Courtesy of Manuel Obadia-Wills

Lous and The Yakuza : « En tant qu’artiste, on est là pour déranger la paix »

En quelques mois, la Bruxelloise est devenue l'une des voix qui comptent dans le paysage musical francophone, notamment grâce à un premier album, Gore, obnubilé par l'universalité des refrains et la finesse des mélodies.

par Maxime Delcourt
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23 Novembre 2020, 10:26am

Courtesy of Manuel Obadia-Wills

« Depuis qu’un de mes lives a été diffusé sur le plateau du Tonight Show de Jimmy Fallon aux États-Unis, je sens une vraie différence quant à la réception de ma musique en France. C’est quand même dommage que l’on ait besoin d’attendre que quelqu’un de l’autre côté de l’Atlantique valide une musique pour enfin y tendre l’oreille. Pourtant, un album, c’est comme un cake. C’est une proposition : il suffit de le goûter pour savoir si on aime ou non. Ça n’engage à rien. » Ailleurs, le propos aurait sans doute été édulcoré, on aurait peut-être entendu l’artiste simplement se réjouir de cette expérience américaine. Mais voilà, c’est Marie-Pierra (aka Lous and The Yakuza) qui parle ici, et la manière de dire les choses est toujours teintée de franchise et d’un brin d’ardeur. Elle parle sans jamais prendre de pause, bouge sans cesse les mains et a les yeux qui brillent d’une intensité adolescente malgré ses 24 printemps, peut-être parce que, comme elle souhaite le préciser, elle « a besoin de sortir un message » et d’affirmer sa singularité, tout en sachant les difficultés à surmonter : « En France, les gens auront toujours plus de facilité à écouter Nicki Minaj que moi, tout simplement parce que c’est un produit américain ».

Après divers EP’s publiés dans une relative indifférence ces dernières années, la Bruxelloise a pourtant fini par s’imposer comme une artiste à part. C’est comme ça qu’elle se voit et, chose rare, le regard est quasiment identique quand il est porté par ceux qui ont eu la chance de la rencontrer. Tout, chez elle, paraît intense, magnétique, comme si elle n’avait déjà plus besoin de la musique pour exister. Comme si son histoire mouvementée (la guerre au Rwanda, la séparation avec ses parents pour tenter l'aventure en Belgique, une période sans domicile fixe, une dépression, du trafic de drogue, etc.) était suffisamment riche pour satisfaire la curiosité de ces médias qui vendent de la « personnalité » à tour de bras. Quitte à parfois occulter la puissante efficacité de ses mélodies : « Il y a des reportages sur moi où l’on n’entend même pas une de mes chansons, et c’est frustrant », lâche-t-elle, inquiète à l’idée de se transformer en marchandise, d’être étrangère à elle-même, mais surtout consciente que « les artistes ne sont pas forcément aussi intéressants que les gens voudraient le faire croire. » Sur sa lancée, elle précise le fond de sa pensée : « Je n’ai pas à donner mon avis sur tous les sujets. Moi, par exemple, je me fiche de savoir si mes artistes favoris préfèrent le ketchup ou la mayo, je veux plonger dans les coulisses de leurs morceaux, connaître les secrets de leur musique. C’est ce qu’il y a de plus authentique chez un artiste. »

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Courtesy of Manuel Obadia-Wills

C’est d’autant plus vrai chez Lous, dont la musique paraît profondément liée à sa vie, son intimité. À une époque où certains artistes édulcorent leur propos dans des albums sans singularité, Gore se reçoit ainsi comme un miroir fidèle et à peine grossissant de l’âme de son auteure. C’est un témoignage, le reflet d’une manière d’être, de penser, de vivre, de relativiser les évènements les plus tragiques. Surtout les plus tragiques : quand « Messes basses » raconte les trahisons dont elle a fait les frais, « Quatre heures du matin » narre l’agression subit il y a quelques années. Quand « Dans la hess » rappelle un passé difficile (« J'ai crié, j'ai pleuré, j'ai appelé à l'aide/J'ai cherché mais il y a pas de remède »), c’est « Courant d’air » qui raconte la vie d’un enfant dont la mère, prostituée, a été violée par son oncle. « C’est sans doute la chanson la plus sombre et la plus glauque de l’album, confesse-t-elle, presque étonnée de voir des gens la reprendre en chœur sur les réseaux. C’est vrai qu’il y a un côté enjoué dans la mélodie, mais c’est sans doute parce que je l’ai envisagée comme une comptine. Mon idée était de m’adresser à un enfant, de composer une berceuse un peu gore. Mais on dirait que les gens ne retiennent que l’harmonie et le refrain, pas les paroles. »

Il faut dire que les mélodies de Lous, qui instaurent un va-et-vient constant entre diverses influences (hip-hop, R&B, rumba congolaise, chanson française, etc.), s'entendent comme des tubes en puissance, des singles absolument parfaits, capables de capter quelque chose de l'époque, de servir de point de repères à toute génération et de masquer la cruauté du propos dans des refrains attrapes-cœur. « Au moment d’écrire, je ne demande l’avis de personne. L’horreur, ce serait de me retrouver avec un album aseptisé, avec des codes à respecter. Moi, je veux proposer ce que j’ai en tête, et je n’ai absolument pas peur de prendre des risques. Bien sûr, je m’adapte à l’époque, je ne vais pas me mettre à produire des morceaux de 14 minutes, je dois condenser mon propos au maximum, d’où le fait que l’album dure à peine une demi-heure, mais j’ai surtout envie de créer de l’inédit. Un peu comme Jul, Aya Nakamura ou Stromae qui font tous de la musique populaire en ayant leur propre style. »

Dans les faits, Lous a toutefois pu compter sur l’avis d’autres artistes pendant l’enregistrement de Gore, notamment Krisy, dont elle est proche depuis plusieurs années, et El Guincho, producteur mondialement célébré depuis le succès de Rosalía, qui a su canaliser son énergie, condenser son univers et mettre en forme un discours qui, chez d’autres, sonnerait indigeste. Pourtant, celle qui a dernièrement collaboré avec Damso et Hamza, en plus d’avoir développé un partenariat avec Louis Vuitton, n’en démord pas : c’est dans la solitude que l’acte créatif prend toute sa dimension. C’est même l’une des obsessions de Gore : « Si je pouvais, je vivrais seule, loin des problèmes et des dilemmes », chante-t-elle sur « Dilemme », tandis que l’ultime morceau se nomme « Solo ». « J’ai remarqué récemment que je disais souvent ce mot, mais c’est peut-être parce que j’ai besoin d’être seule quand je lis, je chante et réfléchis. Ces derniers temps, le rythme est si fou que je n’arrive plus à me retrouver avec moi-même. Or, c’est dans la solitude que l’on évolue, que l’on se construit et que l’on se confronte à ses pensées, sans avoir à faire face à celles des autres. »

On lui demande alors si toute cette attention l’inquiète pour le contenu de son futur album, et sa réponse fuse, un sourire aux coins des lèvres, comme pour signifier ce refus de finir figée, réifiée : « Il n’y a que dix titres sur Gore, c’est donc impossible de résumer ma vie à ces dix évènements. J’ai encore un tas de choses à raconter ». Sans rien masquer de la cruauté du monde, forcément : « C’est comme si quelqu’un tombait par terre et ne regardait pas sa plaie au genou. Au bout de quelques temps, cette plaie va se gangréner et on ne pourra plus rien faire pour la soigner. C’est pourquoi je n’ai pas envie de m’interdire un sujet. Il faut questionner l’indicible. Un artiste est précisément là pour déranger la paix, poser les bonnes questions et refléter la société. Si ce genre de propos choque des gens, que ces derniers commencent par changer la société. »

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