Courtesy of François Prost

Souriez, vous êtes masqués : à l’aube d’un nouveau monde

Jamais les rues n’ont été aussi silencieuses, les sourires dissimulés offrent au regard une intensité nouvelle, la mode lui consacre des collections : le masque serait-il en train de définitivement changer les mentalités ? 

par Camille Laurens
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27 Janvier 2021, 10:04am

Courtesy of François Prost

"Éviter de parler et de téléphoner dans les transports en commun”, voici la dernière recommandation de l'académie de médecine. Stupeur et tremblement au royaume des usagers, après l’étape du masque, le silence s’impose comme norme. Car oui, ce petit bout de tissu est devenu une des dernières garanties du lien social, sans lui, nous serions assignés à domicile ou plongés en mode mute. De ce fait, le monde s’adapte. Certaines entreprises y voient un objet high-tech à fort potentiel et misent dessus à long terme : “Le projet Hazel, pour un masque intelligent. Une sécurité maximale qui offre une résistance élevée. Doté de deux ventilateurs, il apporte de l’air frais et dégage de la chaleur. Pour l'interaction sociale, le masque est transparent, mais intègre un micro et une technologie d’amplification vocale. En plastique étanche et recyclable, il est personnalisé.” Démo de Blade Runner ? Aucunement. Voici le futur du masque, véritable gadget, il quitte son statut de passager pour s’établir durablement dans notre quotidien. Car, si pour l’instant, il ne s’agit que d’un outil indispensable pour contenir la pandémie, il est un curseur indéniable, celui d’un avant et d’un après. 

Même lorsque le Covid sera derrière nous, je pense le garder dans les transports en commun, j’ai pris l’habitude” assure Fanny, la trentaine, usagère quotidienne du métro “plus que de l’aimer ou pas, il faut l’accepter.” clôt-elle fermement. Comme dans les pays d’Asie de l’Est qui en ont fait un accessoire quotidien depuis le début du siècle. En effet, au printemps 2003, à la suite d’une épidémie de Sras, 90 % des Hongkongais affirment porter un masque, depuis le geste est un réflexe en cas de nécessité. Chez nous, il est loin d’être évident. Le masque transforme nos modes de fonctionnement et de communication, privant l’homme du sourire, et des expressions du visage. Démunis de celles-ci, il est obligatoire de réapprendre d’autres codes à l’heure où les émotions sont dissimulées. Plus encore, le masque deviendra-t-il un nouvel indispensable qui nous permettra d’être plus performant grâce à la technologie ? En somme, le monde de demain est-il plus proche que jamais ? 

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Courtesy of François Prost​

De nouvelles formes de langage ? 

Et si le silence devenait le maître mot du futur ? L’hypothèse semble stupéfiante et pourtant, petit à petit, le masque influe sur le langage : l’économie verbale est de mise. Dans les transports en communs, dans les rues bondées, en entreprise, il est indispensable d’augmenter son volume sonore pour se faire entendre, ou à l’inverse, se taire. Or, indéniablement, un filtre s’impose. “Si les ragots du matin faisaient partie du rituel de l’arrivée, l’habitude se perd. On se focalise de plus en plus sur l’indispensable, les échanges sont réduits au réunion, tandis que le reste s’amenuise.” confesse Joséphine, photographe en entreprise. 

Cette évolution du langage est aussi visible à l’école ou les enfants subissent de plein fouet l’impact de cette réalité. La bouche est un vecteur d’information et d’assimilation dans le processus infantile, aujourd’hui le système scolaire doit s’adapter aux exigences du masque. Comment ? Aussi surprenant qu’il soit, “les enfants le vivent plutôt bien, pour eux, c’est un jouet. Même s’ils ont demandé au père Noël de le leur supprimer.  Le seul hic, c’est pour la phonétique, différencier le P du B masqué, complexe. À long terme, on a peur des répercussions” garantit Mathilde, professeure de CP. L’apprentissage souffre de l’impact du masque sur l'élocution, bien que des modèles transparents soient envisagés depuis le début de la crise. Porter le masque, c’est aussi intégrer une peur de l’autre néfaste pour l’enfant, “ne prête pas tes affaires, reste a 1 mètre” difficile à saisir si jeune. Les gestes traduisent avec plus de pertinence nos ressentis pour que chacun se comprennent de manière efficiente. Car le masque modifie notre approche de l’autre, enfant mais surtout adulte.

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Courtesy of François Prost​

A nouvelle réalité, nouveaux postulats

Dans le métro, les regards ne s’échangent que trop peu, les interactions se raréfient. C’est cette réalité que le photographe François Prost a voulu saisir : “Il y a un caractère apocalyptique dans le port du masque. En appuyant sur la dichotomie entre un acte quotidien, qu’est le métro, et les usagers masqués, rivés sur leur téléphone, je souligne une forme d’absurdité. Les fenêtres sont des hublots qui isolent le sujet. On a l’impression d’être dans une dystopie de science fiction”. La démarche du photographe s’appuie sur l’antagonisme entre les différentes situations et s’amuse à explorer une nouvelle forme d’art. “C’est la première fois que l’on peut voir cela, je me dois de documenter, explorer et témoigner” ajoute François. Comment la Covid affecte-t-elle notre vie au quotidien ? Le décorum prend une ampleur nouvelle car le visage est réduit au regard. “Il y a une dureté dans l’image, car l’identité n’existe quasiment plus. On peut essayer de rendre esthétique le masque mais on ne pourra jamais le rendre plus beau avec que sans. Un visage reste un visage” conclut-il. 

Et il est vrai que l’une des problématiques phares du masque réside dans la compréhension de l’autre. Par exemple, de nouveaux enjeux intègrent la séduction, ne plus lire sur les lèvres induit de modifier ses comportements car la bouche est un vecteur majeur de compréhension du désir chez l’autre. Le regard devient un outil essentiel tout comme la gestuelle qui s’amplifie, l’art de séduire intègre-t-il de nouveaux codes ? Flore Cherry, journaliste et autrice de L'écriture érotique, Roman, lettre, SMS, blog : toutes les clés pour exprimer le désir, l’assure : “ Nous n’avons jamais eu autant besoin de l’affection de l’autre, mais paradoxalement, on a perdu en terme d’interaction humaine. Il est de plus en plus compliqué de draguer dans les lieux de société, donc le virtuel est le grand gagnant. La séduction digitale se passe de masque et malheureusement à terme, de rencontre. Mais, a contrario, le masque peut aussi jouer un rôle dans l'imaginaire et le fantasme du bel inconnu mystérieux ?” Il y aura un avant et après masque, c’est une certitude, car celui amplifie notre addiction au virtuel, jamais les GAFA- Google, Apple, Facebook et Amazon- n’ont été autant côtés en bourse. A chaque génération ses modes de fonctionnement, la Covid est un accélérateur de transition, et le masque un révélateur d’un mode de fonctionnement tourné vers la technologie. 

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Courtesy of François Prost​

Un futur à jamais modifié ? 

Et si finalement, le masque ne portait pas en son sein uniquement des potentialités dramatiques mais permettait aussi de faire avancer la société. Moitié cyborg, moitié gadget, le projet Hazel est révélateur d’une révolution technologique. Le masque ouvre des possibilités : amplifier le son de sa voix, purifier l’air aspiré et celui que l’on rejette, et doté de LED, il prend part à ces transformations qui amplifient nos capacités. Vers un futur où la technologie devient un outil indispensable de notre vie, le transhumanisme pourrait y trouver des avantages certains, après les lunettes 3D, les vibrations sonores, le masque high-tech pourrait apporter des solutions pratiques, “il ne manquerait plus qu’un spray pour l’haleine fraîche” s’amuse Mademoiselle Agnès sur le plateau de Clique, un détail qui en dit long ! Car, même si l’on ne s’en rend pas compte, il a déjà intégré nos consciences. Preuve à l’appui, certains rêvent masqués, d’autres remarquent dans les films les scènes de foule à visage découvert. Conclusion ? Le psychologue Ronan Wellebrouck le constate lors de ses séances, petit à petit, la psyché collective se fait à l’idée. Mais celui-ci est un accélérateur dans notre rapport à autrui “le masque, la distanciation sociale sont des épiphénomènes, déjà les réseaux sociaux étaient devenus une clé de voûte dans la socialisation, la Covid accentue notre addiction au virtuel et la rend pérenne.” 

Véritable nébuleuse à débat, le masque révèle autant de fossés sociétaux qu’ils ne voilent les visages. Pour certains moteurs d’évolution, pour d’autres obstacles capables de créer des nouveaux maux tels que le mascné, qui décrit l'apparition des imperfections suite au port prolongé du masque, il reste obligatoire pour nous garantir des échanges sociaux réels. Il reste donc à voir quel avenir la Covid lui réserve, ainsi que notre usage. 

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Courtesy of François Prost​
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