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      culture Malou Briand Rautenberg 24 février 2016

      ce que l'architecture doit au skate

      Depuis plus d'un demi-siècle,les skateurs réinventent la ville et bouleversent notre perception du réel. Une exposition leur est consacrée à Hyères, jusqu'au 20 mars. Rencontre avec Audrey Teichmann, curatrice et amoureuse des skateparks.

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      Il y a Rem Koolhaas - et le skateur. Il faut marcher à l'envers pour comprendre l'imaginaire urbain qui se déploie dans la tête de l'un ou l'autre. Là où le piéton lambda voit un obstacle (et gueule), le skateur sourit. Des rembarres de sécurité aux rampes des escaliers, du trottoir au banc public, chaque objet urbain est détourné de sa fonction première. Comme un architecte un peu punk, le skateur s'approprie la ville avant même qu'on ne lui offre. Mais si le skate est devenu tolérable (et désirable, si l'on en croit le récent engouement de la planète luxe pour les sales gosses), le skateur reste cet être irrévérencieux pour qui la ville est une cour de récré. Pas étonnant que les architectes qui pensent les skateparks soient eux-mêmes, la plupart du temps, des kids qui passent leur temps libre à sauter les rampes et user leurs trucks sur le bitume. C'est cette fascination de réécrire la ville qui a poussé quatre curateurs, Benjamin Lafore, Sébastien Martinez Barat, Damien Roger et Audrey Teichmann à organiser l'exposition ''Landskating'' à Hyères. Sur les hauteurs de la villa Noailles, elle retrace en images les liens entre skate et architecture. i-D a rencontré la curatrice Audrey Teichmann, pour parler de ceux qui réinventent la ville depuis plus d'un demi-siècle. 

      Stéphane Ruchaud, skatepark de Courbevoie, 2016 © villa Noailles

      C'est assez nouveau qu'on s'intéresse à l'architecture des skateparks. Pourquoi en parle-t-on si peu ?
      On est quatre curateurs. Trois architectes et moi-même. Nous avons pris d'assaut les parties hautes de la Villa Noailles : le gymnase, la piscine. On voulait que ce sujet soit abordable pour tous, quelque soit l'âge ou le domaine de prédilection du public. Qu'on en parle peu tient à plusieurs choses : d'abord, le skate est une contre-culture. Donc il fait rarement l'objet de recherches universitaires. Après, le skate est né dans les années 1960 et s'est développé très vite. À sa naissance, le skate était avant tout une alternative au surf. Quand il n'y avait pas de vagues pour surfer, plutôt que de regarder la mer plate ou de se morfondre, les surfeurs se tournaient vers les planches à roulette. Ce qui est drôle c'est qu'ils skataient comme ils surfaient. Ils partaient à la recherche de terrains aux formes ondulantes, houleuses comme la vague. Le magazine Skateborder a vraiment documenté cette pratique, ses sources iconographiques. Il ne parle pas juste d'une pratique sportive mais d'une véritable culture. Les sources qui étudient l'architecture des skateparks sont les magazines. Puis à partir des années 1970, la pratique grandissant, Skateboarder a commencé à documenter la construction des premiers skateparks.

      Stéphane Ruchaud, skatepark de Bois-le-Roi, 2016 © villa Noailles

      Les skateparks se sont donc inspirés du milieu aquatique pour façonner leur identité architecturale ? 
      Complètement. À l'époque, ces terrains avaient toujours un lien avec l'eau, symbolisés par la forme du half-pipe, les tuyaux de drainage dans le désert d'Arizona par exemple ou quand les skateurs s'emparaient des piscines vides et abandonnées, dès le milieu des années 1960. Skater dans ces lieux, forcément interdits, a généré une pratique dite ''vandale'', avec sa règle des 15 minutes, initiée par les skateurs : 5 minutes pour que les voisins se rendent compte qu'on skate, 5 minutes pour que les voisins appellent la police et 5 minutes pour que les flics arrivent. Après, certains propriétaires acceptaient qu'on skate dans leurs piscines, mais c'était assez rare. Le film The lords of Dogtown sorti en 2005, documente très bien cette pratique dans les piscines californiennes : les jeunes Z-boys prenaient d'assaut les piscines vidées pour cause de canicule et développaient de nouvelles figures dans les ''bols''. C'est ce qui a permis d'améliorer la pratique. L'architecte Iain Borden distingue deux formes de skateparks : les terrains trouvés et les terrains construits. Les bols et les piscines font parties de ce qu'on appelle des terrains ''trouvés". Le skatepark Marina del Rey, par exemple, reprend trait pour trait l'esthétique d'une piscine : même le carrelage bleu qui entoure les bains californiens était reproduit.

      Maxime Delvaux, skatepark de Saint-Gilles, 2016, Landskating, © villa Noailles

      Pourquoi avoir légalisé les skateparks, dans les années 1970 ? Quelles étaient les intentions de l'État ?
      Il y avait beaucoup d'incidents : les skateurs se prenaient des voitures, ils étaient constamment arrêtés. Et puis, il y avait un vrai business à prendre pour les autorités : elles pouvaient enfin surveiller et contrôler les skateurs. D'ailleurs, les premiers skateparks légaux étaient privés, ils étaient payants dans les années 1970. Il y a eu une vraie appropriation économique des skateparks. 

      Vous avez fait appel à des photographes pour documenter la scène skate française (à bois-le-roi, Lyon, Marseille...). Quelle était votre intention
      On voulait avoir un regard quasi documentaire sur les skateparks en France. On a envoyé Stephane Ruchaud, Cyrille Weiner, Olivier Amsellem, Maxime Delvaux sur une trentaine de skateparks, partout en France. Ces photographies se concentrent sur la forme des skateparks, leur architecture. Les skateurs ne sont pas à l'honneur sur ces photos mais les skateparks documentent la pratique du skate dans son essence : tous différents, les paysages divergent et leur fonctionnalité s'adapte.

      Les skateparks français se sont-ils imprégnés de l'esthétique américaine dans leur forme et leur architecture ? 
      C'est une question qui traverse tous les skateparks à travers le monde. Les premiers skateparks français ressemblaient beaucoup aux californiens. Les skateurs voyagent beaucoup, donc cet emprunt n'est pas anodin ! Mais le cradle (demi-sphère posée à la verticale) par exemple, a été développé en France et s'est ensuite exporté aux Etats-Unis. On construit de la même façon à travers le monde, en termes de matière et de techniques mais le paysage change et définit lui aussi les skateparks. Les skate plaza, développés par Rob Dyrdek, un skateur assez connu dans les années 2000, sont des lieux qui ressemblent à des places publiques mais qui sont dédiés au skate. Parfois, c 'est carrément un parc vert dans lequel on intègre un skatepark, soucieux de respecter l'environnement autour de lui. 

      Stéphane Ruchaud, skatepark de Magny-les-Hameaux, 2016 © villa Noailles

      On a ce genre d'espace en France ? 
      Oui, la place de la République ! C'est un sujet passionnant parce que c'est un espace qui appartient aussi bien aux piétons qu'aux cyclistes ou aux skateurs. Dans les années 1960, l'urbaniste Lawrence Halprin a pensé l'Embarcadero (une place publique de San Francisco) selon le même principe. Hantrin avait voulu créer un espace participatif, ''un théâtre pour que des choses se passent.'' Ce lieu, comme la place de la République, est devenu un espace mythique de la pratique du skate très vite après sa création. Les skateurs réinterprètent les éléments qui composent ce lieu comme les rembarres de sécurité qu'ils réutilisent à contre-sens. C'est une réécriture qui se superpose au paysage de la ville. L'invention du hollie, par Alan Gelfand dans les années 1970, n'y est pas pour rien : avant, chaque obstacle était un obstacle. Tout à coup, un bord de trottoir n'est plus qu'un bord de trottoir. Ces figures de skate réinventent complètement la façon de penser la ville. C'est un usage social parallèle. Iain Borden a accepté qu'ont traduise un de ses textes pour l'exposition et il faut se plonger dans ses écrits qui parlent du terrain, du corps et du skate : de trois éléments qui créent un nouveau paysage. Le skateurs redéfinit les limites du paysage urbain, ils les prolongent, les modulent et les transforment. C'est un dialogue permanent et inépuisable entre la ville et la planche.

      C'est cette réappropriation de l'espace urbain qui fait du skate une contre-culture ? 
      Complètement. C'est pourquoi les architectes des skateparks sont avant tout des skateurs. C'est l'exemple de la ville de Hyères. Son skatepark a été inventé par les skateurs. Au départ, ils squattaient sur la place publique. Les voisins étaient de plus en plus récalcitrants, parce qu'il ne faut pas se mentir, le skate est une pratique bruyante. Donc ce sont les skateurs qui se sont déplacés vers un espace dévolu à la pratique. Le skatepark est né d'une volonté de vivre-ensemble. Il existe des usagers qui prennent la ville telle qu'elle est et d'autres, qui se façonnent leur propre espace à eux. La force du communautaire permet de faire naitre des projets qui n'auraient jamais vu le jour. 

      Olivier Amsellem, skatepark de Marseille, 2016 © villa Noailles

      La plupart des architectes des skateparks sont des skateurs. Et vous ?
      Mon histoire avec le skate a été assez brève. Mais je crois que je vais recommencer. Puiser dans ce sujet m'a donné envie de remonter sur mon skate. C'est tellement plus qu'une pratique : c'est un imaginaire, une manière de vivre, d'être. Le skate amène un tout autre regard sur le paysage, même d'un point de vue philosophique.

      Landskating à la villa Noailles, du 21 février au 20 Mars. 

      Crédits

      Texte : Malou Briand Rautenberg

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      Tags:culture, skate, skateboard, exposition, villa noailles, kids, architecture, urbanisme

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