Courtesy of Alex Brunet

Uèle Lamore : une oreille sans œillères

La cheffe d’orchestre, compositrice et arrangeuse, bâtit une utopie musicale délivrée de tous carcans.

par Alice Pfeiffer
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08 Décembre 2020, 9:39am

Courtesy of Alex Brunet

C’est tout d’abord son genre qui a attiré l’œil des médias : Uèle Lamore est une des 21 cheffes d’orchestre en France, contre 586 hommes. Ca, et, surtout, une vision totalement novatrice et expérimentale des diverses cordes à son arc : après des études de direction orchestrale au Berklee College of Music en Amérique, elle crée dès son retour en France en 2017 l’Orchestre Orage, se définissant comme « le premier orchestre de musiques actuelles en France ».

À travers ce projet, elle pose les fondations d’un style unique : elle sort sa baguette du classique et passe du hip hop au rock à la musique de film. Du trip hop au jazz à la Brit pop. Vision qui lui vaut aujourd’hui un succès fulgurant. Malgré le confinement, elle n’a pas chaumé : elle vient notamment de dévoiler son premier EP, prépare la sortie de son première album, et a collaboré avec l’actrice Aïssa Maïga autour d’un documentaire. Rencontre avec une artiste aussi inclassifiable qu’incontournable.

Ton père vient des Etats-Unis. Que t’a apporté cet aspect franco-américain ?

Au delà de l’aspect franco-américain, ce qui me définit le plus est surtout que mes deux parents ne sont pas des français de souche, mais d’adoption.  Ma mère est centrafricaine et issue d’une histoire d’immigration et de colonisation, mon père est venu du Sud des Etats-Unis ; j’ai grandi dans un vrai brassage culturel, d’abord à Paris puis en banlieue, où on a déménagé en 1999. J'ai découvert différentes facettes culturelles et je n'ai pas été cantonnée à une petite bulle.

Sinon, plus tard, quand je faisais mes études aux Etats-Unis, j’ai découvert une autre manière de travailler, une sorte de méritocratie compétitive, tu apprends que rien n’est inatteignable tant que tu te formes et que tu bosses pour y arriver. J’ai débarqué, je me suis dit que j’aimerais bien faire de la direction orchestrale mais pas dans le classique, et tout le monde a été très encourageant. C’est une vraie différence avec la France.

Tu viens de sortir ton premier EP : que raconte-t-il ?

Oui, c’est un disque que j’ai fait pendant le premier confinement. Il parle de Kyoto, où je vais chaque année – j’ai une passion absolue pour le Japon depuis l’enfance— et à Vitry où j’ai grandi.  C’est en quelques sortes une lettre d’hommage à ces deux villes. Le titre de l’EP « Tracks » fait référence autant aux trains régionaux de Kyoto que le RER de Vitry. Ca donne un mélange d’ambiances sonores enregistrées sur place, avec un aspect plus rude et dépouillé qui m’évoque ma banlieue. Chaque morceau est un tableau d’un endroit en particulier, et raconte la mélancolie du voyage.

Un premier album est également dans les tuyaux ?

Oui, il s’appelle Loom. J’ai été inspirée par Massive Attack, le hip-hop anglais, la nouvelle scène jazz britannique. Tous les textes sont en anglais, j’ai hâte d’entamer la phase finale de la prod.

Peux-tu me parler de ton projet Plunderphonia ?

C’est un projet que !K7 a lancé il y un an et demi : 4-5 producteurs ont été invités à faire chacun faire un album. L’idée c’est de faire ce qu’on veut d’un style de musique classique. Je suis partie du répertoire de Giacomo Puccini revu style Western Spaghetti Italo Disco.

Tu as également collaboré avec la comédienne Aïssa Maïga ?

Oui, Aïssa Maïga a réalisé un docu-fiction qui parle du réchauffement climatique en Afrique et des problèmes de pénurie d’eau qui en découlent, avec des changements de saisons brutaux, des endroits verdoyants qui deviennent des déserts. Pourtant ce n’est pas raconté sur un ton grave. Elle a fait appel à moi pour la BO ;  j’ai essayé de rester proche de la vision d’Aïssa, et j’ai fait quelque chose de très enchanteresse. Il y a beaucoup de travail sur des sons très organiques, des cordes, des instruments, des xylophones, des vibraphones, qui rajoutent un côté très conte ; mais il y a aussi des synthés pour des sons très riches et très subtiles, qui apportent quelque chose d’assez calme, d’assez posé, et qui apporte de l’ampleur à l’image.

Comment se passe ton travail avec le prestigieux London Contemporary Orchestra?

Je suis cheffe d’orchestre et arrangeuse là bas ; ils m’ont d’abord demandé de venir faire l’arrangement et l’orchestration de la musicienne Moor Mother, et puis j’ai fini par vraiment intégrer la team. Ce son eux qui ont enregistré les cordes de mon projet avec !K7. Leurs projets vont des albums de Frank Ocean, aux films Batman de Christopher Nolan, aux BO de documentaires de la BBC ; ils travaillent d’une manière que j’aime bien, sans prise de tête, avec une bonne ambiance. Et surtout, on a la chance d’enregistrer au Air Studio, aussi légendaire qu’Abbey Road, et le meilleur pour enregistrer les cordes.

Où puises-tu ton inspiration ? As-tu des rituels ?

J’aime bien passer des heures sur Youtube, me perdre, découvrir des trucs incroyables, des musiques ambiantes de compositeur japonais des années 70. En ce moment j’aime beaucoup Kamaal Williams et la nouvelle scène de jazz anglaise, je suis hyper fan de Grand Blanc. Sinon je me fais des detox de téléphone, je ne paye pas ma facture, alors c’est réglé, ça coupe mes appels pendant 10 jours.

À quels projets ou styles musicaux dirais-tu non ?

Parfois, je sens qu’un projet est déjà bien tel quel et n’a pas besoin de moi. Sinon, je ne fais pas de funk mais j’adore ça, parce que j’ai toujours été super nulle à tout ce qui touche à la disco et au funk. 

J’ai du mal à t’imaginer nulle…

Et pourtant, je ne pas été frappée par le génie de la musique, non, j’ai passé 7 ans à la bibliothèque jusqu’à ce qu’elle ferme. À la base, je ne suis pas une bonne musicienne, j’ai du taffer comme une ouf. À l’école je voulais faire de la musique mais c’était flou, on me disait “faut faire un vrai métier”, on favorise la stabilité financière plutôt qu’une véritable envie et sa stabilité mentale.  Parfois, ça m’arrive encore de me retrouver à des repas de famille et qu’on me dise « Alors, la musique ? » comme si c’était pas un vrai taf, alors qu’en France on a une culture qui doit beaucoup à l’art. Mais il ne faut jamais lâcher de vue quelque chose qui nous apparaît comme une évidence.

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