Courtesy of Sam Hellmann

Rencontre avec Sacha Rudy: «J’ai l’impression de raconter quelque chose de notre époque»

À 21 ans, le Français est courtisé par une génération d’artistes avant-coureurs. On lui doit aussi Somewhere, un EP qui donne envie de se dandiner autour de l’être aimé.

par Maxime Delcourt
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15 Avril 2022, 10:44am

Courtesy of Sam Hellmann

Les choses se sont enchaînées assez mécaniquement pour Sacha Rudy ces deux dernières années. On l’a vu collaborer avec des artistes issus de divers horizons - le hip-hop (Laylow), la pop (Eddy de Pretto, Anna Majidson), la soul (Daniel Caesar), les musiques sud-américaines (Seu Jorge) -, composer de la musique pour le cinéma et l’art contemporain, enfiler la casquette de directeur artistique pour Crystal Murray et Camille Jansen, monter un projet avec le rappeur londonien Uzzee (Zer0), être plébiscité par Damon Albarn et publier au moins un tube : « Be a Man », streamé plus de deux millions de fois sur les plateformes.

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Courtesy of Sam Hellmann​

Derrière cette accumulation d’exploits, étonnants pour un artiste aussi jeune et pourtant évidents à l’écoute de sa vision musicale, il y a surtout une vérité : Sacha Rudy est un musicien de son époque, en phase avec la liberté et l’ambition hybride d’une génération élevée aux algorithmes de Spotify et de YouTube. « Il est de plus en plus évident que l’on a envie de tout mélanger, sans se poser de questions. Perso, même si le piano reste mon instrument de prédilection, je n’ai pas l’impression de me forcer à placer telle ou telle sonorité dans mes morceaux. Tout est très spontané. » De cette liberté découle également ses envies de collaborations, persuadé que le travail collectif charrie des promesses d’inédits. « On le voit avec le hip-hop : les mecs travaillent à six, huit ou dix sur un même morceau, et ça donne vie à des propositions hyper intéressantes, où toutes les influences se croisent. Je crois que c’est là une excellente façon de rester ouvert à l’inconnu. »

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Avec Somewhere, son premier EP, Sacha Rudy dit pourtant avoir senti le besoin de développer une musique plus personnelle, plus intime. Par peur de se perdre dans la musique des autres à force de collaborations ? Sans doute. « Dernièrement, je lisais une interview de James Blake, et il expliquait qu’il avait eu besoin de prendre un peu de distance avec les featurings, juste le temps de recentrer son propos. Somewhere s’inscrit probablement dans la même démarche », affirme-t-il sur ce ton poli, tellement convaincu et maîtrisé qu’il ne saurait receler aucune ambiguïté. Aucune incertitude, aucun doute, rien que des faits incontestables et l’envie de se laisser porter par une culture que l’on devine hautement redevable à la pop anglo-saxonne.

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Au détour d’une phrase, Sacha Rudy cite ainsi Kevin Parker ou Serge Gainsbourg, Frank Ocean et John Lennon, avant de s’attarder sur le clip de « Uniforms », réalisé par le photographe anglais Ciesay (exposé dernièrement à Paris aux côtés de Fifou). « J’ai pu en réaliser moi-même quelques uns par le passé, mais c’est le premier dont je suis vraiment fier, que je trouve abouti et parfaitement représentatif de ma vision, conceptuelle avant d’être musicale », argumente-il, avant de lâcher une confession : « À l’adolescence, je rêvais d’ailleurs de devenir réalisateur, et je pense que ça se reflète dans l’univers que je propose : à la manière de différentes scènes d’un même long-métrage, type Parasite, qui est autant un film d’auteur qu’un drame et une comédie, chacune de mes chansons est l’occasion de passer d’une émotion à une autre. »

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Derrière son piano, Sacha Rudy passe en effet de la mélancolie à l’onirisme, de la douceur à la puissance, tout en saisissant en quelques notes l’enivrant sentiment d’éternité que touchent celles et ceux qui s’aiment à en perdre la raison. On lui demande alors s’il se voit comme un grand romantique, sa réponse fuse : « J’ai surtout l’impression de raconter quelque chose de notre époque. Si on prend “Be a Man”, par exemple, ce titre questionne l’arrivée dans l’âge adulte d’un jeune homme forcément concerné par des mouvements comme #Metoo. Rien n’est jamais frontal, mais les échos sont réels. »

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Sauf que là où la réalité se révèle trop souvent plombante, rongée par les crises, les pop-songs de Sacha Rudy ont ce pouvoir magique : elles contiennent suffisamment d’imagination et d’innocence, de gravité et de grâce, de vulnérabilité et de classe pour rendre le monde beau autour d’elles. On se dit qu’elles sont l’œuvre d’un ambitieux, de ceux qui ne souhaitent en aucun cas se limiter à une esthétique bien figée, d’un artiste de 21 ans moins attiré par les concessions que par la possibilité d’un plaisir qui échappe aux règles ou à toutes formes de lois restrictives. Sacha Rudy confirme : « Je suis signé sur un label de Los Angeles, et c’est vrai que je ne pense pas ma musique comme franco-française. J’ai envie de l’amener ailleurs, de la penser de la même façon que les anglo-saxons, sans jamais la limiter ». Preuve que, sous ses traits juvéniles, se cache déjà l’assurance d’un artiste réfléchi, volontiers ouvert à l’idée d’évoluer vers d’autres registres, d’autres teintes.

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