre. Quant à ses (rares) incantations misogynes, elles revêtent la forme déroutante de la politesse : 'Fais moi une pipe' est suivi de 'si tu veux', sur son titre Nan !. Quand on lui fait remarquer qu'il chante beaucoup plus qu'il ne kicke et qu'on veut lui faire admettre son penchant pour la veine r'n'b, il se contente de répondre avec humilité : "Kicker c'est bien mais si tu sais que tu peux aller plus loin et maitriser ta voix, pourquoi ne pas chanter ? Moi je n'ai aucun complexe à le faire." Décomplexé, romantique et brut, son rap déborde d'une noirceur presque inquiétante - où la mort se loge au creux des reins : "Je me sens en vie, la mort dans les poches" revient comme un écho dans le prophétique Laisse pas rentrer les démons

Cette veine très sombre qu'il porte en lui n'est en aucun cas synonyme d'apathie - elle fait juste écho à la réalité somnolente qui l'entoure : "Je m'endors à Paris, explique-t-il. On est jeunes, on est en France, en 2016, et tout part en couilles. Alors forcément, de manière inconsciente, ma musique reflète l'état de ma génération en ce moment : elle est blasée parce qu'on lui offre tout ce qu'elle n'attend pas." Cette conscience aigüe d'un monde qui part en friche lui dicte une désinvolture très caractéristique, qui se retrouve dans l'aridité voire l'absurdité de ses rimes, "Hier c'était dimanche, aujourd'hui c'est lundi", (Personne ne sort), le recourt à la répétition, (Jorrdee n'hésite pas à répéter le terme "fromage" deux fois de suite dans État Second) comme la rareté des métaphores qu'il emploie. Avec Jorrdee, l'insuffisance des mots répond à l'insuffisance du monde : "Parce qu'on est bercé par les désillusions, tu vois." Du coup, le rappeur s'amuse à peindre le désordre qui l'entoure avec un cynisme presque désabusé.

Et le style dans tout ça ? Justement, ce n'est pas la métaphore ni la quête de sens qui le portent : "C'est comme dans la mode. Les sapes, c'est cool quand tu en fais ce que tu veux sans calculer ce qui se fait ou ne se fait pas. Si c'est recherché, tu perds la spontanéité du truc. C'est ça le style : ne pas tricher." Je le crois. Quand il me dit ça, je me rends compte qu'il a du se décolorer les cheveux, parce qu'ils sont violet et vert, ambiance petit Poney magique. Les règles du jeu selon Jorrdee ? "Faire ce qu'on est et ce qu'on aime. Apprendre des autres. Il marque un temps : "Je suis en train de créer mon label, il s'appellera Hôtel-Dieu, confie-t-il. J'ai envie de rendre certains trucs plus propres, sans niker le mood des gars qui débutent. Leur offrir l'impulsion qui les fera grandir, sans les travestir". On n'a pas de date à vous donner, Jorrdee non plus apparemment : "Je vais prendre le temps, comme d'habitude."

Cette rhétorique du style m'aura appris une chose précieuse : la patience et l'intégrité régissent, plus que le désordre apparent qu'on lui prête, l'oeuvre de Jorrdee - et pour tous ceux comme moi, qui en doutaient encore, ces deux mots anachroniques peuvent vous emmener très loin. Surtout dans le rap et surtout en 2016.

Jorrdee 

Credits


Photographie : Raffaele Cariou 
Texte : Malou Briand Rautenberg