les guerilla girls pensent que le monde de l'art est rétrograde et passéiste

Le collectif féminin le plus explosif du moment nous a accordé une interview. Rencontre avec celles qui réinventent le féminisme et se battent pour l'émancipation de toutes les femmes.

par Tish Weinstock
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27 Octobre 2016, 2:10pm

Oubliez tout ce que vous savez sur les gangs de filles arty. Vous voyez desquels je parle. Celles qui prennent en photo des Tampax à paillettes et leurs aisselles poilues multicolores. Concentrez-vous sur ce nom : Guerrilla Girls, ce gang de filles masquées qui se sont insurgées depuis leurs débuts contre les inégalités de genre, de sexe, de tout dans le monde de l'art. Depuis 1985. Leurs convictions n'ont pas bougé d'un iota, si bien qu'à l'heure actuelle - soit 31 ans plus tard - leur identité est demeurée secrète. Sous leurs masques de gorilles, elles ont pris le nom de Kathe Kollwitz, Alma Thomas, Rosalba Carriera, Frida Kahlo, Julia de Burgos et Hannah Höch.

Elles se sont réunies en réaction à une exposition du Museum of Modern Art intitulée alors An International Survey of Recent Painting and Sculpture,au sein de laquelle seules 13 artistes femmes (sur un total de 153) étaient représentées.

Les Guerrilla Girls ont alors envahi les galeries d'art et protesté devant les musées nationaux de leur New York natal. Prêtresses et portes-parole des marginaux - femmes, artistes de couleur, membres de la communauté LGBTQ - leur plus fier étendard reste le poster d'une femme nue, un masque de gorille sur la tête, avec cette légende : "Do women have to be naked to get into the Met? Less than 5% of the artists in the Modern Art sections are women, but 85% of the nudes are female." (traduction : Les femmes doivent-elles être nues pour avoir droit de cité au Met ? Moins de 5% des artistes présentées dans la section Art Moderne sont des femmes mais 85% des nus exposés sont féminins.)

Depuis 30 ans, donc, les Guerrilla Girls continuent de militer, batailler et protester contre les inégalités dans le milieu de l'art. Cette année, alors qu'elles exposent à Paris et continuent de s'immiscer partout dans le monde, nous les avons rencontrées pour en savoir plus sur leurs projets, leurs convictions et les changements qu'elles attendent. 

Dear Art Collector, 2015, courtesy of the Guerrilla Girls

Quelles sont les revendications des Guerilla Girls ?
Nous luttons contre les discriminations culturelles et politiques. Et pour ce faire, nous avons une manière très à nous de faire de l'art politique. Nous avons réalisé plus d'une centaine de posters, de livres, de stickers et des publicités à grande échelle. Nous parlons de l'actualité avec humour, des visuels trash avec la volonté de questionner les gens et les faire changer d'avis. Nous aimons penser que nous sommes des révoltées créatives.

La création d'un espace exclusivement féminin dans le domaine de l'art était essentielle à vos yeux ?
Les problématiques discriminantes à l'égard des femmes sont majoritairement tues, le féminisme est diabolisé. Nous entendons révéler les dessous de l'histoire, parler du contexte, avoir une vue d'ensemble sur les préjugés qui subsistent.

L'art féminin existe-t-il ? L'art a-t-il un genre pour vous ?
Si l'art transcende le quotidien et les expériences vécues, pourquoi l'art des femmes, des artistes de couleur, serait-il semblable à celui fait par des hommes blancs ? Leurs expériences quotidiennes sont évidemment différentes en tous points.

L'art peut-il contribuer à plus d'égalité sociale selon vous ?
Nous disons : ne sois pas paralysée sous prétexte que tu ne peux rien faire. Essaie. Si ça fonctionne, essaie encore autre chose. Si ça ne fonctionne pas, essaie autre chose encore. Si tu souhaites t'impliquer, présente ton projet à des gens de confiance et assure-toi qu'il touche les bonnes personnes.

Y'a-t-il un danger à ghettoïser les femmes ? 
Qui se soucie des ghettos ? Il n'y a pas d'histoire qui tienne sans celle des femmes et des artistes de couleur. C'est sans elles que l'histoire de l'art reste un ghetto d'hommes blancs. 

Do women have to be naked to get into the Met. Museum, courtesy of Guerrilla Girls

Vous pensez que l'époque est propice à la création de crews artistiques exclusivement féminins ?
Il est toujours temps de nous réunir autour du mot "f" - féminisme, quel que soit le genre ou le sexe qu'on nous a donné à la naissance. Nous sommes atterrées que certains voient dans le féminisme un gros mot. Le féminisme n'a pas le respect qu'il mérite, alors qu'il peut changer le monde et révolutionner la pensée humaine en offrant aux gens un confort de vie que les anciennes générations n'auraient jamais pu imaginer. Les mouvements de résistance se multiplient à travers le monde. Mais il reste encore beaucoup à faire !

En regardant derrière vous, quel a été votre plus belle et fière réussite ?
Quand on est artistes, il n'existe pas de réussite. Ce sont les petits efforts quotidiens qui font que les choses avancent. Nous créons de l'art politique qui dure. Le parfait exemple reste notre poster iconique, Do Women Have to be Naked to Get Into the Met. Museum ? Si tout se passe bien, que vous regardez ce qui est écrit et que ces phrases retentissent dans votre tête, vous ne regarderez plus jamais les musées de la même manière. On est également assez fières d'avoir inspiré des gens partout dans le monde qui créent plus que jamais aujourd'hui. Vous ne vous rendez pas compte du nombre de mails qu'on reçoit, de gens de 8 à 80 ans.

Le féminisme est aujourd'hui de tous les débats et dans toutes les conversations quotidiennes. Pourquoi autant selon vous ?
Les Guerrilla Girls ont toujours cru au féminisme intersectionnel qui combat les discriminations de toutes les femmes. D'ailleurs nous considérons que quel que que soit notre sexe ou notre milieu social, il nous faut combattre pour le féminisme. Il est temps d'arrêter de le diaboliser et de reconnaître qu'il s'agit d'un mouvement pour les droits de l'Homme : Lesbiennes, gay, bisexuels, transgenres et queer. Au même titre que le Black Lives Matter et tant d'autres.

Qu'attendez-vous du futur, aujourd'hui ?
Toutes nos recherches consistent à prouver que le monde de l'art est tout sauf avant-gardiste. Il est passéiste et rétrograde.

Quels sont vos projets pour la suite ?
Plus d'actions dans les rues. Plus de posters, d'affiches, d'expositions critiques envers les magnats du marché de l'art. Et - comme toujours - plus de révolte dans l'art. 

Credits


Texte : Tish Weinstock
Image via Wikipedia

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