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      culture Hannah Ongley 12 juillet 2017

      comment un gang lgbt américain a fait de la mode sa stratégie de survie

      Le Check It est un gang de jeunes queers noirs issu d'un quartier défavorisé de Washington, non loin de la Maison Blanche. Le documentaire ‘Check it’ donne une voix à une communauté marginalisée où l'affirmation identitaire est autant synonyme de danger que de nécessité.

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      Lorsqu'on tape D.C K Street sur Wikipédia, on tombe sur la description d'une des principales avenues de Washington connue comme le centre de nombreux think tanks, lobbyistes et groupes de pression. Mais c'est aussi le lieu où traîne la jeunesse oubliée de D.C et où la prostitution des mineurs prospère dans l'indifférence. Le quartier de la Maison Blanche n'est pas seulement témoin de la grandeur historique et politique des Etats-Unis, il est aussi le lieu privilégié des des gangs. Financé grâce à une campagne de crowdfunding, un documentaire dévoilé cette semaine lors du Tribeca Film Festival donne une voix au Check It, un gang d'afro-américains LGBT âgés de 14 à 22 ans, luttant pour sa survie au cœur d'un système oppressif. Aussi surprenant que cela puisse paraître, Tray, Day Day, Alton Star et Skittles parviennent à briser leur routine infernale à travers la mode. Chaque été, un producteur de défilés propose un camp à destination de jeunes comme eux, afin de leur enseigner les fondamentaux de l'industrie et leur ouvrir les portes des backstages de la Fashion Week new-yorkaise.

      Les réalisateurs Dana Flor et Toby Oppenheimer ont passé trois ans avec ce gang marginalisé créé il y a dix ans par un groupe d'élèves de troisième fatigués d'être bizutés. Comme de nombreux gangs, le Check It se distingue par des codes vestimentaires qui le distinguent du reste de sa communauté. Mais un sac à main Vuitton et une paire de stilettos sont plus évocateurs portés par des queers noirs issus de quartiers défavorisés que dans les hôtels de luxe du centre-ville. « Le simple fait d'être noir présente déjà beaucoup de difficultés » affirme Ronald Mo Moten, un ancien détenu devenu mentor qui fait partie des quelques personnes à venir en aide à ces jeunes. « Être gay et noir ? C'est encore une autre histoire. » Exprimer son identité à travers ces rues revient à mettre sa vie en danger. Et alors que la capitale des États-Unis semble synonyme de liberté, les épreuves traversées par ce groupe marginalisé mettent en lumière un système profondément inégalitaire.

      Nous avons rencontré Dana, Toby, Mo et les membres de la Check It pour parler confiance, politique et comprendre comment la mode peut être porteuse d'espoir pour la communauté LGBT.

      Comment avez-vous découvert le Check It ?

      Dana : Nous avons travaillé sur un film pour HBO qui s'appelait The Nine Lives of Marion Barry, qui porte sur l'ancien maire de Washington D.C. On a donc passé un temps fou dans les rues de D.C et ses quartiers les plus pauvres. Nous avons aussi travaillé sur un autre documentaire au sujet de la go-go musique, qui est un genre de musique indigène à D.C. C'est ainsi que j'ai rencontré Mo, parce qu'il touche à plein de choses différentes et qu'il est à fond dans la 'go-go music'. Il m'a dit : « Ok, c'est super, ton 'go-go documentaire' va être fabuleux mais il faut que tu rencontres ces gamins. » Toby vit à New York mais il est venu à Washington, on s'est assis chez Denny et c'est là que tout a commencé. En un quart de seconde, on a senti que ces jeunes étaient les personnes les plus incroyables qu'on n'avait jamais rencontrées. 

      Etait-ce excitant pour le Check It d'atteindre un tel degré de visibilité ou inquiétant d'introduire une caméra à l'intérieur même de son quotidien ?

      Tray (Check It) : Au début, je ne voulais pas le faire. On était suffisamment exposés comme ça et je ne voulais pas que cet aspect de ma vie soit connu dans le monde entier. Il a fallu qu'ils se frayent un chemin dans nos vies. Ce n'était pas facile mais ils ont gagné notre confiance. C'était un défi qu'ils devaient relever et ils y sont parvenus. Pour moi, le facteur décisif a été ma mère. Avant qu'elle meure, je ne voulais pas le faire. Mais elle m'a dit « Si tu veux le faire, alors fais-le. » J'y ai donc pensé et j'ai fini par y aller, parce que c'est ce qu'elle voulait pour moi.

      Selon vous, pourquoi la mode a-t-elle permis aux membres de Check It d'échapper à leur condition ?

      Mo : Ils avaient besoin de quelque chose qui les intéresse pour échapper à leur quotidien et à leur condition de survie. Ces jeunes doivent constamment s'occuper de leurs frères et sœurs, leur trouver des vêtements, de la nourriture. Personne dans la ville n'avait envisagé de les aider avant ça. Je crois que tout le monde est passionné par quelque chose. Je connais beaucoup de gens qui s'éclatent dans un studio, il suffit de leur donner de quoi faire du son, créer un rythme et ils passent des heures enfermer à faire ce qu'ils aiment sans penser au monde extérieur. Nous nous sommes servis du défilé de mode pour toucher ces jeunes. 

      Le film pointe les nombreux défauts du système de protection américain. L'emplacement même du quartier est très pertinent puisque ces jeunes traînent à seulement quelques rues de la Maison Blanche. Dans quelle mesure les décisions politiques influent-elles sur le quotidien des personnes LGBT ?

      Tray (Check It) : Je me tiens à l'écart des choses qui n'ont pas de sens pour moi, ce qui est le cas pour la plupart des décisions politiques. Je pense que beaucoup de gens se laissent porter par le courant général. Ils entendent « mariage gay » et pensent « Oh c'est génial ». Mais ils vont rarement plus loin que ça. Le fait d'être gay ne veut pas dire que l'on doit soutenir n'importe quelle politique touchant la population LGBT : ce qui est bon pour certains gays ne l'est pas forcément pour les autres.

      À quel point Check It est-il déconnecté du reste de la communauté LGBT à D.C ?

      Mo : Lorsqu'on a fait le défilé, nous avons réussi à atteindre différents horizons de la communauté LGBT. À Washington, personne ne voulait les approchés ou ne savait comment rentrer en contact avec eux. Non pas parce que ce sont d'horribles personnes, mais parce que les membres de Check It ont vécu des choses terribles et par ce que personne jusque-là ne leur avait donné la possibilité de vivre autre chose et de s'ouvrir. Il est temps que les États-Unis regardent la réalité en face. Il y a de plus en plus de gays discriminés. L'oppression qu'ils subissent et leurs conditions de vie les poussent à la violence. Il existe des problématiques similaires à Philadelphie, New York ou Atlanta. Ça me rappelle les débuts du sida, lorsque les noirs ne bénéficiaient pas du même traitement que les blancs. Ce n'est pas la même chose de travailler avec des gays ou avec des hétéros. Les gays font face à plusieurs difficultés, ils n'ont souvent pas le même soutien que les hétéros. Ils ont besoin d'être en totale confiance pour pouvoir entamer un processus de guérison.

      Que souhaiteriez-vous que les jeunes retiennent de ce film ?

      Tray (Check It) : J'aimerais juste les gens aient le sentiment d'avoir appris quelque chose. Vous voyez ce qu'on a traversé ? Tout le monde devrait pouvoir s'en sortir autrement. Personne ne devrait avoir à subir ça. Je ne veux pas que les gens pensent qu'il faille nécessairement passer par tout ça pour s'en sortir. Ce n'a rien de normal. C'est grave. 

      Mo : Je crois que ce qu'il faut retenir, c'est qu'il y a des gens dont on oublie l'existence. Il existe plein de gens heureux et confiants au sein de la communauté LGBT mais la plupart d'entre eux sont des laissés pour compte. Cette exclusion a déjà touché d'autres communautés et nous ne devons pas l'oublier : il ne faut pas qu'elle se reproduise chez les LGBT. Il faut qu'on se tire vers le haut, qu'on mette en avant les forces et les talents. Certaines personnes sont aidées lorsqu'elles traversent des moments difficiles, d'autres pas. Ce sont elles qu'il faut absolument atteindre. 

      Crédits

      Texte Hannah Ongley

      Photographie Toby Oppenheimer

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      Tags:culture, documentaire, check it, washington, lgbt

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