Courtesy of Alexis Maïa

Nature and the City : en ville, le vert est une couleur chaude

Après deux mois confinés, les urbains rêvent de nature. Partout, le “retour à la terre” s’organise pour végétaliser les habitats. 3 experts et créatifs ont analysé cette vague “végétale” et nous ont confié leurs tips pour faire cohabiter flore et bitume.

par Laurianne Melierre
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15 Mai 2020, 12:15pm

Courtesy of Alexis Maïa

Il est 19h à Paris et 13h à New York lorsque Bradley, aka Brad, nous répond sur FaceTime. Son visage apparaît, baigné de cette lumière blanche, crue, dont la cité américaine a le secret. En arrière-plan, une barrière en bois et une épaisse végétation séparent le créatif des buildings environnants. “ Qui se soucie de la skyline quand on peut cultiver son lopin de terre en plein coeur de Brooklyn ?” lance-t-il devant notre mine réjouie par tant de verdure. Bradley Ogbonna est photographe. En novembre 2018, il troque son appartement de Clinton Hill pour ce F3 en rez-de-chaussée, à Bedford. “ J’en ai visité une vingtaine avant de trouver celui-ci. Ma condition sine qua non, c’était un espace pour cultiver mes propres légumes”. Depuis, Brad s'adonne aux joies simples et instructives de la terre. La première année, il sème du chou kale, des brocolis et des herbes aromatiques, trois plantes réputées faciles d’entretien. Il poursuit avec des concombres, des piments, des poivrons, des salades, des tomates et bientôt des pastèques, des oignons nouveaux et même de la vigne.

Retour à “l’essentiel”, le mot de 2020

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Courtesy of Bradley Ogbonna

Mi-prince de la ville, mi-maraîcher, Brad puise dans cet équilibre de terre et d’asphalte un apaisement nouveau, exacerbé par le récent lockdown qui s’est abattu sur la mégalopole américaine. “ Planter, apprendre, soigner, faire pousser, patienter, manger, recommencer. Ce cycle m’apaise, d’autant plus depuis le début de la crise sanitaire. C’est une soupape de décompression dont je ne pourrais plus me passer. Je n’aimerais pas autant New York sans ces quelques mètres carrés.”

Un constat qui n’a rien de surprenant pour Clara Simay, architecte militante, spécialiste des questions environnementales et sociales, et cofondatrice de la société coopérative et participative Grand Huit, qui rassemble architectes, paysagistes et chercheurs de l’urbain. “ En ville, le confinement nous a rendus plus attentifs aux signaux d’une nature qui ne demande qu’à cohabiter avec nous : le chant des oiseaux, l’éclosion des fleurs… Nous avons soudain pris conscience que nous ne voulions plus en être privés”, analyse-t-elle. Un nouveau regard porté sur nos environnements citadins qui intensifierait notre besoin de “ nous reconnecter aux éléments, à l’heure où notre horizon est physiquement et psychiquement limité”.

(re)Végétalisation des villes

C’est aussi ce qu’a observé Alexis Maïa, jardinier botaniste du jardin botanique de la ville de Nice, qui assure que “ nos instincts primaires, dont notre besoin de jardiner ou de cultiver des légumes, ont ressurgi avec le confinement”. À Nice comme ailleurs, il a même eu la sensation que le voisinage voyait “vraiment” son jardin botanique pour la première fois. Beaucoup plus sollicité par son entourage pour prodiguer des conseils “main verte” durant la quarantaine, le professionnel estime qu’en ville, “ cet engouement vert a vocation à s’inscrire sur la durée”. Un avis partagé par Clara Simay, qui rappelle malgré tout que si la green attitude, le maraîchage urbain et le manger local ont bonne presse, ils ne datent pas d’hier. “Ce n’est pas un phénomène nouveau, puisque c’est là d’où l’on vient : a u début du siècle, c’était une vaste ceinture maraîchère entourant Paris qui nourrissait ses habitants. Détruite dans les années 50, Rungis a pris le relais. Le mood locavore et le circuit court sont en réalité un retour aux sources et au bon sens, la dimension sociale en plus.”

Exit, le mur végétal : la nature en ville devient sociale

Car si la végétalisation des villes gagne du terrain, elle raconte aussi la façon dont nous envisageons notre société, notamment urbaine. “ Le confinement a mis à jour les grandes inégalités qu’il existait entre les populations d’une même ville. On ne vit pas le lockdown de la même façon dans un appartement haussmannien avec terrasse ou balcon qu’entre les quatre murs d’une tour HLM.” Et après plus de 60 jours enfermés, chacun a pu imaginer le genre de métropole dont il rêvait... Indissociable des nouveaux projets “verts” des villes, la question sociale se manifeste donc aujourd’hui à travers le prisme de l’associatif, de la formation et de la collaboration, à l’image de la Ferme du Rail, en plein 19e arrondissement de Paris. Imaginée et orchestrée par Grand Huit, la structure de Clara Simay, le lieu propose des solutions d’hébergement et des formations autour de l’agriculture urbaine à des personnes en réinsertion. “ On forme des sans-abri au maraîchage et à la collecte de déchets organiques” détaille l’entrepreneure, qui promet l’ouverture prochaine d’un restaurant “qui proposera une cuisine ultra locale, puisque composée de produits cultivés sur place”. Une nouvelle vision de l’urbanisme vert, en somme. Far, très far away du simple mur végétal.

LEURS TIPS POUR AVOIR LA MAIN VERTE EN VILLE

Dans un jardinet de pleine terre, comme le photographe Bradley Ogbonna

“La terre est une science empirique. Commencez par planter des herbes aromatiques et des grimpants résistants : de la menthe, du basilic, de la coriandre, des oignons, du kale et du brocoli. Les concombres poussent bien aussi, mais attention à l’invasion ! Les miens avaient colonisé presque l’intégralité de mon jardin après un voyage de 3 semaines. Alimentez-vous en tutos sur YouTube, c’est là que j’ai appris les bases. Et pour le reste, ne prêtez pas attention aux détails : regardez vos plantes, aimez-les, vous finirez par les comprendre.”

À l’échelle de son quartier, selon l’architecte Clara Simay

“Pour se mettre au vert à moindres frais, de très nombreux collectifs de jardiniers urbains, jardins ouvriers ou partagés proposent des ateliers, des permanences ou des workshops, dans toute la France. J’encourage un rapport à la terre qui se partage et se transmet. À éviter à tout prix : les plantes dites “décoratives”, qui poussent sous serre à l’autre bout du monde. Nous avons en France des variétés de plantes formidables que nous pouvons cultiver et valoriser. Le vrai message, c’est de se végétaliser en étant actif et non passif. Le mur végétal, gourmand en eau et énergivore, très à la mode dans les années 2010, n’a plus lieu d’être aujourd’hui. C’est une vision datée de l’urbanisme végétal.”

En intérieur ou en jardinière, avec le jardinier botaniste Alexis Maïa

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Courtesy of Alexis Maïa

“En intérieur, optez pour des plantes faciles d’entretien, comme la Monstera deliciosa, la plante ZZ (Zamioculcas zamiifolia) ou l’Aspidistra. Elles sont résistantes, supportent la sécheresse, mais ne pourrissent pas si on arrose un peu trop. En jardinière, on arrose trois fois par semaine en été et on mélange les espèces qui cohabitent déjà dans leur milieu naturel. On rassemble par exemple les herbes de Provence, qui supportent bien les chaleurs estivales : romarin retombant, thym ou hélichryse italienne parfumeront les environs. On peut aussi mélanger les légumes et les fleurs : les tomates cerises et les oeillets d’Inde, le basilic, le radis et de petites salades. Bien coupées, elles repousseront plusieurs fois. Si on a la chance d’avoir de grands bacs en terrasse, la verveine citronnelle, l’origan et la sauge officinale sont des plantes idéales.

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