Courtesy of Jonathan Tegbeu

Charaf Tajer, l'esprit Casablanca

C’est l’un des labels les plus observés de la scène émergente française. Avec Casablanca, Charaf Tajer nous entraîne dans un univers onirique et ensoleillé aux couleurs de la street.

par Claire Thomson-Jonville
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29 Mars 2021, 3:10pm

Courtesy of Jonathan Tegbeu

Après avoir éveillé les nuits parisiennes et le quartier de Pigalle avec son label éponyme fondé avec Stéphane Ashpool en 2008, Charaf Tajer s’impose aujourd’hui en solo et s’affirme comme l’un des nouveaux créateurs les plus en vus de la scène mode parisienne. Le jeune franco-marocain fait partie d’une génération d’entrepreneurs audacieux et touche-à-tout. Avec Casablanca, il a su faire fusionner les codes du luxe et du sportswear tout en poursuivant l’esprit collaboratif qui fait le socle du collectif Pigalle. En créant un vestiaire où se mêlent rétro chic et allure street, influences nineties et tenues de nuit électriques, le designer brouille les pistes et vise juste. L’année dernière, il figurait ainsi parmi les huit lauréats du prix LVMH et parmi les six talents du Woolmark Prize. Aujourd’hui, Charaf Tajer poursuit sa route entre Paris et Londres, où sont installés ses ateliers, et son style novateur et bigarré continue de séduire une clientèle internationale.

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​Courtesy of Jonathan Tegbeu

Rencontre entre Charaf Tajer, fondateur et directeur artistique de la marque Casablanca, et Claire Thomson-Jonville, directrice de la rédaction i-D France.

Claire Thomson-Jonville : Hello Charaf, où es-tu en ce moment ? Je crois que tu divises ton temps entre Paris et Londres où tu as installé les ateliers de Casablanca.

Charaf Tajer : Oui, je suis à Londres.

CTJ : Pour ceux qui ne connaissent pas Casablanca ni ton histoire, peux-tu nous situer ton parcours et ton background, comment es-tu arrivé dans la mode ?

Charaf : Au début, j’étais juste un passionné de mode, je ne pensais pas avoir un avis particulier à ce sujet. Puis j’ai commencé à mettre les pieds dedans vers l’âge de 16 ou 17 ans. On arrivait à aller dans les défilés, ici et là, et finalement j’ai réussi à devenir stagiaire dans certains défilés. Ensuite, on a créé la marque Pigalle en 2008, puis le club Le Pompon en 2010.

CTJ : As-tu l’impression d’appartenir à une génération particulière ? À un mouvement à Paris ou en France ?

CT : Oui, c’est sûr que j’ai le sentiment de faire partie d’une génération mais je pense que ce n’est pas seulement un phénomène parisien, je pense qu’on est dans la même génération que beaucoup de gens comme Virgil Abloh ou Matthew Williams par exemple. C’est un groupe d’amis international. À Paris aussi, on fait partie d’un groupe, on ne fait pas vraiment les choses seul dans notre coin. On a grandi ensemble.

CTJ : Quel a été le premier projet déterminant de ta carrière dans la mode ? Est-ce une collection, une pièce ?

CT : En fait, c’est une suite de créations. Je ne savais pas que je pouvais être designer tout seul. Je faisais partie d’un groupe mais c’est en participant à des événements, autant la nuit que lors de défilés ou de shootings, que j’ai découvert que j’avais un point de vue. Par la suite, j’ai voulu affiner ce point de vue. Casablanca, c’est le début de quelque chose pour moi, c’est un nouveau départ que j’ai pris il y a presque trois ans maintenant et je pense que c’est un moment déterminant pour moi. Après, au fur et à mesure du temps, faire des collaborations avec des marques, travailler sur des évènements, tout ça a aussi contribué à me forger mais pour moi c’était l’école.

CTJ : Comment définis-tu le style Casablanca ?

CT : Je pense que c’est aux autres de le définir mais c’est un appel à la poésie, à la culture, à la beauté et c’est aussi parfois une réaction à ce qui se fait autour de nous. J’avais envie de raconter une histoire plus solaire. Pour moi, c’était important de raconter ce côté solaire et coloré de la mode. Puis on a envie de s’amuser donc c’est une bonne excuse pour faire des trucs cool et s’amuser tous ensemble. C’est aussi l’idée de marier le confort et l’élégance avec beaucoup de couleurs et de fun. J’ai envie de faire une mode qui s’amuse mais qui reste sérieuse.

CTJ : Je remarque que derrière Casablanca, il y a vraiment une vision singulière et une histoire bien précise. Lorsque tu crées une collection, construis-tu tes pièces autour d’une idée spécifique ou bien cette étape vient après ?

CT : Je construis les vêtements à propos de l’idée de la collection et de l’histoire que je veux raconter. Si tu prends l’exemple de la dernière collection qu’on a présenté, le thème était autour de Monaco. Souvent ça part d’un voyage, donc on voyage, on va dans des endroits, on observe, on regarde des détails de design, d’architecture et d’iconographie puis on construit toute la collection par rapport à ça. Là, c’était l’idée de Monaco, du Grand Prix et de son After Party. Donc on a tout construit autour de ce thème : le monde des cartes, du Casino, du sport automobile. On a tout fait, on s’est vraiment plongé dans l’iconographie de cet univers. Avant, on avait fait la même chose pour Hawaii et le surf. Ce qui fait que le truc est complet c’est qu’on arrive à beaucoup s’amuser tout en jouant avec des grands classiques. En fait, je dirais que Casablanca, c’est un nouveau classique, un néo-classique. C’est pour ça que les gens comprennent bien la marque, parce qu’on travaille dans l’idée que c’est un nouveau classique.

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​Courtesy of Jonathan Tegbeu

CTJ : Quand tu crées une collection, la crées-tu pour toi ou bien as-tu quelqu’un en tête, une muse ?

CT : Ca dépends des collections mais j’ai toujours des icônes dans ma tête, femme et homme. Dans notre studio, on a toujours des conversations avec un architecte, un designer ou même un homme politique. Donc on a toujours une muse en tête et pour nous c’est important de personnaliser et de personnifier la collection par des gens. Ça nous sert de guideline pour créer le narratif en entier.

CTJ : J’ai une question par rapport au côté business, j’ai lu que tu disais que ça avait été plus simple pour toi de monter ton studio à Londres plutôt qu’à Paris. Tu peux nous expliquer les raisons qui t’ont poussé à fonder une marque en Angleterre plutôt qu’en France ?

CT : En fait, c’est juste par rapport à l’emploi des gens et aux charges sociales. C’est très difficile en France. C’est pour ça qu’on a choisi de faire ça à Londres, c’est plus facile pour nous d’employer des gens. Vu la mode que je crée, j’avais besoin d’un atelier et ce n’était pas possible de le faire en France avec l’argent qu’on avait, donc c’est juste une histoire de coût finalement. J’aimerais bien avoir mon atelier à Paris et revenir vivre ici, ça me manque. La ville me manque. Après, il y a une certaine liberté avec les anglo-saxons que j’aime beaucoup, c’est très cool, très détendu au niveau de tout. Il y a des bons côtés aux deux villes mais niveau business, c’était plus facile de commencer Casablanca à Londres.

CTJ : Par rapport au Brexit, as-tu vu un changement ?

CT : C’est vrai que là on commence à voir les points négatifs du Brexit mais nous on est un peu nomades, donc on verra.

CTJ : As-tu un mantra ou un motto ?

CT : C’est une phrase de Jacques Brel qui dit : “Dans la vie, il faut avoir des rêves nobles et puis il est urgent d’y succomber même si c’est impossible, surtout si c’est impossible.”

CTJ : Comment nourris-tu ta créativité ?

CT : Par mes voyages et par le monde qui nous entoure. Je suis toujours surpris de voir à quel point on est entouré de beauté et de choses extraordinaires que les anciennes générations nous ont laissé, les grands architectes, la nature, la poésie, la musique, toutes ces choses qui font que la force de l’humain, c’est vraiment la culture. Je pense que je suis quelqu’un de réaliste mais aussi de rêveur. Je trouve que c’est un gâchis de ne pas ouvrir les yeux et de ne pas voir le monde autour de soi. Parfois, on oublie de voir, spécialement, quand on habite dans des villes comme Paris, Londres ou Tokyo par exemple. Quand je vais en Italie, je suis comme un enfant, c’est dingue.

CTJ : Quel est le meilleur conseil que tu aies jamais reçu ?

CT : N'écoute pas les gens qui veulent te faire peur. C’est un ami qui m’a dit ça quand j’étais jeune et il a raison.

CTJ : Comment le confinement a-t-il modifié ta façon de travailler ?

CT : Ça a exacerbé le côté rêve et le côté enfance que j’avais en moi, il est encore plus prononcé qu’avant. C’est marrant parce que quand tu me vois physiquement, tu ne te dis jamais que je vais être comme ça mentalement. Mais grâce à la marque, les gens commencent à comprendre comment je suis dans ma tête. Avant, ils ne comprenaient pas vraiment parce que je faisais partie d’un groupe de mecs, j’ai fait Pigalle, les night-clubs mais c’était une image. Maintenant que j’exprime vraiment ma personnalité, je pense qu’elle ne fait que grandir et le confinement a encore fait ressortir davantage ce côté-là en moi.

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