Anton Perich

un photographe s'est immiscé dans les clubs new-yorkais les plus cools des années 1970

Entre les murs du Max’s Kansas City club et du Chelsea Hotel, Anton Perich a immortalisé les icônes underground des années 1970 - de Patti Smith à Salvador Dali en passant par Cyrinda Foxe.

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avr. 26 2018, 8:42am

Anton Perich

« La back room, c’était un peu l’église de la croix rose néon, » explique le photographe Anton Perich au sujet de la légendaire back room du club Max’s Kansas City. Cette même back room qui a baptisé toute une scène créative underground ; une flopée d’artiste assez chanceux et talentueux pour pénetrer l’histoire du nightclub – et l’histoire tout court. C’était en 1970, une ère émaillée de grands artistes, musiciens, photographes, écrivains et designers – d’Andy Warhol à Salvador Dali en passant par Patti Smith, l’appareil d’Anton Perich a immortalisé un éventail sidérant de moments et de personnalités entre les murs de Max’s Kansas City, du Studio 54 ou du Chelsea Hotel.

D’abord membre du groupe avant-gardiste lettriste mené par les français Isidore Isou et Maurice Lemaître, puis attiré à New York par l’odeur des nouveaux mouvements artistiques, Perich quitte Paris pour Manhattan après mai 68. « Mais je suis parti avec un pavé dans la poche pour me souvenir des barricades, pour me souvenir de la révolution, de toutes les révolution, » se souvient le photographe. C’est justement ce sens de la rébellion et la créativité qu’il a pu injecter dans le paysage artistique new-yorkais. D’abord introduit au Max’s en tant que serveur, il monte rapidement l’échelle sociale pour se frotter à la célébrité, au glamour, au punk, à l’underground. C’est aussi à Anton Perich que l’on doit la première émission de télé underground sur le cable : Anton Perich Presents, en 1973, régulièrement censurée pour ses contenus provocateurs et farfelus comme une Apollonia dansant les seins nus ou Jerry Hall s’endormant dans un placard. Réalisateur, photographe et vidéaste, Perich est également à l’origine du design d’une machine à peinture électrique en 1977, du lancement du magasine NIGHT dans lequel il a illustré la vie nocturne du Studio 54 et de nombreuses photos présentées dans les pages du magazine Interview de Warhol.

« Revisiter ces moments capturés m’apporte un sentiment de paix, de grand respect, d’adoration et de vénération. » Avec son travail, Perich a piqué et immortalisé les cœurs des artistes et des esprits légendaires qui ont fait l’époque, célébrant avec la même force chaque personne passant devant son objectif. Récemment, il discutait de son œuvre avec i-D, et partageait au passage quelques-unes de ses photos iconiques et d’autres rarement vues.


Vous avez raconté un jour que lorsqu’une célébrité venait chez Max’s, elle était considérée comme un « touriste » par les clients réguliers.
Oui, à Max’s, il y avait les « réguliers » et les « touristes ». Le grand John Chamberlain était là tous les soirs, assis au bar ou sillonnant la back room. Tout le monde ne pouvait pas le faire. Tous n’étaient pas égaux aux yeux de Candy Darling. Il fallait faire attention à ses gestes, certaines personnes en ressortaient intimidées. J’ai vu des célébrités marcher à reculons vers la porte de sortie. Leur popularité ne suffisait pas à Max’s. Jagger était le touriste parfait. Sa femme ne l’était pas du tout. Elle était une parfaite régulière. Ça se voyait à leur manière de s’habiller. Elle était punk, lui était Sinatra.


Qu’est-ce qui vous a mené à New York ?
Je suis né en Yougoslavie, un pays inexistant. Tu ne pourrais pas le pointer sur une carte. Il a disparu comme l’Empire Romain. J’ai vécu mai 68, en France. J’ai passé quelques nuits à Odéon, déambulé au milieu des barricades d’un Paris en feu. C’était la fin du spectacle. Après la révolution, Paris est devenu monotone. Et puis un beau jour, des vents miraculeux m’ont envoyé à New York.

Comment êtes-vous devenu photographe ?
Certainement pas en tant que reporter de guerre. À Paris, je n’ai pris que 36 photos d’une seule et même fille à Paris, juste un rouleau de vieille pellicule. Mais ce sont peut-être les plus belles photos que j’ai jamais prises. J’étais totalement inconscient des combats qui se jouaient dans les rues. J’étais un lettriste radical, un membre du mouvement artistique créé par Isidore Isou. Isou disait « Il y a de la joie dans la révolution. » À New York, je voulais vraiment être le Rimbaud de la photographie. C’est la folie qui m’a mené à cet instrument. J’ai acheté un appareil dès mes premiers jours à New York. La photographie peut englober d’un coup l’univers tout entier. J’en ai fait l’expérience, et comme le poète je ne suis jamais revenu de ce voyage. J’ai réussi à en faire quelque chose. J’ai trouvé la recette dans le contact visuel. La plupart de mes photos sont basées sur ce contact visuel.

Certaines des photos les plus légendaires des icones culturelles des années 1970 ont été prises par vous, à Max’s Kansas City. Comment vous êtes-vous retrouvé là ?
J’ai pris quelques photos là-bas, oui, et elles ont ouvert la voie au reste de mon travail. Je côtoyais Warhol, Chamberlain, Forest Myers, Donald Judd, Flavin, Michael Heizer. C’était l’ultime lieu d’art à New York. Tous ces artistes n’étaient pas encore au MoMa. J’étais comme chez moi là-bas. J’ai découvert Max’s peut-être un ou deux jours après avoir débarqué à New York. Un ami, ou une petite amie, m’y a amené.

Qu’est-ce que vous pouvez nous raconter de la légendaire back room ?
La première fois que j’y suis entré, j’ai su que c’était un territoire complètement différent. Aucun moyen de revenir en arrière. Tu savais que quelque chose d’extraordinaire venait de se passer ici, mais tu l’avais manqué de justesse. C’est ce genre de sentiment qui traîner à cet endroit-là. Comme si un nuage était venu se clouer au sol. Lou Reed y passait du temps. C’était un événement en soi, Lou Reed qui s’asseyait là. Un peu plus loi, Candy Darling était assise à sa table vide. Jackie Curtis aussi, assise à une autre table vide. Il y avait une symétrie presque chimique, un code secret incrusté dans la matière du sous-sol. Il y avait Richard Sohl, à peine adolescent. Tous les gens talentueux des années 1970 étaient encore adolescents.

Vous connaissiez Andy Warhol. Comment l’avez-vous rencontré ?
Je crois que j’ai rencontré Warhol le septième jour de mon arrivée à New York. Je crois qu’un ami qui était marié à une superstar m’a emmené là-bas. C’était en 1970, Warhol venait juste de commencer à publier Interview Magazine. Il a vu mon appareil et a tout de suite été très excité par ma future photographie. Il faisait comme s’il n’avait jamais vu d’appareil photo avant. J’avais aussi quelques photos pliées et abîmées de Cyrinda Foxe dans mes poches. Warhol les a publiées dans son numéro suivant. Je gardais mes distances avec les gens de la Factory. Il était à un trop haut niveau de bureaucratie pour moi, et habillés comme s’ils bossaient dans un salon funéraire. J’étais en contact direct avec Warhol. Je m’y rendais une fois par mois pour donner mes photos à Warhol en personne.

Vous avez lancé l’une des premières émissions à la télé communautaire, où on pouvait admirer les coupes de cheveux de Grace Jones et où Salvador Dali était invité. Qu’est-ce que vous pouvez nous raconter de ce programme ?
Oui, Grace Jones s’était fait la coupe du siècle. C’était la première émission de télé underground. Elle était constamment censurée. Censurée pour son contenu insensé. Censurée pour ses cadrages hors-champ. Censurée parce que c’était du noir et blanc et pas de la couleur. La couleur était un must à la fin du 20 ème siècle. La télé commerciale était en couleur, propre, immaculée, sans sexe, sans gros mots. J’ai changé ça pour toujours. Tu as mentionné Salvador Dali, il est passé à l’émission en compagnie de femmes nues. Alors bien sûr, c’était un défilé de mode, mais sans les robes. Danny Fields a enfoncé une ampoule dans le cul de Sami Mellange. Susan a été la première à montrer ses seins à la télé en Amérique. Le grand artiste performeur Victor Hugo a détruit une peinture de Warhol devant ma caméra. Taylor Mead a passé son temps à insulter le public. Jerry Hall s’est enfermé dans un placard pour chanter des chansons salaces.

Qu’avez-vous observé de la communauté artistique des années 1970 ?
Dans les années 1970, Manhattan était plein de lofts vides, bon marché et froids que les artistes devaient partager avec des rats. Les rats étaient les colocataires parfaits. Ils fuyaient les artistes et restaient entre eux. La scène loft était géniale. Les artistes organisaient des expos dans leurs grands espaces, des pièces de théâtres, des performances, des concerts. Ils étaient totalement inspirés par leurs travaux respectifs et par le grain de folie qui flottait à l’époque. Ils fréquentaient une poignée de bars, où ils interagissaient de nuit. Ils étaient tous là, à portée les uns des autres. Clairement, le plus grand art américain a été conçu et créé dans ce genre d’atmosphère. On respirait de l’ozone à l’époque.

Vous avez immortalisé une énorme diversité de personnes pendant une période historique unique. Qu’est-ce que ça vous fait, de vous replonger dans ces images ?
Ma photographie c’était comme essayer de peindre le tigre des milliers de fois jusqu’à ce qu’il soit parfait. Plus je prenais mes amis en photo, plus mon amour pour eux grandissait. L’image, c’est très différent de la vie. La vie est toujours complète et l’image est toujours incomplète. Parfois cette différence n’est pas détectable. Parfois elle est insaisissable, insignifiante.

Cet article a été initialement publié dans i-D US.