6 jeunes artistes à suivre en 2016

Dans son dernier numéro, le magazine Étapes sélectionnait ses jeunes artistes favoris. i-D a suivi le pas et en a élu 6 parmi eux. Étudiants en arts appliqués, en photographie ou en graphisme, leurs univers sont fascinants et les sujets qu'ils abordent...

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janv. 12 2016, 12:05pm

Thibault Jouvent
24 ans, étudiant à l'ECAL de Lausanne

Peux-tu nous expliquer ta passion pour les infinis ? 
Ce projet a commencé après avoir fait l'ascension de l'Etna avec un vulcanologue italien pour un projet de film. Au retour de cette expérience initiatique très forte, je me suis intéressé à une image, celle du "Pale Blue Dot". Capturée par la sonde Voyager 1 en février 1990 à près de 6.4 milliards de kilomètres d'ici, on y voit la terre réduite à un petit point de lumière dans l'univers infini, une petite île perdue dans la galaxie. Ce contraste m'a rappelé une situation : celle de notre subjectivité face au monde. Cette invitation au voyage entre l'infiniment grand et l'infiniment petit, est une recherche sur le déplacement du regard et la question d'échelle facilitée par l'expansion d'internet et la globalisation. Cette exploration devient la cible de négociations entre la réalité et l'imaginaire.

Pourquoi as-tu voulu te servir d'images de pico-satellites ?
Ce petit objet qui tient dans la main est doté d'une caméra à très faible résolution qui capture chaque jour un cliché depuis la stratosphère. J'ai pu avoir accès à ces images qui nous invitent dans l'expérience subjective. La terre ou le soleil y sont rendus en quelques pixels. Une véritable poésie émane de ces photographies qui épousent les qualités esthétiques de l'abstraction.

@thibaultjouvent

Félicien Goguey
23 ans, étudiant à l'école HEAD de Genève

Ton travail est très politique. Que souhaites-tu dénoncer ?
Masquerade est un outil à la disposition des citoyens qui désirent manifester leur opposition face à la surveillance de masse.

Peux-tu expliquer le principe des boîtiers masqs ?
Le principe de fonctionnement de Masquerade repose sur l'obfuscation : une stratégie de protection de la vie privée qui consiste à publier en quantité des informations (le plus souvent erronées). Le boîtier masq, lorsqu'il est branché au réseau Internet, génère des messages suspicieux à partir de dictionnaires de mots clés, puis les envoie à d'autres masqs. L'envoi en grand nombre de ces messages crée un bruit constant sur le réseau et perturbe la surveillance de masse opérée par les gouvernements.

Tu allies art, technologie et militantisme. En 2016, l'artiste se doit-il encore d'être engagé ?
Ce projet en particulier relèverait plutôt du design critique ; et en effet c'est un travail engagé et militant. Quant à l'artiste en 2016 je n'ai pas de réponse à donner.

@féliciengoguey

Daphne Christoforou
28 ans, étudiante au Royal College of Arts de Londres

Tu utilises des méthodes très traditionnelles pour illustrer des scènes pourtant contemporaines. Peux-tu nous parler de ta démarche ?
Les objets d'art et d'histoire me fascinent. J'aime emprunter à leur esthétique et à leur "langage". J'essaye de leur donner une dimension contemporaine pour créer des objets inattendus et innovants. J'aime aussi beaucoup l'artisanat qu'ils évoquent.

Ton travail fait souvent allusion au bouddhisme …
Un grand nombre de rituels et d'éléments de croyance du bouddhisme peuvent être extrêmement utiles dans nos vies quotidiennes. J'aime la fusion que cette religion comprend entre philosophie, spiritualité et arts. Leur point commun repose sur l'idée selon laquelle la vie quotidienne est notre gros challenge et le bouddhisme l'approche avec beaucoup de sérénité et de calme. C'est quelque chose qui m'inspire et m'apaise même je ne suis pas moi-même bouddhiste.

Tes dessins sont très naïfs. C'est une démarche volontaire dans ton travail ?
Oui complètement ! J trouve l'art naïf amusant et inspirant. J'aime les images qui distordent les concepts de perception et d'échelle. Il m'arrive parfois de recommencer un dessin lorsque je le trouve trop "normal".

@daphnechristoforou

Namsa Leuba
33 ans, étudiante à l'ECAL de Lausanne

Ton art se place à la charnière entre différentes pratiques et sujets (la mode, la photo, le docu, la socio). Peux-tu me parler de cet aspect multiple de ton travail ?
Dans mon travail artistique je me sens à l'aise de réaliser différentes pratiques. J'adore partir sur le terrain pour réaliser un documentaire et rencontrer des nouvelles personnes. J'élabore un syncrétisme culturel qui donne une richesse à mon travail. Ce qui m'apporte c'est l'échange que j'ai avec mes modèles, les moments partagés avec eux et l'ouverture d'esprit qu'imposent ces instants.

Pourquoi avoir choisi de photographier l'Afrique ? Que souhaites-tu montrer ?
Je suis suisso-guinéene. Je suis inspirée par l'identité africaine. Je re-contextualise les éléments et artefacts africains à travers le regard occidental. Je produis ce que j'appelle une "intervention" sur les modèles et sur leurs vêtements typiquement africains. J'essaie de changer la perception occidentale classique de la culture africaine en mettant en lumière deux esthétiques culturelles différentes et en me servant de mon patrimoine personnel multiculturel. 

@namsaleuba

Alexandre Haefeli
23 ans, étudiant à l'ECAL de Lausanne

Pourquoi avoir choisi d'explorer le corps masculin ?
Le choix radical du corps masculin comme objet de fascination et de désir est en partie lié à un manque de visibilité de la diversité du sujet en comparaison avec l'érotisme féminin. Ne choisir que des hommes, c'est aussi créer une proximité et sensualité entre eux au fil des pages et des images, évoquer un homo érotisme intimement lié à l'histoire de la représentation érotique masculine.

Que penses-tu de la représentation du corps masculin dans nos sociétés ?Alors que le nu féminin apparaît dans l'imagerie qui nous entoure quotidiennement, le nu masculin est plus rare. Lorsqu'il apparaît, il peut revêtir une dimension transgressive renvoyant à des tabous propres au désir et à la séduction du corps masculin. Aujourd'hui comme avant, ces représentations prennent des formes multiples. On trouve dans mes images la volonté de multiplier des approches et références qui sont pour certaines issues de l'imagerie gay (première à accepter et véhiculer l'érotisation du corps masculin). Il s'agit, par exemple, de l'emploi de codes sculpturaux classiques qui reprennent les idéaux gréco-romains ou encore de l'utilisation d'une esthétique kitsch tirée du film Pink Narcissus dont j'ai projeté des extraits sur le corps de modèles.

Il y a aussi des éléments assez féminins dans tes photos (des fleurs, couleurs pastels, etc.) …
Ma volonté n'est pas prioritairement d'utiliser des attributs dits « féminins » mais plutôt de positionner le corps masculin hors de sa représentation commune. Par l'utilisation de canons esthétiques à la fois hybrides et déterminés, je cherche à explorer la représentation d'une identité sexuée qui est composite. 

@alexandrehaefeli

Suzon Hauchard
23 ans, étudiante à l'ESADHAR du Havre

Comment parviens-tu à interpréter de façon graphique un mouvement musical ?
Je n'essaie pas d'illustrer et de définir graphiquement un mouvement musical, mais je tente de retranscrire une émotion. La musique techno suscite un puissant lâcher prise, un ressenti total et brut, sans maitrise, sans limite, et des sensations exacerbées. C'est ce que j'essaie de retransmettre en mêlant les dimensions, créant plusieurs niveaux de lecture, distordre les perceptions en gardant toujours à l'idée de produire une image forte, puissante et sans manières.

Tes affiches sont exposées dans la pénombre, tu installes également des machines à fumée. Peux-tu me parler de l'importance du décor dans ton travail ?
J'ai voulu créer une ambiance sensorielle forte pour plonger le spectateur dans un univers sensible et poétique. Il peut alors se libérer des codes et se détacher du désir de maîtrise. C'est un moment de contemplation, une parenthèse graphique et sonore, ou seul importe ce que l'on ressent.

Peux-tu nous en dire plus sur ton oeuvre "Elixir Vitae" ?
Cette affiche liquide s'oppose aux codes d'exposition traditionnels du graphisme. Elle ne peut n'y être soulevée, ni percée. Elle emprisonne en elle un souffle rebelle, 30 litres d'énergie vitale, afin de repousser les limites du graphisme. L'expérimentation des matières est pour moi primordiale, cela place le graphiste en situation de plasticien-observateur, loin de l'instantanéité des logiciels d'image. Il est intéressant de s'éloigner des technologies numériques, de revenir au façonnage et créer avec ses mains, de cumuler différentes traditions de savoir faire.

@suzonhauchard

http://etapes.com/

Les travaux des étudiants sélectionnés par Étapes sont exposés au Red Bull Space Paris, 12 rue du Mail, 75002 jusqu'au 29 janvier 2016.