Thirstin Howl the 3rd and Jesus, Photography Tom Gould

brooklyn 1980, quand les gangs s'habillaient en polo ralph lauren

"Bury Me With the Lo On" est le seul et unique livre qui retrace l'histoire et l'évolution des Lo Lifes, le crew iconique de New York qui a fait du Polo Ralph Lauren le symbole d'une contre-culture urbaine, vestimentaire et philosophique.

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juil. 11 2016, 8:20am

Thirstin Howl the 3rd and Jesus, Photography Tom Gould

Aujourd'hui, certains jeunes peuvent aisément poireauter des jours et des jours devant une boutique Supreme. Il y en a qui vont payer (ou tenter de payer) les gars de la sécu pour s'assurer une entrée avant les autres. Il y a ceux qui, moyennant finance, font la queue pour les collectionneurs les plus acharnés. Et puis il y a une grande partie des patients qui ne sont là que pour revendre les raretés de la marque sur eBay - ça paye le loyer. Dans le shop new-yorkais de la marque, il est arrivé que les choses dérapent, que la sécurité ne puisse être assurée et que l'émulation et la tension laissent place à des actes de violence, éparpillant la foule. Mais les plus persistants des fans finissent toujours par revenir. Trouver la pièce en exclusivité, la porter avec un style infini et bousculer les codes vestimentaires : voilà trois règles qui dictent les traditions du look new-yorkais depuis déjà bien longtemps. Mais avant que les cool kids à la pointe du streetwear ne jettent leur dévolu sur Supreme, leur cible, c'était Polo.

Dans un sens, les Lo Lifes - gang qui ne vivait (et ne mourrait parfois) que pour Ralph Lauren - forment une entité mythologique. Ils appartiennent à un New York qui n'existe plus et qu'on a de plus en plus de mal à s'imaginer. À la fin des années 1980 les gosses de Brooklyn envahissaient les boutiques huppées du centre-ville à la recherche de fringues Polo à refourguer dans leur quartier - revendant parfois les vêtements aussi tôt que dans le train du retour. Avant de se réunir sous une seule et même bannière, les crews étaient locaux : les Ralphie's Kids à Crown Heights et Polo USA (United Shoplifters Association) à Brownsville.

Photographie Thirstin Howl the 3rd, 1988

Ralph Lauren incarne depuis toujours le luxe à l'américaine ; une marque qui s'est bâtie sur les codes visuels d'une éducation élevée, des loisirs et des activités réservés à l'élite, et surtout un prix qui va avec. Un rêve américain qui n'a jamais été pensé à l'attention des gosses de Brooklyn. Ils l'ont donc repris à leur compte, remodelé pour se créer leur propre rêve. En faisant ça, ils ont permis la convergence que l'on connait actuellement entre la culture hip-hop et la haute-couture. Une symbiose qui paraît logique, presque cosmique... Après tout, Ralph Lauren et le rap sont tous les deux nés dans le Bronx.

Le livre Bury Me With the Lo On est le premier document historique chroniquant avec précision l'évolution des Lo Lifes en une véritable diaspora. Né d'une collaboration entre le fondateur des Lo Lifes et rappeur Thirstin Howl et le photographe Tom Gould, le livre adopte une approche anthropologique du sujet. On y trouve des interviews de vieux briscards des Lo ainsi que certains des plus connus de leurs disciples (Raekwon, Just Blaze et Despot, pour ne citer qu'eux) accompagnées des portraits intimes tirés par Gould. Sont également inclus dans le bouquin des coupures de presse relatives aux Lo Lifes, des photos de paysages urbains, des cités d'où venaient ces jeunes et la collection perso de Polaroïds de Howl. Sur l'un d'eux, on peut voir un gosse sourire fièrement alors qu'il est photographié par la police après s'être fait choper avec 4000$ de marchandise volée. Il y est écrit à la main "Proud 2 Be There".

Cette semaine avait lieu le lancement du livre aux Red Bull Studios. On est allé poser quelques questions à Tom Gould. 

Uncle Disco, Photographie Tom Gould

Qu'est-ce qui t'a donné envie de t'intéresser aux Lo Lifes et comment les as-tu rencontrés ?
Je suis né à Auckland, en Nouvelle-Zélande — un endroit à des milliers de kilomètres de Brownsville et Brooklyn. La première fois que j'ai entendu parler des Lo Lifes, c'était au début des années 2000. À l'époque, j'étais encore ado. Lorsque Thirstin Howl the 3rd a sorti son album, Skillionaire, en 1999, les grands avec qui je trainais avaient l'habitude d'écouter sa musique. Tous portaient déjà des Polos. En Nouvelle-Zélande, les kids ont l'habitude de s'inspirer de tout ce qui touche aux States et plus particulièrement à New York. À travers la musique et leur style, j'ai fini par apprendre l'existence des Lo Lifes. Pour moi, c'était une révolution. La plupart des rappeurs que j'écoutais ne parlaient que de guns, de meufs, de drogue et de chaines. Aucun d'entre eux ne parlait des vols en magasins ou des petits délits quotidiens. Aucun ne portait un regard un peu cynique sur leur propre situation.

Photographie Thirstin Howl the 3rd, 1988

En tant que jeune photographe, je me suis très vite intéressé aux contre-cultures, aux phénomènes peu médiatisés. J'aime raconter des histoires qu'on n'a pas l'habitude d'entendre. Ado, j'étais fasciné par New York, son histoire, ses tendances, son énergie, sa musique. Je rêvais d'y faire un tour. C'est ce que j'ai fait en 2009. Je ne connaissais personne, n'y avais jamais mis les pieds. Par chance, j'ai croisé Meyhem Lauren, presque par hasard. C'est un rappeur et surtout, un membre de la nouvelle génération de Lo Lifes. Cette communauté avait suscité l'intérêt de quelques photographes et magazines américains mais aucun livre n'avait encore été dédié à cette contre-culture. Meyhem m'a présenté à Thirstin et ensemble, on a décidé de se concentrer sur le bouquin. 

RLPC, Photographie Tom Gould

Comment la communauté a-t-elle évolué à travers les décennies ?
Les années 1990 sont fascinantes. La plupart des Lo Lifes aux origines du mouvement étaient déjà morts, emprisonnés ou s'étaient retirés pour fonder une famille. Une nouvelle génération, plus jeune, a fait de la mode son mot d'ordre. À cette époque, Ralph Lauren commençait à réinventer l'esprit de la marque : plus graphique, plus sportswear et plus ancré dans la culture Américaine au fur et à mesure que la décennie s'allongeait. Jusqu'au milieu des nineties, on peut dire que c'était l'âge d'or du polo. Cette tendance a fait naitre toute une culture de la rue - et pas mal de mecs ont tout fait pour obtenir ces pièces iconiques qui célébraient l'époque. 

J-Love and Jedi, Photographie Tom Gould

Mais la musique est l'élément qui a réellement donné de l'ampleur au mouvement. Beaucoup d'historiens du hip hop considèrent qu'il est né dans les rues avec les kids puis avec les rappeurs qui ont commencé à faire gaffe à leurs sapes. Il suffit d'entendre un mec comme Raekwon. Dans le livre, il raconte que les kids arpentaient Downtown Brooklyn en polos et que ça lui a donné envie de s'y mettre à son tour. Il est vite devenu un grand artiste dont les apparitions en polo à la télé, ont fait le tour du monde pour s'étendre à toute une génération. Aujourd'hui encore, les kids issus de classes sociales populaires ou défavorisées sont nombreux à faire perdurer cette tendance : ils portent des polos, les collectionnent pour prouver qu'ils peuvent devenir ce qu'ils veulent devenir. 

Lo Lifes Japan, Photographie Tom Gould

La citation de Just Blaze, dans ton livre, est l'une de mes préférées : "Je suis pas un cow-boy, je suis pas un skieur pro et je me balade pas en yacht. Mais puisque je suis un kid du quartier, je rêve de devenir tout ça. C'est pour ça qu'on s'habille de cette façon."
Ralph Lauren n'avait jamais targueté les gens qui vivent à Brownsville ou Crown Heights : il ne s'est jamais intéressé à eux, ni n'a cherché à se faire une place dans le marché du hip hop. Donc ceux qui s'habillaient en Ralph s'appropriaient vraiment les sapes, se donnaient du style, de la confiance, du pouvoir en se sapant. Des adolescents de Brownsville et Crown Heights se sont retrouvés parce qu'il avaient tous vécu la même enfance, grandi avec la même envie - être cool, se saper, et s'approprier des fringues qui n'étaient pas conçues pour eux. Mais c'est aussi une réflexion sur le système de classes et la société de consommation à l'Américaine. Des mecs vendraient leur mère pour ce genre de sapes. 

RLPC, Photographie Tom Gould

Quel message veux-tu transmettre à ceux qui découvriront ton bouquin ?
Je veux juste transmettre un pan de l'histoire de la mode, l'histoire de ces kids. C'est un mouvement méconnu mais important pour l'histoire de New York. Il mérite qu'on le documente, qu'on le comprenne et qu'on le célèbre. Je veux juste que les gens kiffent et s'identifient à ces kids, c'est tout. 

Bury Me with the Lo On est publié par Victory Journal

In Times Square (The Deuce), Photographie Tom Gould

Preme, Photographie Tom Gould

RLPC, Photographie Tom Gould

Credits


Texte : Emily Manning
Photographie : Tom Gould et Thirstin Howl the 3rd Archive