L: image courtesy of Miu Miu; R: image courtesy of Gucci

Pourquoi la mode est-elle obsédée par les hobbies des riches ?

Un peu de Courchevel ça fait pas de mal ? Serait-ce une revendication ? Ou plutôt une célébration ostentatoire d’un privilège social ? On revient sur le thème le plus curieux de la saison automne hiver 2021.

par Mahoro Seward
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25 Mai 2021, 9:44am

L: image courtesy of Miu Miu; R: image courtesy of Gucci

Que ce soit des malles de luxe, de la haute couture pour le ski ou des uniformes de polo, beaucoup des maisons de luxe sont nées pour répondre aux besoins du lifestyle et des hobbies d’une certaine aristocratie européenne. Et pour être honnête, même si elles ne le crient pas sur tous les toits, c’est toujours le cas pour beaucoup de ces maisons. Ce n’est pas une coincidence qu’il y ait une plus grande concentration de boutiques de luxe dans les Alpes que sur tout le continent africain. En effet, les liens entre la mode et les hobbies de luxe ne sont en aucun cas secrets. Mais dans le climat culturel actuel, quand il est question de vertus globales ou d’accès universel, ce n’est plus aussi chic d’en parler. Ou au moins, jusqu’à la dernière saison.

Plutôt que de rester discret sur leur crédibilité bourgeoise, des maisons comme Chanel, Fendi, Gucci ou Miu Miu ont défilé avec une myriade de références à des activités qui nécessitent des gros sous, de la fourrure, des bottes d’équitation ou encore des tenues de ski. On pourrait dire que c’est honnête de leur part, qu’après tout ils produisent ce que leur clientèle souhaite. La mode a beau faire tous les efforts du monde pour sembler démocratique, les prix de ce genre de designers sont très rarement accessibles pour le commun des mortels. Et pourtant, en 2021, faire référence à des sports qui historiquement étaient réservés à une élite très riche, et bien sur très blanche, pour en faire la mode de la saison semble un peu hors du temps.

Bien sur, c’est légèrement plus compliqué, vous ne seriez pas en train de lire cet article sinon ! D’une part, la réhabilitation d’un look de la haute bourgeoisie n’est pas nouveau. C’est une mode qui prend de l’ampleur depuis le printemps été 2020 (souvenez-vous du show Prada). Cette saison, ce qui apparait un peu plus comme le nez au milieu de la figure, c’est la spécificité de la référence. On se trouve au delà du luxe somptueux de manteaux en daim couleur chocolat qui sous-entend un certain niveau de richesse, ces vêtements sont des indicateurs mêmes des domaines dans lesquels vous aimeriez dépenser votre argent.

Miu Miu AW21
Image courtesy of Miu Miu

C’est très certainement le cas avec l’avalanche (!) des références au ski que l’on a vu cette saison. Chez Chanel, c’était des snow boots en fausse fourrure, des beanies monogrammés, et des vestes shearling luxueuses, des vêtements qui semblent plus directs dans ce qu’ils représentent que des manteaux en tweed façon couverture ou des mailles inspirées de Fair Isle comme on avait vu lors du défilé posthume de Karl Lagerfeld pour la saison automne hiver 2019, avec un décors enneigé et chalets alpins sous la serre du Grand Palais. Aujourd’hui, Miu Miu montre des filles défiler à la vraie montagne en portant des body à l’aspect furry, des cagoules en grosse maille ou des gilets, manteaux, et culottes couleur pastel.

Tout ne cela n’est pas pour dire que vous devez absolument adopter un full look Miu Miu pour votre voyage à la montagne post-Covid. Comme le dit Miuccia elle-même dans ses intentions, il s’agissait de « vêtements qui jouent avec les notions de perception et de contexte, qui prenne le prétexte de la praticité », donc s’il vous plait, ne choisissez pas le look 18. Mais on a autre chose à dire au sujet du contexte ici. Si beaucoup des looks s’inspirent lourdement des codes esthétiques des tenues de ski, tout particulièrement en ce qui concerne les matières, le défilé dans son ensemble était tellement camp, tout en hyperbole, que l’on comprend bien qu’il s’agit d’une parodie. En voyant ces mannequins se promener dans les Dolomites en plein hiver avec des bodysuits matelassés, des moufles qui remontent jusqu’aux coudes et pas beaucoup plus, on comprend bien que Madame Prada voulait évoquer un certain fantasme du ski plutôt que de proposer de vrais tenues.

Chanel AW21
Image courtesy of Chanel

On pourrait dire la même chose de Chanel, même si l’approche est un peu plus honnête. Le défilé a eu lieu dans le légendaire club parisien Castel, l’idée semblait être de prendre des vêtements typiquement portés dans des espaces d’extrêmes privilèges sociaux pour le présenter dans un contexte plus accessible pour un public large. On vous le dit ici avant tout le monde : les combis de ski matelassées Chanel ne sont pas que pour les pistes, vous pouvez les porter dans votre boite de nuit préférée !

Mais ces exemples représentent une vérité plus globale. Le client d’aujourd’hui ne veut pas être pris de haut, ni qu’on lui explique qu’il doit aspirer à un statut social qu’il ne souhaite même pas. Cela devient de plus en plus important pour les marques de mode aujourd’hui de montrer leur conscience de manière directe, de check leur privilège en quelque sorte, et de montrer que rien n’est jamais trop sacré, même leurs codes dits prestigieux.

Gucci Aria
Image courtesy of Gucci

Pour comprendre à quoi cela ressemble concrètement, regardons en direction de Aria, la collection centenaire de Alessandro Michele pour Gucci. Alors que son « hacking » de Balenciaga, son semblable chez Kering a retenu l’attention de tous, on peut aussi remarquer le traitement irrévérencieux de l’héritage équestre de la maison. Selon le texte qui accompagnait le défilé, il était question de prendre « le monde équestre de Gucci pour le transposer dans une cosmogonie fétichiste ». Alessandro a imaginé des accessoires tels que des harnais, des bottes vernies et des casquettes de jockey en velours. Ces looks rendaient hommage aux origines de la marque, sellier pour la noblesse italienne, mais les mannequins ont fait claquer leurs fouets alors qu’ils défilaient, donnant au tout une touche subversive. À travers de simples gestes et un stylisme parfait, Gucci s’est amusé avec les codes sociaux sacrosaints dont la marque est elle-même le produit.

Mais ils n’ont pas été aussi loin que des les remettre en question pour autant. Ceux qui ont réussi à faire ça, ce sont les marques indépendantes dont on espère qu’elles arriveront bientôt au niveau des grandes maisons. Dans la collection automne hiver 2021 de GmbH, Welt am Dracht, la marque berlinoise nous a servi avec des looks de club à la Blade Runner que l’on imagine bien dans leur ville : des tops en lycra vert avec leur pantalons en cuir vegan avec double zip signature. Mais là où Benjamin Huseby et Serhat Isik se sont fait remarquer, ce sont avec leurs pièces plus discrètes comme les pulls monochromes avec des motifs géométriques évoquant des motifs de carreaux islamiques, des bottes d’équitation zippées portées par dessus des pantalons jodhpurs, et une série de looks semi-couture, des manteaux qui découvrent les épaules, ou des vestes en lourde maille noire et fausse fourrure.

GmbH AW21
Image courtesy of GmbH

Si l’on revient sur l’intention de Miuccia Prada de créer des « vêtements qui remettent en question la perception et le contexte », ce qu’ont fait Benjamin et Serhat emmène le concept plus loin. En montrant la collection sur des corps exclusivement bruns et noirs, ils ont remis en question le contexte, et les gens, à qui l’on pense quand il s’agit de ce genre de vêtements. Ils ont confronté le public avec leurs préjudices, en se demandant pourquoi certains espaces, et certaines « activités comme l’équitation, la randonnée ou le ski sont perçues comme exclusivement bourgeoises, riches et blanches » explique Serhat. Pourquoi est-ce que l’on projette ces attentes sur des pièces de vêtements inanimées, les enfermant dans un carcan qui dirait que seulement certaines personnes peuvent les porter. Il y a des parallèles à tirer avec ce que l’on a vu chez Gucci et l’idée de transformer des signifiants du privilège social avec un jeu de pouvoir fétichiste. Mais pour GmbH, il a évidemment plus en jeu. Il ne s’agit pas que de jouer avec les codes pour le principe, il s’agit de prouver quelque chose. Pour Serhat, « on voulait simplement réclamer ces espaces ».

La conclusion simple que l’on peut tirer est que cette trend, tout comme la mode dans son ensemble, est un pure fantasme. Cela reflète un appétit pour un petit jeu de rôle un peu posh à un moment où l’on donnerait tout pour s’échapper de la réalité. C’est surement vrai d’un côté. Mais d’un autre, on ne peut s’empêcher de dire que cela représente l’esprit du temps. On ne vous dira jamais que les vêtements des marques mentionnées plus haut sont accessibles, mais la mode est devenue bien plus que simplement vendre des vêtements, c’est un élément de culture et un média en elle-même. Et en cela, la vibe Courchevel qu’on a vu sur les défilés automne hiver 2021 ne reflète pas seulement le fait que les marques doivent répondre aux besoins de leurs clients, mais plutôt, il semblerait qu’il est question de s’approprier des codes esthétiques qui étaient inaccessibles pour beaucoup depuis très longtemps.

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Image courtesy of GmbH

Cet article a été initialement publié par i-D UK.

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