In french we say: “C’est fort de café” 

i-D invite Love French Movies à lui livrer des pépites du Septième Art. Retour sur 7 scènes cultes qui érigent le bistrot comme un acteur pivot de nos existences, entre rencontre, déchirure et passion.

par Camille Laurens
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27 Octobre 2020, 10:00am

Au même titre que la chambre à coucher, les rues désertes et les parcs verdoyants, le café est un partenaire de vie qui prend racine dans la culture française, décor au fort potentiel théâtral. Qui n'a jamais vécu d'intenses émotions nichées sous une terrasse intime, une alcôve discrète, à la table d'un bistrot, ou autour d’une tasse conviviale ? 

Qu’il soit public ou dans l’intimité, l’instant café se targue de poétisme. Les réalisateurs se régalent de ces moments de vie, si simples mais universels, véritable nébuleuse à mystères, propice aux confessions. En passionné du genre, I-D est allé à la rencontre de Victoire et Hugo, férus de cinéma français, qui ont monté un Instagram dédié : focus cette semaine sur ce moment singulier. Comme le train, le café est un espace-suspendu, qui représente dans l'imaginaire une bulle temporelle, tant romantique, que machine à fantasme, ou se noue et se dénoue les intrigues de nos vies. Parfois voyeur, on se surprend à écouter la table de nos voisins, larme à l’œil ou éclat de rire, moment dont la caméra se nourrit, littéralement. Très français, à l’instar du thé à l’anglaise, les scènes qui s'y jouent méritent que l'on s’y penche, retour sur 7 scènes cultes. What else ? 

1- Le café pensif 

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Capture d'écran - Les Nuits de la Pleine Lune / Eric Rohmer / 1984 

La liberté faite femme, entre fureur de vivre, d’intensité, de danse, comme si chacune des minutes de la vie méritait d’être dévorées, l’héroïne de Rohmer, Louise, est un tourbillon. Néophyte, amoureuse des hommes et de de la vie, c’est une Pascale Ogier qui joue son propre rôle, embarquant un spectateur dans ses déambulations nocturnes et amoureuses. Face à elle, des jeunes hommes épris qui tentent de saisir une facette de l’amazone. L’un deux, Fabrice Lucchini, amoureux transi, la rejoint au café, confident de tristesse. Commence alors un monologue. Le café prend ici l’allure d’un confessionnal, les masques tombent. Plongée dans ses pensées, Louise est en réalité très seule, Rohmer profitant de cette pause pour stopper la course effrénée de son héroïne, qui l’espace d’un instant n’agit plus mais réfléchit, suspendu dans ses doutes. Le café chez Louise, c’est le mode off de sa vie. 

Les Nuits de la Pleine Lune / Eric Rohmer / 1984 

2- Le café réconciliation 

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Capture d'écran - À Nos Amours / Maurice Pialat / 1983

"J'ai peur d'avoir le cœur sec" dit Suzanne, 15 ans, rôle phare de ce chef d’œuvre du cinéma, interprété par une Suzanne Bonnaire à l’aube de sa carrière, raflant au passage le prix du meilleur espoir féminin à Cannes. Pour pallier à cette peur, l’héroïne va enchaîner les relations avec différents hommes, de tout âge dont elle comprend vite les désirs et les attentes. A la fois libre et sauvage, l’actrice se perd et se retrouve dans ses amants d’un soir, l’image paternel, jamais loin dans ce besoin violent d’émancipation. Parmi ses nombreuses conquêtes, des amours plus sincères, comme la scène qui se joue ici. Le café est alors un lieu d’explication, parfait pour poser carte sur table et reconquérir le cœur de son aimé, « Je t’aime Suzanne, je n’ai jamais cessé de t’aimer » répète-t-il. Le café est ici enflammé, dernière tentative d’un ado énamouré. Réussie ? No spoil here.

À Nos Amours / Maurice Pialat / 1983

3- Le café platonique  

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Capture d'écran - Un coeur en hiver / Claude Sautet / 1992

Stéphane, marchand de violon, vit une existence paisible bien que dénuée de sentiments et de désirs. L’arrivée de Camille, interprétée par une Emmanuelle Béart vibrante vient bousculer, le quotidien du protagoniste. Le café devient le théâtre d’affrontement violent entre des cœurs qui s’entrechoquent. L’énergie vitale d’une Camille passionnée vient se frotter à la froideur d’un héros éteint qui ne parvient plus à ressentir la vie. Des scènes puissantes qui prennent part à la passion platonique des amants, incapable de se comprendre. Le café devient une arène de guerre, ou les égos et les souffrances se cristallisent prenant parfois à parti les serveurs. A la fois muré dans leur solitude, et démonstratives, ces rencontres sont des pics majeurs dans l’évolution de leur relation, aussi platonique soit-elle. 

Un coeur en hiver / Claude Sautet / 1992

4- Le café vérité 

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Capture d'écran - L’Amour l’Après-midi / Eric Rohmer / 1972

Toujours dans cette appréciation du café comme lieu propice aux secrets, Rohmer y injecte souvent un sérum de vérité. Comme un huis clos, il offre aux personnages des moments clés, sans voile ni faux semblants. Ici, c’est Zouzou, amante du personnage principal, Bernard Verley, qui se livre sur ses nuits d’amour avec un homme. Cigarette aux lèvres, et regard confiant, la jeune femme, pleine d’assurance, exprime pleinement sa liberté sentimentale et sexuelle à un auditeur curieux, séduit face à tant d’aplomb. Tel un psychologue, il décortique ses émotions, le café prenant alors l’allure d’une mise au point. Un face à face qui prend part au basculement amoureux du héros, titillé par l’authenticité de cette acolyte. Ici, le café est un boudoir, lieu de retrouvailles qui annonce une idylle prochaine : on y parle d’amour, on s’embrasse, on déclare ses ses sentiments.

L’Amour l’Après-midi / Eric Rohmer / 1972

5- Le café blasé 

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Capture d'écran - Masculin Féminin / Jean-Luc Godard / 1966

La moue boudeuse d’une Brigitte Bardot, qui répète au café la scène d’une pièce de théâtre dont elle tient le rôle. Une mise en abyme osée par le réalisateur roi de la Nouvelle Vague, Godard. C’est l’unique passage de l’actrice dans ce film, ce qui prouve l’importance du lieu dans la construction narrative. Elle y campe son propre rôle, aux côtés d’Antoine Bouseiller. Un caméo sensé prendre part à ce portrait d’une génération que dresse ici l’artiste : Masculin Féminin est « essai sociologique sous forme d’enquête sur la jeunesse française de l’époque, le réalisateur nous tire un portrait de la jeunesse à un instant T, celui de l'hiver 1965 en pleine campagne présidentielle De Gaulle / Mitterrand » divisés en deux groupes bien distincts : les deux genres. Le café est alors le point de rencontre de ces univers, mais aussi le symbole d’une génération qui y passe le temps, son temps. C’est L’endroit représentatif de la jeunesse de 65. 

Masculin Féminin / Jean-Luc Godard / 1966

6- Le café entre copines

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Capture d'écran - L’Ami de mon Amie / Eric Rohmer / 1987

Si souvent est au cœur de tractations amoureuses, le café peut aussi être le lieu de rendez-vous d’ami(e)s heureux de pouvoir se délecter des histoires croustillantes des un(e)s et des autres. Lieu de convivialité, il est au cœur de la vie sociale de nombre d’entre nous. Or dans le quatuor sentimental de l’Ami de mon Amie, le café permet aux deux jeunes femmes, éprises mutuellement des partenaires de l’une et de l’autre, de partager leur quotidien. Aussi, le café est un moyen cinématographique qui permet d’élucider des situations, d’éclairer un spectateur sur des faits et des ressentis que la caméra ne peut pas toujours venir filmer. De manière plus pragmatique, ces instants servent aussi de support à une discussion posée permettant de faire avancer le métrage. Tant sur le fond que la forme, il est parfois indispensable à la trame d’un film, surtout dans des confessions amicales souvent annexe au nœud de l’histoire. 

L’Ami de mon Amie / Eric Rohmer / 1987

7- Le café désespéré 

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Capture d'écran - Les Parapluies de Cherbourg / Jacques Demy / 1964

Point culminant dans la dramaturgie d’une love story, le café peut aussi rimer avec déclaration. Propice au mélodrame, l’espace peut devenir la scène d’un spectacle émouvant, par exemple dans cette scène des Parapluies de Cherbourg, où Guy, annonce à sa bien-aimée, la véracité de ses sentiments. Bien que le fantôme de son amour passé, joué par l’iconique Catherine Deneuve, demeure, passion ayant dû s’arrêter en raison de la guerre, Guy se résigne ici à rassurer sa moitié : c’est elle qu’il veut. Cette scène forge un climax émotionnel dense qui offre un nouveau spectre au café : Demy, dans son génie, le rend coloré, chamarré, tel un costume, il fait du café un décor extraordinaire, à la hauteur de son aura. La comédie musicale se pare de ses plus beaux apparats et chaque scène devient une photographie d’art. Il lui offre ses lettres d’or.

Les Parapluies de Cherbourg / Jacques Demy / 1964

BONUS :  Le café bien chargé

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Capture d'écran - La Cérémonie / Claude Chabrol / 1995

Un casting de luxe pour une intrigue à la Chabrol de haute voltige, c’est ici un véritable mélodrame cornélien qui se trame, entre vengeance, meurtre, analphabétisme, et troubles psychiatriques. Sur fond d’opéra, les différents protagonistes semblent condamnés à l’avance, comme dans une tragédie grecque ou le pathétique se mélange au drame. Le moment café prend part à cette folie qui fait basculer le festin de tous. A l’image d’un breuvage magique, il scelle l’intrigue et devient l’outil du réalisateur qui lui offre un véritable rôle clé. Sandrine Bonnaire et Isabelle Huppert au summum de leur génie, la scène prend part à l’anthologie cinématographique française, le café devait être donc beaucoup trop bouillu…

La Cérémonie / Claude Chabrol / 1995

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