la jungle de calais dans les yeux d'une photographe de mode

"Homes" est le nouvel ouvrage de Harley Weir. Il documente le paysage de la Jungle de Calais juste avant sa démolition et dresse une cartographie des habitations éphémères construites par les réfugiés sur place et révèle la cruelle beauté de ce...

|
nov. 15 2016, 12:55pm

Le nouvel ouvrage de la photographe Harley Weir, Homes, est un voyage à travers les habitations de fortune laissées à l'abandon avant la démolition du camp de réfugiés le 29 octobre. Aussi mélancoliques que violents, les clichés d'Harley Weir ne ressemblent pas à ceux que l'on voit tous les jours dans les médias. Parce que Homes n'est pas un recueil de portraits. L'objectif de la photographe s'est braqué sur ces habitations précaires et éphémères. C'est un parcours à travers tentes, églises et restaurants. Et c'est beau. Sans doute parce que la photographe a capturé avec une poésie sincère le temps et l'amour que les réfugiés ont mis dans ces habitations de fortune. Weir a capturé ces intérieurs avec dignité et sans pathos. A travers eux se dresse le portrait d'une jungle humaine. Ses images, universelles, métaphorisent l'idée du chez-soi et des conflits que cela génère aujourd'hui. Homes est un document sur la crise des réfugiés, un manifeste esthétique qui vise à nous faire réagir. Après la démolition de la Jungle de Calais, Homes est le testament de la vie qui s'y est déroulée. Nous avons rencontré l'artiste pour comprendre son projet.

Qu'est-ce qui t'a conduit à photographier la "Jungle" de cette façon ? Tu as pris les photos en seulement trois jours mais comment es-tu arrivée jusque là ? 
Calais, au même titre que les frontières en général, m'intrigue depuis très longtemps. Une part de moi était trop consciente de la complexité de cette réalité pour me l'approprier. J'ai cru que je n'étais pas capable de m'exprimer sur ce genre de problématiques. Pire, que je n'en avais pas le droit. Les gens s'offensent qu'une photographe comme moi puisse s'intéresser au monde en général. J'ai beaucoup hésité à réaliser ce projet, pensé que mon opinion n'était pas importante, ou qu'elle pouvait être mal interprétée.

Et puis, au printemps dernier, je me suis rendue à Paris avec un ami et nous sommes passés par Calais. La scène qu'on a découverte par mégarde, alors qu'on roulait, était hallucinante. Les hommes couraient partout, dans les tous les sens, les bombes lacrymo pleuvaient et retombaient dans l'air, les voitures ne passaient plus, des gens attendaient sur le rebord de la route ou sur le toit des camions. Ces quelques images m'ont profondément marquées. J'ai entendu qu'ils ferment le camp. Et j'ai su qu'il fallait que je m'y rende ce jour-là. 

As-tu appréhendé la réaction des gens ? Ce n'est pas commun de voir une photographe de mode débarquer dans ce genre d'endroits…
J'ai tout de suite senti qu'on ne me prenait pas au sérieux. Mais j'arrive à un moment dans ma vie où je suis armée et prête à me prendre au sérieux. Si quelqu'un jette un œil à mon livre, il sera plus informé de ce qui se passe. Et ça me suffit amplement.

Qu'as-tu ressenti une fois sur place ? 
J'ai été subjuguée par la beauté des habitations qui s'y trouvaient, par la chaleur et la gentillesse de ceux qui m'ont accueilli alors que je n'étais qu'une étrangère. Tout m'est apparu tellement injuste à la lumière de leur humanité. 

Est-ce que tu savais dès le départ que tu photographierais uniquement leurs maisons ? Ou avais-tu d'autres projets en tête en t'y rendant ?
J'ai pensé que les maisons pouvaient dire plus que les visages. J'ai l'impression qu'on les voit à travers leurs maisons, dans la beauté, les heures et l'ingéniosité qu'ils ont mis dedans. Beaucoup de personnes rencontrées là-bas m'ont dit détester les journalistes - la plupart refusaient de se faire prendre en photo et me le signifiaient dès que je m'approchais d'eux. C'est normal et c'est primordial de respecter cette décision. Les amis que je me suis fait, les gens qui m'ont pris par la main, ceux avec qui j'ai partagé un repas, je n'avais aucune envie de leur demander « Maintenant, je peux te prendre en photo ? ». Il y a quelque chose de malsain là-dedans, de mercantile. Les gens préfèrent qu'on prenne leur maison en photo. 

Tes images sont très belles et on a rarement l'occasion de voir un tel sujet peint avec cette esthétique…
Quand je suis arrivée dans la Jungle, j'ai été frappée par les dires des gens qui racontaient à quel point l'endroit était sale. Je ne dis pas que c'était le paradis là-bas, mais j'ai senti qu'il manquait quelque chose aux reportages qui s'étaient focalisés sur la Jungle. Les images étaient saturées, distantes, relatant l'horreur des cris, des âmes et la violence policière, tout était vu d'un certain angle bien défini. Je pense qu'on a besoin de ces images, évidemment, mais je voulais voir les choses avec mes yeux à moi. Il y a une tristesse évidente dans cet endroit mais il existe aussi une chaleur, une beauté jamais mise en avant. J'ai vu des personnes mettre du cœur et de la tendresse dans certaines choses. La beauté à mes yeux est indissociable de la nature humaine que je dépeins et je voulais qu'on le voie à travers mes images - l'individualité plus que la situation globale. 

Tu dirais de ton travail qu'il s'attache à révéler l'histoire de ces individus ? J'étais réellement touchée par ce que j'ai vu là-bas et je veux que les gens le ressentent à leur tour. J'espère que mon livre aura pour le spectateur une valeur testamentaire, qu'il permettra aux gens de voir le monde comme il est, avec sa dureté et sa douceur, sa beauté, sans jamais qu'il en soit futile. C'est important de faire les choses.

La maison est un symbole unificateur et universel…
C'est le cœur de l'humanité ! Sans basculer dans le cliché, c'est une vérité. Dans chaque maison, chaque pièce, chaque intérieur, on retrouve la personnalité de celui qui l'habite. Quelqu'un qui me ressemble. Les images aident les gens à se retrouver, se reconnaître en l'autre alors qu'ils sont, au premier abord et pour beaucoup, des étrangers. D'un point de vue historique, je suis heureuse d'avoir capturé ces espaces éphémères. Ils sont une trace, forment une mémoire de la vie qui s'est déroulée sur place. Pour qu'on ne les efface pas de la carte. 

C'est sans doute le plus choquant dans cette histoire... La manière dont ils ont été traités et chassés après tout ça... 
Je pense que le plus choquant reste de ne pas savoir ce qu'il adviendra. Quand je suis retournée dans la Jungle après sa démolition, il était tard, les gens faisaient du feu, je faisais les 100 pas en essayant de trouver un taxi pour me ramener. Un homme afghan qui venait d'arriver sur place sans savoir ce qui était advenu, m'a demandé de l'aide. Il faisait un froid terrible et m'a dit que le peu de volontaires encore sur place lui avaient rétorqué qu'il était trop vieux pour être épaulé. Je lui ai offert ce que j'avais mais il était trop gêné et poli pour accepter. Je n'ai pas eu le fin mot de l'histoire mais c'était l'interaction la plus poignante que j'ai eu là-bas. À sa lumière, la situation globale est apparue complètement insoluble. Je l'ai vu s'éloigner et pleurer, tous les 10 pas. Il faisait nuit noire et impossible de trouver un taxi à Calais. Il me restait 30 minutes pour choper mon Eurostar, donc j'ai décidé de rejoindre l'homme sur le bord de la route. 5 minutes plus tard, deux femmes m'ont prises avec elles et m'ont emmené jusqu'à mon train. Je l'ai eu de justesse. 

De retour à la maison, je me suis mise à comprendre à quel point cette situation était injuste, triste qu'une femme blanche, sur le bas-côté de la route, se fasse prendre en stop au bout de 5 minutes d'attente et soit secourue alors que cet autre être humain, tout près de moi, est resté seul, sans aide. Les problèmes nous touchent directement et qu'est-ce qu'on peut faire ? Comment aider ? C'est probablement ce qui m'a le plus touché - le fait de savoir que je ne peux pas ou peu aider. Mais rien ne sert de se dire ça, il faut continuer à agir. 

Homes est publié aux éditions Loose Joint.  L'édition classique est écoulée mais vous pouvez encore vous procurer l'édition spéciale. Vous pouvez également donner vos dons à lacimade.org

Credits


Texte : Felix Petty
Photographie : courtesy Harley Weir