Gloria et Charmaine. Baltimore, Maryland. 1979. © JEB (Joan E. Biren)

Révolutionnaire. Dans les années 1970, un livre de photos rend enfin visible les lesbiennes.

Quarante ans après sa sortie, Anthology Editions réimprime Eye to Eye: Portraits of Lesbians. Rencontre avec la photographe et activiste JEB.

par Ashleigh Kane
|
18 Mars 2021, 10:53am

Gloria et Charmaine. Baltimore, Maryland. 1979. © JEB (Joan E. Biren)

Rien n’avait annoncé le livre publié par JEB à compte d’autrice en 1979. Eye to Eye: Portraits of Lesbians était un étude intime et compréhensive de ce que cela signifiait d’être lesbienne aux États-Unis. Avant de prendre ses propres photos, JEB, photographe autant qu’elle est activiste, considérait la représentation des lesbiennes comme fausse. C’était « ou des femmes jeunes, minces, blondes, romantiques et diaphanes ou bien le stéréotype de la vampire mangeuse d’hommes perpétué par les films pornos ».

Née à Washington, JEB (pour Joan E. Biren) grandit avec en toile de fond la lutte pour les droits civiques. Elle a toujours été activiste et n’avait pas grande intention de devenir photographe au départ. Mais elle avait faim de se voir représenter, elle voulait voir une image d’une femme embrassant une autre femme, elle ne pouvait l’ignorer. C’est ainsi qu’à 27 ans, JEB se saisit d’un appareil pour photographier Sharon, sa partenaire de l’époque, et d’autres lesbiennes par la suite.

Si le mouvement de libération homosexuelle prenait de l’ampleur dans les années 1970, l’oppression toxique des lesbiennes, et de toutes les personnes LGBTQ+, demeurait. C’est avec beaucoup de courage que les femmes que l’on peut voir dans Eye to Eye ont accepté de publier leurs images, leurs noms, et leurs points de vue à une époque où être publiquement outée pouvait vous faire tout perdre.

JEB a utilisé le bouche à l’oreille pour rencontrer des lesbiennes d’âges et de backgrounds différents. En voyageant à travers les États-Unis, elle a tiré le portrait de femmes chez elles, avec leurs partenaires, leurs enfants, au travail, se reposant, et tout ce qui fait la vie, que ce soit à la ville ou à la campagne, dans des festivals de musique, à la Gay Pride ou à des conférences. Elle a « rendu visibles celles qui étaient invisibles ».

Priscilla and Regina. Brooklyn, New York. 1979 © JEB (Joan. E. Biren) from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Priscilla et Regina. Brooklyn, New York. 1979

Elle raconte, « nous n’utilisions pas encore le mot à l’époque, mais nos luttes étaient intersectionnelles. Je voulais absolument montrer la diversité derrière la réalité lesbienne. Je n’allais pas faire un livre uniquement avec mon cercle d’amies proches ou ma communauté ».

La réaction incroyable déclenchée par la sortie de Eye to Eye montre bien le désir pour une représentation authentique. JEB a publié ses images par tous les moyens, avec des livres, des cartes postales, des posters, des calendriers, des journaux, et son exposition « Dyke Show ». Des femmes lui ont écrit des lettres pour la remercier de leur avoir sauvé la vie, en expliquant comment après avoir vu ses images, un sentiment immense de fierté c’était emparé d’elles. Eye to Eye avait offert la possibilité à ces femmes de se voir dans tout ce que la vie avait à leur offrir.

Plus de quarante ans après, Eye to Eye ressort publié par Anthology Editions. Nous avons discuté avec JEB sur l’importance de l’art comme activisme, l’attrait incroyable de Eye to Eye, et comment sa propre vie aurait été différente si elle avait eu accès à une telle représentation en grandissant.

Maria and Tracy. New York Lesbian and Gay Pride March. June 24, 1979 © JEB from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Maria et Tracy. New York Lesbian and Gay Pride March. June 24, 1979


À l’époque où vous avez commencé la photographie, comment qualifierez-vous la représentation des lesbiennes ?

Au XIXème siècle, Lord Alfred Douglas parlait de « l’amour dont on n’ose dire le nom ». Mais au XXème siècle, c’était encore « l’amour qui n’ose pas se montrer ». Les vraies lesbiennes ont une longue histoire d’exclusion, d’effacement, et comme je ne trouvais pas d’images authentiques, d’affirmation, j’étais déterminée à rendre visible ce qui était invisible.

Mon cri de ralliement était : « Les lesbiennes sont de vraies personnes ». Mon travail était fait pour remettre en cause les images existantes et faire oeuvre de rédemption, d’aspiration aussi. Je voulais montrer quelque chose d’authentique qui pouvait représenter nos amies, nos amantes, et bien sur nous-mêmes. Imaginer ce que nous pourrions être aussi. Une lesbienne d’Europe de l’Est m’a écrit pour me dire : « Nous devenons possibles à travers vos images ».

Beaucoup de personnes considèrent que vous êtes la première a avoir représenté les lesbiennes de manière authentique, mais quel a été votre premier souvenir de représentation ?


Pour être honnête, je crois que c’est la première image que j’ai faite en 1970. Je l’ai faite précisément car j’avais tant besoin de la voir, et je ne pouvais pas la trouver. Cette faim d’être représentée, je la ressentais tellement fortement et au plus profond de moi. J’avais besoin de voir une image de deux femmes qui s’embrassaient.

Pagan and Kady. Monticello, New York. 1978 © JEB (Joan. E. Biren) from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Pagan et Kady. Monticello, New York. 1978

Comment les images ont-elles été perçues lorsque Eye to Eye est sorti en 1979 ?


La réaction m’a montré que cette faim de représentation était partagée dans la communauté lesbienne. La première édition de 3000 exemplaires était sold-out en cinq mois. Pareil pour la seconde édition. Eye to Eye était numéro un des bestsellers dans les librairies LGBT. L’accueil a été incroyable.

Pour qui avez-vous prises ces photos ?


Très clairement et intentionnellement pour les lesbiennes. Je ne pensais à personne d’autre lorsque je prenais les photos pour le livre. Mon but était de représenter les lesbiennes comme nous le méritions car notre histoire a été cachée, détruite et opprimée. Les représentations qui existaient n’étaient pas faites par les lesbiennes pour les lesbiennes. Eye to Eye signifiait nous voir à travers nos propres yeux.

Est-ce là la signification du livre ?


Les interprétations possibles sont nombreuses. Au début du livre, il y a une citation du poème d’Adrienne Rich « Transcendental Etude ». En voici la fin: 

« Deux femmes, les yeux dans les yeux,  mesurant leurs esprits, leurs désirs sans limites, un tout nouveau poème commence alors. »

Je voulais que mon livre soit le début d’une toute nouvelle expérience visuelle.

JEB. Dyke, Virginia. 1975  Self portrait from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
JEB. Dyke, Virginia. 1975

Vous mentionnez Barbara Deming et Audre Lorde comme mentors et amies. Quel a été leur impact sur vous ?


Immense. Barbara Deming m’a appris à être calme, à écouter. Audre Lorde m’a appris à être active, et à parler. J’ai traduit ce qu’elles m’ont chacune apprise dans mon univers visuel. L’écoute de Barbara s’est traduite dans une volonté de voir autant que je pouvais qui nous étions, comment nous vivions, aimions, faisions des enfants, formions une communauté. Pour moi, c’était les fondations d’un mouvement.

Audre dit, « La poésie est la manière d’aider, de nommer ce qui n’a pas encore de nom et ainsi de pouvoir le penser ». Elle dit aussi, « Il n’y a que notre poésie pour faire allusion à une possibilité rendue réelle ». Elle m’a aidé à voir que mes images pouvaient être de la poésie, et rendre possibles, rendre réelles, des choses pour celles qui ne les avaient pas encore expérimentées. Si vous voyez une lesbienne noire, peut-être que vous ne vous êtes jamais imaginé une telle chose, et cela peut vous donner le courage d’être qui vous souhaitez être. Cela peut déclencher une action. Les mots d’Audre sont galvanisants.

Diriez-vous que vous étiez activiste avant d’être photographe ? Comment percevez-vous ce terme d’activiste ?


Je l’accepte complètement. J’essaie de prendre ma retraite de photographe, mais je ne cesserai jamais d’être une activiste. J’ai toujours voulu être activiste, je n’ai pas toujours voulu être photographe. 

Quand j’étais dans le collectif lesbien radical séparatiste The Furies en 1971, j’avais besoin de trouver une manière de m’exprimer dans un système existant en dehors des pollutions perpétuées par les institutions éducatives dominées par les hommes. J’ai reçu une éducation privilégiée, et j’avais un certain don pour les mots. Le résultat était un cerveau colonisé par la patriarchie, ce que certaines membres du collectif  m’ont fait remarquer. J’avais besoin d’un nouvel outil révolutionnaire qui fonctionnait sans mots, et j’ai ainsi appris la photographie. D’abord par correspondance, puis en travaillant dans une boutique d’appareils photos, et en étant photographe pour un journal local. Quand j’ai commencé, j’avais 27 ans. C’est ainsi que le désir d’être photographe est né en moi.

Melanie, Lynne, Susie, and Jamey. Boston, Massachusetts. 1978 © JEB from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Melanie, Lynne, Susie, et Jamey. Boston, Massachusetts. 1978

Est-ce que c’était difficile de trouver des femmes à photographier pour Eye to Eye ?


Quand j’ai commencé, c’était très difficile. Les gens couraient loin de la caméra. C’était une lourde décision de mettre les prénoms et les lieux comme je l’ai fait dans le livre. Et cette peur était complètement justifiée. On pouvait perdre la garde de ses enfants, perdre son emploi, être renvoyée à la frontière, excommuniée, déshéritée, et bien plus encore. Je veux vraiment leur rendre hommage, sans leur courage, Eye to Eye: Portraits of Lesbians n’existerait pas en tant que livre. Je leur dois tellement. Je les admire toutes énormément, et je les remercie infiniment. 

Quel aurait l’impact de vos photos sur la jeune femme que vous étiez ?


Je ne fais que imaginer évidemment, mais si ces images avaient existé, si je n’avais pas eu à les prendre, je ne suis pas sure que je serai devenue photographe. Peut-être que j’aurais fait mon coming out plus tôt aussi. Peut-être que je me serrais accordée plus de valeur. Peut-être que je n’aurai jamais rejoint un programme en douze étapes. C’est pour cela que je crois dans le pouvoir de transformation de l’art, et pourquoi l’art est une forme d’activisme.

Quelle signification persiste dans ces images quarante ans plus tard ?


Tout le monde a sa propre interprétation quand il voit une image. On peut savoir ce que cela signifie pour nous, mais tout peut arriver quand cela échappe à notre contrôle. Quand j’ai publié Eye to Eye à l’origine, l’homophobie et la censure étaient telles que c’était difficile d’avoir accès à mon travail. Maintenant que l’oeuvre est largement accessible, je suis très enthousiaste parce que cela veut dire que d’autres personnes vont découvrir que les lesbiennes existaient bien, qu’elles vivaient, qu’elles aimaient à cette époque, ce que peut-être certains ignorent encore.

Photos tirées de "Eye to Eye : Portraits de lesbiennes", publié par Anthology Editions.

Cet article a été initialement publié par i-D UK.   

Darquita and Denyeta. Alexandria, Virginia. 1979 © JEB (Joan. E. Biren) from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Darquita et Denyeta. Alexandria, Virginia. 1979
Jane. Willits, California. 1977 © JEB (Joan. E. Biren) from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Jane. Willits, California. 1977
Mabel. New York City. 1978 © JEB (Joan. E. Biren) from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Mabel. New York City. 1978
Lori and Valerie. Washington, DC. 1978 © JEB (Joan. E. Biren) from Eye to Eye Portraits of Lesbians published by Anthology Editions.jpg
Lori et Valerie. Washington, DC. 1978
Tagged:
LGBTQ
70s
livre photo