Mimi

Ces artistes noirs qui transforment les conventions du cosplay

Confrontés à une obsession raciste d’uniformisation, les cosplayers noirs se battent pour prouver que le cosplay concerne tout le monde et pas seulement certains.

par Shakeena Johnson
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06 Mars 2020, 9:00am

Mimi

« Ça n’est pas parce que les personnages dont nous jouons le rôle n’ont pas la même couleur de peau que nous devons nous interdire de les représenter ou de les incarner différemment, » dit la cosplayer californienne Kiera Please. « C’est de l’animation. » Épuisée par la persécution et la misogynie dont elle, ainsi que d’autres joueuses noires, peuvent être victimes sur les réseaux sociaux, la cosplayer de 23 ans a décidé de s’exprimer publiquement sur le sujet. « Parfois, les insultes en ligne vont très loin » explique-t-elle. « Le plus difficile à vivre ce sont ces commentaires humiliants de joueurs qui contestent mes choix de personnages simplement parce que je n’ai pas la même couleur de peau ou la même morphologie. »

Originaire du Japon, le cosplay - un mot valise composé des mots anglais ‘costume’ et ‘play’ — propose au joueur d’endosser le costume de ses héros favoris en exploitant ses propres capacités créatives. Simple hobby à l’origine, le cosplay a aujourd’hui pris l’ampleur d’un phénomène subculturel dont la popularité alimente une industrie qui se chiffre en millions de dollars. En théorie, le cosplay ne ne comporte aucune restriction quant au genre, à la couleur de peau, à la morphologie ou au handicap. Cependant, en pratique, beaucoup de participantes noires continuent de devoir affronter le sexisme, le racisme ou le diktat de la minceur.

Des insultes aux erreurs d’identification, les joueuses noires peuvent être confrontées à d’incessantes tentatives d’intimidation qui visent à les exclure. « Lorsque j’ai incarné Sailor Moon, je me suis fait traiter de “n*gger moon” (de “lune nègre”). On insinuait que je n’étais qu’une version black de l’héroïne. » me raconte Mimi the Nerd. « Je ne laisserai pas les racistes décider à ma place des personnages que j’ai le droit d’incarner et me cantonner aux seules héroïnes qui ont la même couleur de peau que moi. Les supposés gardiens du jeux n’ont pas l’air de comprendre que le cosplay est pour tout le monde, et pas uniquement réservé aux blancs. »

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Shellanin

En comparaison avec leurs homologues blanches, les joueuses noires sont assujetties à des exigences de ressemblance bien supérieures. Pour certains participants, ce degré d’intolérance est tel qu’ils se sentent rejetés par leur propre communauté. C’est le cas de Shellanin, une cosplayeuse de 25 ans originaire d'Atlanta. Ces huit dernières années, les critiques dont elle fait l’objet - particulièrement de nature raciste - a eu un impact sur la manière dont elle envisage son art. « À ce jour, je continue de faire l’objet d’injures pour la simple raison que j’incarne des personnages à la peau claire, » dit-elle. « Je suis consciente que je ne ressemble pas à la majorité des héroïnes auxquelles je m’identifie, mais c’est justement ce qu’il y a de plus gratifiant. C’est comme si on était censées débarquer déguisées en Canary de Hunter X Hunter, Kofu de Cowboy Bepop ou Rei Hououmaru de Kill la Kill. C’est insultant. »

Ce genre d’insultes n’est pas nouveau. En 2017, la cosplayeuse Kay Bear a posté sur Facebook un message émouvant révélant les propos haineux reçus après avoir personnifié Mavis de Hotel Transylvania. « Je me suis faite traitée de n*gger, laideron, de voleuse d’identité etc, tout cela à cause de ma couleur de peau » écrivait-elle. « Cosplay est pour tout le monde. Si quelqu’un te dit “ce personnage n’est pas noir”, répond-lui “maintenant si, il l’est.” » Son post est devenu viral, encourageant des cosplayeuses noires du monde entier à prendre position et à s’exprimer publiquement sur les insultes dont elles ont fait l’objet.

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Cutiepiesensei. Photography by Dru.

Le monde de l’animation japonaise lui-même, il faut le dire, peut souffrir d’un manque de diversité. Créé avant tout pour le marché domestique, il a tendance à tokenizer voire à bannir totalement les héros de couleur. Parfois, leur représentation est ouvertement néfaste : par exemple, Sister Krone dans The Promised Neverland, avec ses rondeurs outrancières, stéréotype de la domestique afro-américaine “Black Mummy”, tout droit sortie du Minstrel show du 19ème siècle. Dans ces circonstances, il n’est pas surprenant que beaucoup de cosplayers noires préfèrent incarner des protagonistes imaginées à la peau claire.

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Sachi. Photography Christopher Levy.

Chaque année, les conventions de cosplay telles que Comic-Con aux états-unis, Armageddon Expo en Nouvelle Zélande et le World Cosplay Summit au japon accueillent des milliers de fans passionnés, prêts à réaliser leurs fantasmes cosplay les plus déments. Bien que ces événements soient censés garantir un espace sûr et ouverts à tous, l'expérience de beaucoup de participantes y est bien plus morose : comprenant des photos volées au pelotage jusqu’à l’abus sexuel. « Mon expérience des conventions a été très positive, mais je connais des cosplayers qui n’ont pas eu la même chance que moi, » me dit cutiepiesensei, une participante de 25 ans originaire d’Atlanta. « Il y a une certaine forme de sexisme et de racisme ancrée dans la culture cosplay à laquelle nous devons faire face. Aussi regrettable que ça le soit, nous devons nous y faire et tenter au mieux de l’ignorer. »

Mais à présent, certains membres de la communauté résistent. Pour le Mois de l’histoire des noirs, qui fut commémoré tout au long du mois de février, des cosplayers du monde entier ont mis en avant leur participation au mouvement avec le hashtag #29DaysofBlackCosplay. Telle une invitation à interagir en ligne, à présenter leur travail tout en célébrant leurs héros, le hashtag proposait un espace sûr de partage pour les participants de couleurs. « Cela aide le mouvement, » explique Sachi de Brooklyn, NY. « C’est un carrefour, un lieu de convergence où l’on peut se voir, se retrouver et revendiquer notre présence, que ce soit dans la sphère virtuelle ou réelle. Nous utilisons des hashtags comme #BlackCosplayerHere et #supportblackcosplayers pour exorciser la misogynoir. »

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Mimi the Nerd

Alors que #29DaysofBlackCosplay vient de se conclure, certains voient déjà 2020 comme une année pleine de promesses pour les femmes de couleur dans la communauté cosplay. « Les gens ont de plus en plus conscience des cosplayers noirs et nous avons fait des progrès immenses en mettant en avant notre présence, » dit cutiepiesensei. « Je remarque que de plus en plus de femmes noires prennent de l’assurance et se surpassent dans leur cosplay. Tout cela n’aurait pas eu lieu il y a quelques années. Nous avançons dans la bonne direction. La passion pour cet art entre autres points positifs l’emporte. »

Le dur (et coûteux) labeur du cosplayer est souvent mal compris. C’est avant tout un travail d’amour. Malheureusement, il s’agit d’un amour qui, pour certains, n’est pas toujours réciproque -- particulièrement pour les joueuses de couleur. Mais cela ne les découragent pas : « Être une femme noire cosplayer en 2020 présente des avantages comme des inconvénients, » explique Mimi. « Nous avons moins de restrictions à présent. Il y a encore beaucoup plus d’opportunités offertes aux cosplayers blancs mais j’espère que nous pourrons continuer à montrer que nous sommes présents. Nous saisissons toutes les opportunités et on s’investit à fond. »

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