Photos par Hugo Comte

Hugo Comte redéfinit le style iconographique de la musique pop

Le photographe derrière les pochettes des derniers albums de Dua Lia et Caroline Polacheck évoque son style et nous parle de sa muse, Beatrix Kiddo.

par Zoë Kendall
|
14 Avril 2020, 6:30am

Photos par Hugo Comte

Dua Lipa est assise sur une chaise de style Eames. Elle porte un body échancré, des collants noirs transparents et les talons aiguilles les plus fins que vous ayez jamais vus. Les jambes croisées, elle secoue ses cheveux, l’air presque las. Elle lance un regard malicieux par dessus son épaule. Puis elle éclate de rire, plisse son nez et montre ses dents. Ce court teaser de "Don’t Start Now", posté sur l’instagram de Dua avec la légende “Miss me?”, a été le premier visuel de Future Nostalgia. Même s’il ne dure que 10 secondes, ce clip est marquant. C’est le genre d’image que l'on met sur pause, remet en arrière et regarde de nouveau, pour finalement se demander "Mais c’est qui cette fille incroyable ?"

L'homme derrière la caméra - et le responsable de toute l’imagerie de l’album Future Nostalgia de Dua Lipa - est le photographe Hugo Comte. Alors qu’il vient tout juste de faire ses débuts dans le monde de la pop, les fans de mode connaissent déjà probablement son travail. Il a photographié de légendes du secteur comme Alek Wek ou Malgosia Bela, et l’année dernière il shoota Bella Hadid pour Pop Magazine. Il a travaillé avec des maisons de luxe comme Burberry ou Coperni. Et plus récemment, il a dirigé un shooting que l'on pourrait décrire comme une série de peintures "nü-Renaissance" pour Vogue Italia.

Le style de Comte est immédiatement reconnaissable : de la palette hyper saturée, à l'accent mis sur l'espace négatif et l'éclairage en clair-obscur, jusqu'à la texture granuleuse de la peau de ses sujets. Ses photographies semblent anachroniques, hors du temps et appartenant à une période qui n’a jamais existé et n’existera jamais. Il puise son exceptionnelle créativité dans des références (Tarantino, Kubrick, Tadao Ando et Le Caravage) méticuleusement choisies et savamment mélangées pour former une substance entièrement nouvelle.

dua-lipa-by-hugo-comte

Le regard pointu et acéré d'Hugo Comte vient de son culture interdisciplinaire mais peut surtout être attribué à une méthode créative très méticuleuse. Il a débuté sa carrière dans l’architecture avant de poursuivre dans la photographie. Et même s’il préfère ne pas faire référence à son expérience ("Je préfère me définir avec mon point de vue plutôt que par mon passé" souligne-t-il), son oeil d’architecte semble une évidence à travers son oeuvre, surtout par ses arrangements dignes de tableaux qui capturent l’espace, le mouvement et les visages dans des états liminaux. "J’ai essentiellement appliqué mes méthodes de l’architecture à la photographie. J’avais cette approche architecturale de l’espace, de la lumière et de l’atmosphère" explique Hugo au téléphone, depuis son studio à Paris.

Avant de se lancer officiellement dans une carrière de photographe en 2017, Comte passa du temps à étudier minutieusement l'imagerie de la mode et, en même temps, à façonner sa perspective toute singulière. « J'ai fait beaucoup de recherches sur ce qui était l'état de l'art photographique avant ma naissance, dans les années 80 et 90. J’ai essayé, étape par étape, de comprendre les grandes évolutions de l'histoire de la photographie de mode », dit-il.

Comte a été particulièrement attiré par le travail de Steven Meisel, plus précisément ses oeuvres entre 1996 et 2001, qu’il décrit comme « le meilleur contenu jamais produit dans la mode ». En expliquant comment Meisel l'a inspiré, Comte détaille : « C'est le seul gars qui a une vraie vision de la mode. Il ne photographie pas une tendance; il photographie sa propre vision. Quand j'ai commencé à m'inspirer de lui, j'ai décidé de ne pas me concentrer uniquement sur la photographie. Si je veux être le meilleur, je dois avoir ma propre vision de la mode et l’imposer. »

caroline-polachek-by-hugo-comte

Et il y réussit parfaitement. Comte se définit comme un créateur d’image plutôt que comme un photographe. « Je pense que la photographie en elle-même n'est pas importante pour moi », explique-t-il. « Il s'agit de montrer ce que je pense. » Comte arrive à chaque shooting édito avec une idée extrêmement précise à l’esprit. Son travail de créateur d'images consiste alors à matérialiser cette idée en une photographie tangible. Sur le plateau, Comte joue un rôle similaire à celui de directeur créatif, en collaborant étroitement avec les stylistes, les maquilleurs et les coiffeurs pour mettre en oeuvre sa vision aussi précisément que possible. « Mon approche d’une image est totale, de A à Z, » précise-t-il. « Je suis très précis sur la texture de la peau, des ongles et des cheveux, et parfois même sur les produits capillaires. »

Comte travaille actuellement sur un court-métrage - un projet très personnel - qu’il décrit comme « une ode aux femmes, complètement dédiée aux femmes. » Mais cela pourrait aussi bien décrire toute son oeuvre. La Femme, avec un F majuscule, est au centre de sa vision artistique. Il considère le casting des mannequins comme un des aspects les plus importants de son travail et a même engagé un directeur de casting personnel. « Je pense que [la caractéristique d'une photographie] la plus importante pour moi est l'attitude de la femme », explique-t-il. « Je ne regarde pas vraiment les mannequins comme des mannequins. Je les regarde plus comme des actrices. Je les pousse à avoir une intention ... Je leur dis: "Ce n'est pas moi qui vous observe et je vous prends en photo, c'est vous qui observez la caméra". Et cela change tout. » C’est ce qui rend la photographie de Comte si puissante. Son travail va au-delà de la possible superficialité de la photographie de mode - vêtements, beauté (Comte demande à ses modèles « d'oublier d'être belles »). Au lieu de cela, il espère capter l'intériorité de son sujet : ses pensées, ses émotions, ses désirs.

dua-lipa-by-hugo-comte

Quelle est la muse de Comte? « Beatrix Kiddo, le personnage incarné par Uma Thurman dans Kill Bill », répond-il sans hésiter. « Elle est innocente, mais elle est aussi très puissante. Elle a un fort impact sur toutes les personnes qui l'entourent. Elle vous regarde avec une attitude sournoise et cool et vous ne savez pas vraiment ce qu'elle a en tête. Elle ne se soucie pas de vous mettre à l’aise. Elle est toujours excitée par ses idées », dit-il en riant, avant de continuer. « Elle aime faire des vilaines choses ». La protagoniste de Comte n'est pas l'archétype habituel de la mode : ni la sirène sensuelle ou la jeune fille brillante, ni l'ingénue aux yeux de biche ou la femme forte. C’est une boule de contradictions avec un pouvoir et un monde intérieur profond - pensez à Dua Lipa dans le teaser de “Don’t Start Now”. La femme de Comte vous regarde diaboliquement du coin de l'œil, elle jette la tête en arrière dans un accès de rire démoniaque (ou de désespoir), elle rêvasse, elle vous fait un clin d'œil espiègle. C'est une vraie femme, plus vraie que nature.

Compte tenu du talent de Comte pour capturer la singularité de la femme, il n’est pas étonnant que des artistes pops de renommée mondiale aient fait appel à lui pour réaliser leur vision artistique.

La chanteuse Caroline Polachek a contacté Comte pour penser l'imagerie de son émouvant album solo, Pang. «J'ai adoré le minimalisme des années 90 de ses photos, la façon dont l'espace et la figure sont déformés et légèrement surréalistes », dit-elle à propos de cette collaboration. « J’ai pensé que son approche modérée du surréalisme serait un clin d'œil percutant au style des contes gothiques de l'album ». Sur la couverture de Pang, produite par Comte, elle grimpe sur une échelle de corde branlante, son regard déterminé fixé au-delà de l'horizon. Elle sait où elle va, mais n'est pas encore arrivée - «prise sur le moment», note Caroline.

caroline-polachek-by-hugo-comte

Comte et Dua Lipa, qui sont maintenant des amis proches et des collaborateurs, se sont rencontrés dans des circonstances similaires. « Il y a tout de suite eu de la confiance », raconte Hugo. « Elle a vraiment cru en moi et m'a donné une totale liberté de création. J'étais très fier et honoré que quelqu'un puisse me faire confiance à cent pour cent en me donnant comme terrain d'inspiration son album entier, c'est-à-dire son bébé. »

La musique pop est une industrie sexy représentant des milliards de dollars; l'acte de créer l'image d'une pop star peut être réduit à une série de décisions commerciales. Hugo, cependant, décrit le processus comme intime, comme un exercice d'empathie. « Quand vous travaillez pour une pop star, il s'agit de comprendre et de pousser l'identité de quelqu'un », ajoute Comte. « Quand je suis sur le tournage avec Dua Lipa ou Caroline, j'ai besoin de comprendre comment elles se perçoivent. J'ai besoin de trouver un équilibre entre la vision que l'artisite a d'elle-même et la vision que je veux lui apporter. »

Cette liberté est favorisée par le fait que la clientèle musicale du Comte représente une nouvelle génération de chanteurs pop avec des visions exigeantes (et non conventionnelles), et un contrôle créatif accru sur leur production. Au sujet de sa collaboration avec Polachek, Comte déclare : "C'était sa direction créative. Elle a très bon goût. Elle est arrivée chez moi à Los Angeles avec un plan, déjà très bien conçu et très clair. J'ai juste interprété sa vision dans mon style, j'ai traduit ses propres idées."

dua-lipa-by-hugo-comte

Comme avec Caroline, le concept derrière le nouvel album de Dua Lipa, Future Nostalgia, est très personnel à l'artiste. « Je ne me suis jamais sentie aussi moi-même que dans la réalisation de cet album », a écrit la chanteuse dans une note de remerciement, publiée sur Twitter un jour avant la sortie de l'album. L'album représente un moment de transition pour l'artiste, qui s'est imposée lors de sa production, avec un son et un look plus confiants et assumés. « [ Future Nostalgia] est basé sur le changement. Tout son personnage, toute sa musique est redéfinie », explique Comte. « L'ensemble du concept est basé sur la transition entre la nostalgie et l'avenir.»

Il est donc logique que Comte plaça Dua Lipa sur le siège conducteur sur la couverture de l'album. Sa main gantée de blanc sur le volant, elle regarde avec confiance la route devant elle. Elle est en route; elle est en contrôle. « Elle est très déterminée. Elle est comme un super-héros Marvel ou un personnage de dessin animé. Elle a des super pouvoirs; elle est incroyable. »

Bien que Comte n'ait initialement pas programmé de travailler un jour dans l'industrie musicale, il admet que la musique a une influence énorme sur son travail. « J'utilise la musique pour créer une ambiance et une atmosphère sur mon set », dit-il. « J'ai dix chansons que je passe en boucle tout le temps. J'utilise une chanson par photo. Donc, si j'ai besoin d'une heure pour faire une image, la chanson sera en boucle pendant une heure. » Sa liste de lecture est un mélange éclectique de vieux rock, de soul et de métal, avec notamment (« par ordre d'importance ») « Wicked Game » de Chris Isaak, « Let's Stay Together » d'Al Green, « So What » de Miles Davis et « Rammstein » de Rammstein.

caroline-polachek-by-hugo-comte

Le musicien préféré de Comte demeure Miles Davis, qu’il cite comme une de ses premières influences. « Miles Davis est devenu important lorsque j'étais en architecture. Un professeur m’avait alors dit: “Imaginez que la musique de Miles Davis, ça n’est pas faire du bruit mais plutôt du silence.” Il crée du silence et ce silence se définit entre le bruit », explique Comte. « Mon professeur me dit que l'architecture, c’était la même chose : il ne s'agit pas du mur que l'on construit, mais du vide qui existe entre les murs. J'ai commencé à tout imaginer comme cela. J'essaie d'appliquer ces idées au positif et au négatif de mes photos. »

Si Comte pouvait photographier n'importe quel musicien, passé ou présent, vivant ou mort, son choix serait Sade. «Je suis impressionné par la constance de sa musique. Avec Sade, chaque chanson est incroyable et toutes possèdent la même atmosphère », dit-il. « En tant qu'artiste, si je pouvais garder la même authenticité et intégrité dans mon travail, ce serait formidable. Et puis, elle est tellement belle. » Lorsqu'on lui demande comment il imagine un shooting avec Sade, il en sourit : « Vous voulez que je crée un concept en dix secondes ? » Après une courte pause, il commence à compter. Et puis: « Quelque chose dans la neige, avec elle vêtue de noir. Sa tenue noire sur du blanc. Le paysage est très froid, mais son sourire est très chaud. »

dua-lipa-by-hugo-comte
caroline-polachek-by-hugo-comte
Tagged:
caroline polachek
miles davis
Future Nostalgia
dua lipa
Photographie
Hugo Comte
pang