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pourquoi il faut replacer le féminisme au sein de l'islam

Micha Barban Dangerfield

Contre le discours ambiant français opposant systématiquement féminisme et religion musulmane, la chercheuse et sociologue Zahra Ali déconstruit les préjugés avec bienveillance et pragmatisme. Rencontre.

S'il existe bien une chose autour de laquelle la France se clive depuis de nombreuses années, c'est le voile. Objet de tous les fantasmes, qu'ils soient intégristes, libertaires ou réactionnaires, le voile cristallise différentes notions antinomiques de la liberté et de la féminité. Sarkozy en avait fait son dada électoral, saisissant l'étendard sacré de la laïcité pour mieux l'en exclure. Plus tard, c'était au tour d'Elisabeth Badinter de porter le sujet à bras-le-corps et de l'ostraciser du féminisme cette fois-ci. Inconcevable pour cette femme de lettres et servante du féminisme (très blanc) d'envisager le voile comme le signe d'une émancipation, d'un libre arbitre ou d'une liberté. Pire encore, dans son "Adresse à celles qui portent volontairement la burqa", l'écrivaine explique qu'en revêtant la burqa et refusant l'invisibilité publique, certaines femmes embarqueraient dans leur perte l'ensemble de la communauté féminine musulmane. Cette année, la ministre des Affaires sociales et de la Santé Marisol Touraine la rejoignait en relançant le débat et comparant le voile à l'esclavage : "Il y a des femmes qui choisissent, il y avait aussi des nègres américains qui étaient pour l'esclavage."

Face à ces opposants au voile s'érige une communauté de femmes, de l'Iran au Maroc en passant par la Turquie et l'Europe, qui souhaitent, ensemble, replacer le féminisme au sein de l'Islam. En relisant les textes sacrés, elles s'unissent contre les institutions religieuses qui relaient une lecture patriarcale du Coran mais aussi contre ceux et celles qui refusent d'entendre le potentiel égalitaire du livre. Zahra Ali, sociologue et féministe, fait partie de ces femmes que l'on aime taire, autant en Occident que dans certains pays du monde arabe. Vice l'avait rencontrée au moment de la sortie de son ouvrage, Féminismes Islamiques, dans lequel elle s'attache à défaire les préjugés qui se passent comme un héritage religieux dans le monde arabe ou comme un relai politique et médiatique ici, en Europe. Son combat ? Déconstruire "le stéréotype 'islam = oppression de la femme' [qui] croise partout comme un sous-marin, tantôt en surface et pavillon haut, tantôt dans les profondeurs de l'inconscient" (Ali Zahra, Féminismes islamiques, La Fabrique). Rencontre.

Quels sont les principes fondamentaux du féminisme islamique et en quoi diffère-t-il du féminisme classique / mainstream / occidental ?
Ce qui définirait en quelques mots les féminismes musulmans ou dit islamiques sont qu'ils constituent des expressions et des pratiques de promotion de l'égalité entre les sexes s'inspirant ou reposant sur le cadre religieux musulman. Pour les féministes musulmanes, les textes religieux, particulièrement le Coran constituent un moyen essentiel de promotion de l'égalité en ce sens que le message coranique serait essentiellement égalitaire.

Vous datez l'apparition du féminisme islamique au début des années 1990. Dans quel contexte est-il apparu ? Pourquoi si tard ?
Les expressions de l'égalité entre les sexes et de luttes contre l'oppression patriarcale ont toujours existé, dans différents contextes et sous toutes les formes; il n'est pas vraiment possible de les dater. En revanche, le mouvement intellectuel contemporain se revendiquant des féminismes musulmans a émergé dans les années 1990. Des chercheurs/ses féministes souvent alliant recherche en sciences sociales et engagement religieux (ex : Asma Barlas, Amina Wadud, Omaima Abou Bakr) ont posé les bases conceptuelles du concept de "féminismes islamique". Ce concept se situe entre deux types de littératures : une littérature féministe, souvent académique et une littérature religieuse portée sur l'approche et l'herméneutique des textes religieux (Coran et Sunna).

Vous avez choisi de titrer votre ouvrage au pluriel. Existe-t-il plusieurs formes de féminisme islamique ?
Les féminismes s'inspirant de la religion musulmane sont pluriels, leurs formes et modalités d'expression sont diverses. Certaines féministes musulmanes sont des chercheuses engagées sur un mode académique, d'autres sont plutôt des leaders d'associations musulmanes et de groupes de femmes. Plus, généralement, la diversité des féminismes repose sur des questions de classe et d'ethnicité, ainsi que des questions de contextes socio-politiques. Des féministes musulmanes en Europe et en Amérique du Nord ont d'autres agendas que celles vivant dans les pays majoritairement musulmans. Pour les premières, l'imbrication des questions de sexisme et de racisme est souvent une priorité, pour les autres, il s'agit de lutter pour une réforme des codes de la famille par exemple (ces codes qui regroupent les droits juridiques des femmes en matière de mariage de divorce etc. reposent sur les jurisprudences religieuses).

En France, « féminisme » et « islam » sont souvent considérés comme antinomiques. Comment l'expliquez-vous en tant que chercheuse ?
En France, il y a une réelle tension entre féminisme et religion de manière générale, il est considéré par beaucoup de féministes que l'émancipation des femmes doit passer par une nécessaire sécularisation. Il y a aussi un vrai problème avec l'islam en tant que tel qui est considéré comme la religion patriarcale par excellence. Cette vision de l'islam est certainement liée au passé colonial dont l'héritage et encore très présent et qui a traité la question du « statut des femmes musulmanes » de manière clairement raciste. En plus de son héritage colonial, l'islamophobie actuelle se nourrit aussi de l'actualité internationale et du traitement réservé de l'islam comme religion obscurantiste et vectrice de violence. La lecture culturaliste et raciste de phénomènes socio-politiques complexes comme celle du terrorisme est bien sur la plus simple.

En France, il y a une réelle tension entre féminisme et religion de manière générale, il est considéré par beaucoup de féministes que l'émancipation des femmes doit passer par une nécessaire sécularisation.

Depuis quelques années, le débat sur le voile en France, les propos de Badinter révèlent un malaise par rapport à la femme, l'Islam, la laïcité et la République. Comment réagissez-vous en tant que femme musulmane et féministe ?
Badinter est vraiment la figure par excellence du féminisme blanc bourgeois impérialiste et aussi néolibérale. Elle considère que l'émancipation des femmes doit passer par une occidentalisation et fait la promotion d'un modèle d'émancipation bourgeois pour des femmes qui ont pour référence une féminité normée et en accord avec les codes du consumérisme. Comment être féministe et principale actionnaire de Publicis qui fait la promotion d'une féminité normée et consommable ? Comment promouvoir l'égalité pour une catégorie de femmes uniquement (blanche, bourgeoise) et être considéré comme féministe ? Le fait que Badinter ait exprimé plus récemment se retrouver avec le discours sur la laïcité de Marine Le Pen prouve bien qu'un certain laicardisme en France est synonyme d'islamophobie. De manière générale, un féminisme qui n'est pas intersectionnel, c'est-à-dire qui n'articule pas les différentes formes d'inégalité comme celles liées à la classe et au racisme, n'est pas un vrai féminisme.

Il existe plusieurs clivages au sein du féminisme (Black feminism, post-feminism, troisième vague, etc). Pensez-vous que le féminisme islamique doit « s'exclure » d'une pensée féministe globale pour défendre sa cause ?
Je pense que les féministes musulmanes aujourd'hui sont dans la lignée du "Black Feminism" et du féminisme post-coloniale et du Sud global, ayant en commun une approche intersectionnelle du féminisme et la volonté de promouvoir des modèles d'émancipation pluriels.

Le fait que Badinter ait exprimé plus récemment se retrouver avec le discours sur la laïcité de Marine Le Pen prouve bien qu'un certain laicardisme en France est synonyme d'islamophobie.

La plupart des textes sacrés (tous monothéismes confondus) attribuent une place inférieure à la femme. Que stipule le Coran ? Peut-on parler d'une lecture patriarcale des textes sacrés ?
Les féministes musulmanes considèrent l'interprétation patriarcale des textes sacrés comme ayant trahi le «message originel» de la religion musulmane qui serait profondément égalitaire. L'idée essentielle des féminismes islamiques et de réhabiliter ce message originel et d'extraire du corpus religieux ces interprétations patriarcales en insistant sur le fait que ceux qui l'ont produit sont des hommes. Les féministes musulmanes comme Asma Lamrabet au Maroc font aussi la promotion de la participation des femmes féministes (être femme ne suffit pas) à la production du discours religieux, à l'interprétation des textes sacrés et à l'élaboration de la jurisprudence musulmane.

Pensez-vous que le voile et l'Islam peuvent être des vecteurs d'émancipation pour la femme ?
Rien n'est essentiellement émancipateur ou vecteur d'oppression, tout est sujet aux contextes et aux interprétations. Un même texte ou une même pratique peuvent être lus et interprétés de manière émancipatrice ou oppressive.

Quel conseil donneriez-vous aux nouvelles générations de femmes musulmanes qui veulent pouvoir se revendiquer féministes tout en pratiquant leur religion ?
Restez sensibles et conscientes de la diversité des formes que peut prendre la lutte pour l'égalité et contre le patriarcat. Soyons intersectionnels et pluriels !

Credits


Texte : Micha Barban-Dangerfield
Photographie : Capture du film Dégradé des frères Arab et Tarzan Nasser