Hassan Hajjaj, Love Maroc, 2010/1431, Edition of 7, C-Type on Fuji Crystal, 39h x 52.28 in / 99h x 132.8w cm

langue arabe et communautarisme : pourquoi cela n'a aucun sens

Les propos de la députée Annie Genevard sur l'enseignement de la langue arabe viennent montrer que la France a toujours beaucoup du mal à gérer la diversité.

par Karim Kattan
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01 Juin 2016, 5:20pm

Hassan Hajjaj, Love Maroc, 2010/1431, Edition of 7, C-Type on Fuji Crystal, 39h x 52.28 in / 99h x 132.8w cm

Le 25 mai dernier, à l'Assemblée nationale, Annie Genevard, députée Les Républicains, pose une question à Najat Vallaud-Belkacem qui provoque la polémique, en plus de l'ire de la Ministre. Comme souvent ces jours-ci, il s'agit d'une question portant sur l'arabe, sur l'islam et sur le communautarisme. Le présupposé étant que ces trois réalités - elles-mêmes extrêmement complexes - seraient liées et se nourriraient l'une l'autre. Pour Annie Genevard, la transformation des enseignements de langue et de culture d'origine (Elco) en cours de langues étrangères classiques représenterait un danger pour le savoir et l'identité des élèves français.

Opérant une confusion devenu hélas habituelle entre la diversité de la langue arabe, les cultures arabes et les différents islams, Annie Genevard lie en fait une question pédagogique ardue à celle du communautarisme et de l'identité nationale. En effet, selon elle, l'arabe serait une « langue communautaire », dont les nouvelles modalités d'enseignement proposées par la Ministre de l'Éducation Nationale se feraient au détriment « des langues anciennes qui sont nos racines ou des langues européennes comme l'allemand. »

Najla Nakhlé-Cerruti est agrégée d'arabe. Elle enseigne à l'Inalco (Institut National des Langues et des Civilisations Orientales) et est chercheuse au Cermom (Centre de Recherches Moyen-Orient Méditerranées) à Paris. Elle a également été enseignante dans le secondaire. Elle prépare aujourd'hui une thèse portant sur le théâtre palestinien contemporain. Elle a donc une familiarité avec la langue arabe telle qu'elle est pratiquée en France d'abord comme étudiante, puis comme enseignante et comme chercheuse. Son éclairage nous permet de réfléchir à la question de la députée et aux réactions que celle-ci a pu provoquer en prenant le temps de définir précisément les termes d'un tel débat.

Il ne s'agit donc pas ici de s'interroger sur les présupposés idéologiques de la question d'Annie Genevard ou sur la manière dont cette question joue d'une crainte de la perte d'une quelconque identité française rêvée; les réactions diverses et variées à la question de la députée nous semblent suffire.

Najla Nakhlé-Cerruti, en répondant à nos questions, nous propose plutôt de prendre de la distance face à un débat dont les termes sont rarement définis et dont les questions sont souvent posées de façon peu pertinente. Confusion des termes, ignorance de l'histoire complexe de la langue arabe et méconnaissance de l'histoire française et de l'apport proprement français aux études arabes : ce sont ces phénomènes-là auxquels nous propose de réfléchir la chercheuse.Sans ces précautions de rigueur, nous serions condamnés à répéter sans arrêt les mêmes polémiques douteuses et confuses. L'éclairage de la chercheuse en est d'autant plus précieux.

Quel est, selon vous, le sens de la déclaration de la députée ?
Je ne comprends pas le sens de cette déclaration : comment peut-on mettre des langues en concurrence ? Sur quels critères ? Qu'est ce qu'une langue européenne ? La carte des locuteurs d'une langue n'est pas la carte de leurs origines. La carte de l'origine des langues n'est pas la carte de ses locuteurs. C'est bien plus compliqué. Qu'est-ce une langue de racines ? Sans jouer avec les mots, un linguiste répondrait que justement, l'arabe, comme les langues de la famille des langues sémitiques, se construit et fonctionne à partir de racines. Ironiquement, c'est une langue de racines.
Il faut ajouter que ne pas laisser de place pour l'enseignement de l'arabe en France, c'est aussi ne pas reconnaître tout le travail et l'apport des universitaires français au développement des études arabes en France, en Europe et au-delà. Il y a vingt-cinq ans, les étudiants ne disposaient même pas de dictionnaire digne de ce nom ou de manuel. Le dictionnaire arabe-français de Daniel Reig, publié la première fois en 1992 et la méthode de Luc Deheuvels de 1996 ont profondément changé les études. L'arabe est passé du statut de langue rare au statut de langue vivante.

Pourrait-on d'abord définir ce qu'on entend par langue arabe dans l'enseignement en France aujourd'hui ?
L'arabe enseigné en France aujourd'hui est l'arabe littéral que l'on appelle parfois, à tort, l'arabe littéraire. L'arabe étant la langue officielle de 26 États dont les 22 pays membres de la Ligue arabe, le caractère pluriglossique de sa situation linguistique actuelle est fascinant : plusieurs registres se côtoient et se mêlent, dialectaux et littéraires, oraux et écrits sur plusieurs continents et des milliers de kilomètres d'Est en Ouest, du Nord au Sud. L'arabe que l'on enseigne en France est un registre standard, compris par tous et produit à l'écrit et à l'oral pour des supports tels que la presse écrite et audiovisuelle, la littérature contemporaine, le débat d'idée. C'est l'arabe de l'unité et de la diversité.

Qu'est-ce que cela pourrait bien vouloir dire, une « langue communautaire » et à votre avis, l'arabe en serait-elle une ?
J'essaie de chercher le sens de cette expression et de trouver l'éventuel caractère communautaire de cette langue. S'il s'agit de désigner une langue parlée uniquement par une communauté et si il s'agit ici de désigner les communautés musulmanes (et non pas la communauté) de France ou en France, alors cette expression n'a aucun sens. Les chrétiens d'Orient, dont la présence est plus ancienne que l'actualité dramatique que l'on connaît et dont la cause est défendue par les mêmes politiciens, parlent arabe. Historiquement, ces mêmes chrétiens d'Orient sont des maîtres et des défenseurs de la langue arabe. Ils ont été et sont encore des instigateurs de réformes pour la faire entrer dans la modernité. La langue arabe dépasse la communauté.
Quand je me suis inscrite en première année au département d'études arabes de l'Inalco en 2003, c'était en plein « post-11 septembre ». Le nombre d'inscrits avait doublé. Il fallait se servir de l'arabe : pour passer des concours, pour comprendre le terrorisme, pour faire des affaires avec les pays du Golfe, et ainsi de suite. Dès les débuts de mon apprentissage, j'ai très vite compris que cette langue était trop belle et trop riche pour que je m'en serve. Peut-on souhaiter meilleure réussite à un étudiant ? Par l'étude de la langue arabe, j'ai voyagé dans les pays du Maghreb et du Machreq. J'ai vécu au Caire, à Damas, à Beyrouth et à Jérusalem. Peut-on rêver plus grandes ouverture et découvertes dans ses études ?

Il semblerait qu'il y ait un regain d'intérêt pour l'apprentissage de la langue arabe, aussi bien dans le secondaire qu'à l'université. Dans votre expérience, qui veut apprendre l'arabe ?
Il est difficile de répondre à cette question, tout d'abord parce qu'à chaque fois qu'on me la pose, je me demande pourquoi. Est-ce que je demande qui apprend l'anglais ou le latin ? Est-ce si étrange d'apprendre l'arabe ? Faut-il toujours trouver des raisons obscures qui poussent ces individus marginaux - mais en masse - sur les bancs des départements d'études arabes des universités ou les classes du secondaire ? Mais ne mettons pas les langues en concurrence et essayons d'y répondre.

Dans le secondaire comme dans le supérieur, les étudiants sont tous différents et les raisons de leur présence aussi. Parmi les mauvaises raisons, dans le secondaire, les proviseurs ouvrent parfois des classes d'arabe pour remonter la côte de leur établissement et les élèves - bien souvent parce qu'ils sont d'origine maghrébine - sont inscrits obligatoirement pour des raisons d'effectif minimum. Effectivement, il peut y avoir des classes « ghettos », mais comme dans toutes les matières dans ces établissements en fait. Cela est dû à l'insuffisance de l'enseignement de l'arabe dans le secondaire. Dans le supérieur, il y a de tout : des étudiants d'origine arabe, des étudiants musulmans qui veulent apprendre la langue de leur liturgie, des étudiants d'autres formations, des journalistes, des militaires, des retraités et bien sûr des étudiants qui en feront leur métier par la recherche ou l'enseignement.

Vous évoquez l'insuffisance de l'enseignement de l'arabe en France. Est-ce vraiment le cas ?
Evidemment. Il suffit de regarder le nombre de postes ouverts aux concours de recrutement de l'Éducation Nationale (le Capes et l'Agrégation d'arabe): c'est dramatique. Certaines années, le Capes et l'Agrégation ne sont pas ouverts. Pour les années fastes, on comptera trois postes à l'Agrégation en moyenne. Il n'y a pas de concours interne et parmi les lauréats de l'Agrégation certains sont certifiés : donc il n'y a que très peu de nouveau recrutement. Mais l'insuffisance tient également de la discontinuité du réseau de l'enseignement proposé en France.

Y a-t-il des lectures que vous conseillerez afin d'aller au-delà de cette image de l'arabe comme «langue communautaire»?
Les littératures et les cultures produites en arabe représentent un héritage énorme. Le travail de Farouk Mardam Bey pour les éditions Actes Sud, nécessaire, a été déterminant pour la diffusion et la connaissance de cet héritage. L'Itinéraire d'un arabisant dans lequel George Bohas livre le récit de son étude de la langue arabe et ses découvertes tout au long de sa vie nous montre à quel point l'arabe mérite un statut bien différent de celui de « langue communautaire ». C'est aussi, par le témoignage, la preuve que l'arabe, son apprentissage et son enseignement, font partie de l'histoire française. L'Inalco mettra en ligne, à partir de juillet 2016, un Mooc (Massive Open Online Course ou cours en ligne) ouvert à tous les français qui sera téléchargeable sur le site France Université Numérique. Il proposera une initiation à l'arabe, proposant un rythme d'une heure par jour, cinq jours par semaines, sur cinq semaines. La meilleure façon de connaître l'arabe est de l'apprendre.

Credits


Texte : Karim Kattan
Photographie : Hassan Hajjaj, Love Maroc, 2010/1431, Edition of 7, C-Type on Fuji Crystal, 39h x 52.28 in / 99h x 132.8w cm