la fashion week homme de londres en 7 défilés

De Wales Bonner à Charles Jeffrey, la mode a jeté cette saison un nouveau regard sur la virilité.

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janv. 12 2018, 6:52pm

Alors que les têtes des puissants de ce monde tombent sous les coups des révélations sur leurs penchants misogynes et leurs comportements abusifs, c'est tout un mythe de la masculinité virile qui s'effondre. La toute-puissance guerrière de l'homme, le virilisme qu'on lui a toujours sommé d'incarner, la supériorité qui lui revenait sont autant de concepts et d'attentes qui se retrouvent aujourd'hui ébranlés. Comment donc repenser le masculin ? C'est la question que se sont posés de nombreux créateurs à Londres cette saison, proposant tour à tour de nouvelles définitions – plus complexes, plus queer ou simplement plus justes pour tout le monde (hommes et femmes compris) – de ce que veut dire être un homme en 2018.

Wales Bonner navigue sur les flots

Grace Wales Bonner fait partie des créateurs qui utilisent la mode comme un outil épistémologique pour démonter les mythes de notre monde. Depuis le début de sa carrière, la jeune créatrice anglaise s'est donnée pour mission de défier les stéréotypes culturels et racisés de la masculinité et démanteler un virilisme qui n'a plus lieu d'exister. Et c'est dans ce lourd et passionnant processus qu'intervient son dernier défilé pour lequel elle a imaginé la silhouette d'un marin créole. En backstage elle confiait : « J'ai beaucoup pensé à Aimé Césaire et son ouvrage Cahier d'un retour au pays natal , son départ des Caraïbes pour aller étudier à Paris puis son retour. La façon dont il a observé son île depuis un autre territoire, un lieu familier vu depuis un pays étranger. » Une inspiration qui se retrouvait dans les uniformes, les cols marins et les cabans ou dans les costumes parfaits et dandyesques qui font depuis plusieurs saisons la gloire de Bonner. Décidément, les hommes sont vraiment beaux quand ils marchent sur les eaux.

Craig Green sort du cadre

Depuis 2013, Craig Green s'empare de la fashion week londonienne pour redéfinir une nouvelle masculinité à la fois visionnaire et lourde de sens, complexe mais salvatrice. Cette saison, sur son podium, on retrouvait les montures en bois qui lui sont chères, des sortes de châssis abstraits couverts de latex ou lestés de poids, agrippés aux corps des mannequins comme des fardeaux. Une énigme vestimentaire qui assure pourtant toute la lecture de sa vision de la mode et de sa définition du masculin. Derrière ces porte-étendards se cachent des silhouettes quasi militaires, des lignes strictes et concrètes qui répondent à une vision utilitaire du vêtement mais se trouvent bouleversées par le conceptualisme barré de Craig Green. Ça faisait longtemps que la mode masculine n'était pas autant sortie du cadre.

Le manifeste Buffalo d'Astrid Andersen

La jeune créatrice Astrid Andersen était à peine née lorsque le mouvement Buffalo initié par Ray Petri contaminait la jeunesse anglaise dans le milieu des années 1980, diffusant une énergie sulfureuse sur l'ensemble du royaume. La mode s'imposait alors comme l'antidote parfait à une politique d'austérité, les hommes arboraient des coupes oversized, des kilts longs, des broches clinquantes et des chapeaux de cow-boys pour mieux déjouer les représentations traditionnelles de l'alpha mâle et avancer une vision dégenrée de la masculinité. Plus qu'un mouvement, il s'agissait d'une posture face au monde et au passé. Cette saison, en regardant en arrière, Andersen construit des ponts invisibles vers le futur et œuvre à faire tomber les clichés de la masculinité.

Le queer selon Charles Jeffrey

Jeune héritier du punk anglais, Charles Jeffrey continue de creuser le sillon entamé par ses ainés (Vivenne Westwood, Zandra Rgodes, Galliano) et pousse la formule encore plus loin. Chez lui, la mode devient le moyen de dynamiter les soubassements traditionalistes de nos identités sexuelles et de proposer un nouveau regard sur l'homme. Pour son dernier défilé, inspiré par le célèbre ouvrage d'Alan Downs, The Velvet Rage : Ovzercoming the Pain of Growing Up Gay in a Straight Man's World, Charles Geffrey explorait ses souvenirs d'enfance et soulevait une nouvelle fronde contre les injonctions de notre monde hétéronormé. Son gang anarcho-excentrique de LOVERBOY avançait au rythme du titre « Firestarter » de The Prodigy, repris par un musicien peint en bleu de la tête aux pieds pour l'occasion. Un show plein de colère, à la fois violent et salvateur qui prouvait au passage que Charles Geffrey n'est pas ici que pour amuser la galerie.

Dans la matrice de COTTWEILER

Bienvenu dans la matrice. Chez COTTWEILER, les mannequins semblaient tout droit sortis de capsules futuristes emplies d'un liquide amniotique synthétique. Le duo à la tête de la maison (comprenant Ben Cottrell er Matthew Dainty) dit s'être inspiré d'une séance de spéléologie dans des grottes slovènes et avoir voulu en retranscrire toute l'effusion sensorielle. C'est donc dans une salle obscure du National History Museum de Londres que s'est déroulé le défilé - un lieu gorgé de minéraux en tous genres et plongé dans une odeur de terre brûlée. Sur le podium, des hommes provenant d'un futur nouveau, harnais à la taille, dans des survêts câblés ou des peaux imprimées en 3D. Un délire mi-dystopique mi-primitif franchement fascinant.

Les banlieues selon Chalayan

C'est du côté de Paris et de ses banlieues qu'il fallait regarder avec Hussein Chalayan. Pour son dernier défilé, le créateur a voulu figurer le morcellement territorial de la capitale française pour dénoncer l'ostracisation de certaines populations, l'exclusion des pauvres et la stigmatisation des communautés immigrées. Les vêtements exprimaient cette ambivalence de la ville, l'illusion d'une entente et d'une fraternité qui n'existent que dans le mythe. Une désunion présente jusque dans les choix créatifs de Chalayan, les teintes et les coupes qu'ils proposaient pour cette nouvelle saison.

A-COLD-WALL, la nouvelle lutte des classes

Pour son troisième défilé, dans un esprit très industriel, le créateur Samuel Ross martelait les codes du streetwear masculin mêlés à des références vestimentaires travaillistes – des bottes de chantiers, des parkas lamées, des sacs techniques à clipper et des bas de survêt en nylon en étaient les principaux signifiants. Un langage de classe donc, que Ross a voulu projeter dans un lieu normalement réservé au monde bourgeois de l'art. Cette fois-ci, ce n'est pas la mode qui infiltrait les couches populaires pour y puiser une inspiration souvent déplacée mais les cols-bleus qui pénétraient un univers dont ils ont toujours été exclus. Un renversement des pôles franchement bienvenu.