Kiddy Smile

grâce au voguing, paris vit plus fort

La scène voguing a renoué avec ses racines spirituelles pour faire battre le coeur d'un Paris chaque jour plus soudé, ouvert et solidaire. Rencontre avec ses pionniers.

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juil. 7 2016, 4:10pm

Kiddy Smile

Lasseindra, la mère Guyano-Américaine de la House of Ninja est pour beaucoup l'une des fondatrices de la ball scene parisienne. Ses performances dans les clubs gay de la capitale ont très vite suscité un intérêt grandissant chez les kids dont l'ouverture d'esprit, l'envie de danser et la quête de nouvelles formes d'expression ont trouvé leur maitre à penser. Et surtout, une communauté.

Le Voguing est nouveau dans la ville. Pour autant, il semble aujourd'hui que cette façon de se mouvoir a toujours fait partie intégrante du paysage parisien underground. Les Houses parisiennes sont au nombre de 4 : Mizrahi, Ninja, LaDurée et Ebony. Toutes ont été créées en six ans seulement et les bals rassemblent généralement plus de 200 personnes. Le légendaire Cleopatra Ball, quant à lui, peut se targuer de réunir plus de 1000 vogueurs. De la Générale au Carreau du Temple, le voguing s'empare des lieux désormais emblématiques de la scène parisienne et réunit des vogueurs du monde entier, de Paris à Baltimore.

Lasseindra a connu la scène voguing de Harlem où elle a passé son adolescence. "Ma première fois en club, j'avais tout juste 13 ans. Et j'ai compris qu'il existait un endroit où j'étais entourée de gens comme moi. Je me suis sentie libre, et surtout, comprise." Cet élan communautaire, où règnent confiance, tolérance et désir d'apprendre, l'a instinctivement poussé à donner naissance à la scène voguing parisienne, lorsqu'elle s'y est installée au milieu des années 2000. C'est à elle qu'on doit d'avoir appris aux clubbeurs de la capitale, les premiers pas du voguing.

Precious, aujourd'hui Mère de la House of Ebony à Paris, a appris aux côtés de Lasseindra. "Precious est une des premières à s'être mise au voguing, quand je suis arrivée à Paris, confie Lasseindra. Elle regardait beaucoup de vidéos sur YouTube et dansait dans une, celle qui opposait Leiomy Mizrahi à The Evisus. Elle portait une perruque rose. Je l'ai tout de suite reconnue. Quand elle m'a vu, elle m'a jeté un regard du genre 'non, tu mens'. Je lui ai dit que je savais pour la danse, elle m'a dit : 'Montre moi'. C'est ce que j'ai fait. Je n'ai jamais pensé être la meilleure. C'est juste que je savais des choses. Je leur ai montré ce que je savais faire, je leur ai donné tout ce que je savais."

Peu de temps après cette rencontre, Lasseindra montait la House of Ninja à Paris, Precious la House Ebony et "une autre vraie meuf est arrivée : la Mère Steffi Mizrahi. Elle m'a aidé à tout mettre en place," explique Lasseindra. La plupart des Houses parisiennes sont des extensions des new-yorkaises et maintiennent de bons contacts avec leurs membres. Les Français apprennent de leurs confrères et sœurs américains, et les Houses new-yorkaises tirent beaucoup de fierté à voir Paris marcher dans leurs pas. Après tout, Paris reste la capitale de la mode, le territoire de tous les idéaux. Les danseurs la voient comme un eldorado des possibles.

Precious, casquette de baseball vissée sur sa tête tressée, pimpante et maquillée quand on la rencontre, s'est laissée emporter par l'énergie de la scène voguing. Il y a encore 10 ans, il n'était qu'un jeune étudiant un peu renfermé, du nom de Gary. Aujourd'hui, elle est devenue Mère d'un foyer très particulier, et s'occupe de 15 enfants. "C'est ma passion, confie-t-elle.. "Avant le voguing, j'étais timide. La danse m'a transformé. Aujourd'hui, la seule chose qui m'importe ce sont mes enfants." Precious organise des spectacles et des performances somptueux - c'est la House Ebony qui est à l'initiative du Murder Ball. "C'est une de mes missions," déclare-t-elle. Et des missions, les Mères du voguing en ont à accomplir. Plus que de la danse, le voguing est une communauté, un support sans faille pour les kids qui y mettent un pied. Lasseindra est une mère à plein temps elle aussi.

"Je prends soin de mes enfants. Je n'ai qu'une ambition : qu'ils trouvent un jour du travail. Je dois leur transmettre du courage et de l'énergie. Tout le monde s'entraide dans les Houses."

Il faut également rendre ses lettres de noblesses à un grand nom de la scène parisienne : le génial et solaire Kiddy Smile, dont les mixes remarqués aux bals l'ont poussé à rejoindre la House of of Mizrahi, tenue par Steffi. Kiddy (qui est par ailleurs à l'origine des bande-sons des défilés Balenciaga et un invité d'honneur du Berghain) raconte pour sa part que la force communautaire au sein de la scène voguing l'a aidé à se construire et à s'affirmer, en tant que personne et en tant qu'artiste ("Je me sens fort quand j'arpente les podiums"), à mieux se connaître ("Je n'ai jamais mis les pieds dans une école de mode mais j'adore m'habiller avec style. Tour ça, je le dois entièrement à !a scène Ballroom !"). Une identité dont il est fier et qu'il assume aujourd'hui (surtout depuis qu'il a tout révélé à sa mère).

Aux yeux de Kiddy, la House of Mizrahi "a créé un espace où les gens se sentent libres d'exister et d'être ce qu'ils sont. Il enchaine : "Tu veux porter une perruque ? Porte une perruque ! Tu veux porter des faux seins ? Fais-le ! Jamais personne ne te jugera là-bas. Sauf pour ta performance artistique. Une fois sur la piste, tu dois donner le meilleur de toi-même. Mais ton identité, ton look, ton homosexualité ne regardent que toi." Le jeune musicien regrette seulement que la scène parisienne ait mis du temps à éclore. "J'ai 28 ans et j'envie les kids de 14 ou 15 ans qui peuvent, aujourd'hui, s'affirmer et s'assumer grâce à la scène ballroom sans craindre le jugement des autres. Quand j'avais 15 ans, ce genre d'endroit n'existait pas."

Kiddy compare la scène voguing à un mouvement, plus que jamais politique et encore méconnu ou déformé par ceux qui ne le comprennent pas. La scène gay parisienne est à ses yeux, prisonnière de ses aprioris, de sa discrimination et de son exclusivité. La scène voguing, elle, déconstruit les préjugés et pousse les trans et les gay noirs à s'unir et s'affirmer. "C'est un mouvement noir et homosexuel. Un grand pas dans l'histoire. Je suis fier d'avoir vu ses premiers pas et d'en faire un peu plus partie chaque jour."

Kiddy Smile

K'nedy Mugler

Prototype Khan

Yanou Ninja

Precious Ebony

De gauche à droite : Ari Mizrahi, Neutron Mizrahi, Willow Mizrahi

Tous nos articles sur la scène voguing parisienne : 

kiddy smile : "des producteurs noirs de house en france ? il n'y en a pas"

lasseindra ninja : "la ballroom est une société, avec des lois, des mécanismes"

paris is burning, pour de vrai 

Credits


Texte : Stuart Brumfitt
Photographie : Pierre Ange Carlotti