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robots et amour font-ils bon ménage au japon ?

L'artiste Scottee nous emmène à la rencontre d'une jeunesse en mal d'affection.

par Scottee Scottee
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12 Octobre 2015, 1:23pm

L'adage dit que les meilleurs parfums viennent dans les petites bouteilles. Au Japon, c'est dans les distributeurs automatiques qu'on les trouve : des canettes de thé vert aux culottes sales d'écolières en passant par de petites figurines pour enfant monnayant 100 yen - les distributeurs japonais sont de vrais nids à trésors. Une robotisation qui touche aussi les restaurants où les commandes se passent à l'extérieur de l'enseigne, depuis des IPad. Résultat, cet usage abusif et forcené de la technologique est en voie d'éradiquer toute forme d'interaction humaine jusqu'à rendre embarrassante la moindre accolade. Donc comment se fait-il que, dans une société où l'on se débarrasse volontiers des banalités usuelles qu'implique le contact humain, les gens soient prêts à payer pour un lot d'affection ?

Comme tout Européen moyen, ce qui m'attire dans la culture japonaise sont toutes les petites bizarreries qu'elle comporte : porter des gants au lit pour garder des mains jeunes, respecter un silence de mort dans les transports publics et fréquenter les Love Hôtels - ces hôtels adeptes du 5 à 7 ou du sexe à la minute. La plupart d'entre eux proposent des chambres à thèmes (pour plus de fun) et louables à l'heure. Pour être très honnêtes, j'ai entamé mes recherches sur ce phénomène muni d'un paquet d'aprioris. Je m'attendais à découvrir des endroits miteux et rencontrer des types graveleux en trench ringards - bref, la panoplie clichée du sexe underground. Mais j'ai vite compris que ma vision très européenne de la prostitution et de son économie n'avait rien à voir avec le phénomène que je m'apprêtais à découvrir.

Pour me faire ma propre idée je me suis rendu un soir, accompagné de mon ami, dans un de ces fameux Love Hotels après avoir déjoué les labyrinthes sinueux qui y mènent - conçus pour préserver la discrétion des clients. Une fois arrivés dans un hall éclairé aux néons blancs, une voix étrangère nous a exhortés à "faire notre choix". Après un rapide parcours du "menu", nous avons opté pour une "Romance Européenne" - doutant quelque peu de cette appellation vague. À la seconde, un ascenseur s'est ouvert à nous, une petite lumière nous indiquant d'y pénétrer. Petite musique de fond - une reprise en "japanglais" douteux (si si ça existe) du tube Heartbreaker de Mariah Carey - avant un arrêt brutal de l'ascenseur. À la sortie, des flèches clignotantes pour nous indiquer le chemin jusqu'à notre nid d'amour. Sans surprise, de nouveaux distributeurs automatiques plantés dans les couloirs nous proposaient une sélection large de préservatifs (en plus des dix mis à disposition dans chaque chambre) et de sex toys en location. Comme dans tout hotel digne de ce nom, nous avons pu commander à manger - une pizza Domino bien sûr. Vingt minutes plus tard, une trappe s'est ouverte et ladite pizza y est apparue accompagnée de petites patates en formes de smiley (qui l'eut cru).

J'ai fini par demander à Sumi, notre guide, de nous expliquer un tel engouement pour les Love Hotels : "Le sexe est toujours un tabou et il est très mal vu de ramener quelqu'un chez soi à moins d'être marié. Nous parlons rarement de sexe en famille - c'est une des raisons pour lesquelles j'ai fréquenté les Love Hotels étant ado. J'y allais avec mon copain dans le dos de mes parents." En Europe, tout le monde pense avoir dépassé ce stade qu'on qualifie aisément de primaire et s'être libéré des tabous du sexe. En réalité, notre approche de la prostitution ne diffère en rien des Love Hotels. Le principe est le même : la quête du désir et celle d'être désiré. Au premier abord, les Love Hotels sont synonymes de perversité mais il se pourrait qu'ils reflètent une approche en réalité bien plus saine et plus honnête du sexe.

Au japon, ce besoin d'affection connaît plusieurs remèdes. Il existe par exemple des "Cat Cafés" où l'on peut caresser des chats tout un aprem. Un marché fécond (les cafés y coutent une fortune) qui offre la possibilité de se faire des amis poilus sans les encombrements et la complexité propres aux relations humaines. Ce phénomène a vu le jour dans le quartier d' Akiharbara à Tokyo, connu pour ces magasins tech ultra pointus et fief des membres du girls band japonais le plus connu, j'ai nommé AKB48. Une des dernières innovations de cette "geek-city" : un shop de Co-Dodo (le nom lui-même en vaut le détour). Son propriétaire, Masashi, a saisi la brèche d'une jeunesse en mal d'affection et a ouvert le premier espace au monde dédié au câlin. "Oui, que des câlins," explique-t-il. N'importe qui peut s'y rendre et payer 30 dollars pour s'allonger 10 minutes aux côtés d'une femme, payer 10 dollars de plus pour une caresse capillaire ou pour un lavage d'oreilles, un long regard droit dans les yeux ou pour que votre partenaire revête un costume kawaii. Selon une des "calineuses" que j'y ai rencontrée là-bas, "la plupart des gens ici sont jeunes et célibataires, c'est très surprenant." Mais elle nous explique également qu'elle ne souhaite pas "s'encombrer d'un mari." Ce genre d'attitude face au mariage ou à l'engagement ne reflète pas un simple penchant pour une vie en solo mais quelque chose de bien plus profond. La disparité des salaires entre les sexes au Japon est la plus élevée du monde occidental avec un écart de 66% engendrant une pression sociale et familiale énorme et poussant les jeunes filles à se marier à tout prix. Peut-être serait-ce la raison pour laquelle certaines Japonaises aient fait le choix de se lancer dans l'amour intérimaire ?

L'art de sociabiliser est devenu une denrée commerciale - et les bars à hôtesses l'ont bien compris. Si vous êtes plutôt du genre à tomber pour un homme en costume Frank Perry dans un faux pub anglais ou si vous penchez pour les femmes enrobées qui se délectent de rice balls déguisées en petits cochons, vous serez servis. Les bars à hôtesses mettent un point d'honneur à contenter tout le monde et s'adaptent à toutes les envies. Les hommes et les femmes paient pour obtenir la compagnie de ces hôtes, leur achètent parfois des bijoux hors de prix et s'engagent dans une relation de dominant/dominé. En retour, les hôtes offrent leurs bons mots, du réconfort, et parfois des compliments. Ils passent la soirée à satisfaire le moindre désir de leurs clients et ensuite, dépensent tout leur argent dans d'autres bars à hôtesses, dans un cercle vicieux qui appelle la solitude.

À 21 heures un mardi soir, me voilà perdu dans les rues sombres d'Osaka. Je demande à mon guide de nous emmener dans un cabaret et tandis que nous entrons dans le Universe Show Bar, des échos de Lost in Translation me reviennent. Les show bars sont les repères de cinquantenaires libidineux qui enchaînent les verres de whisky en fixant la barre des gogo danseuses, à quelques mètres du comptoir. Une trapéziste du nom de Bambi me dit: "Je pense que ces endroits attirent les businessemans japonais parce qu'ils répondent à leurs fantasmes sexuels sans trop en faire. Moi j'adore mon travail - c'est plus du divertissement sexuel que de la prostitution. Je ne suis pas call-girl." Les services proposés sont peut-être moins innocents que dans le quartier d' Akiharabara - les clients jouent au chifoumi pour avoir le privilège de toucher les seins de la serveuse. Vous trouvez cela cynique? De notre petit point de vue d'Occidental, la prostitution est souvent vue à travers le prisme du trafic du corps humain, du proxénétisme et de la violence. Mais en m'aventurant dans ces lieux, je n'ai pas ressenti le poids d'une exploitation ou d'une servitude non volontaire. Je ne dis pas que c'est inexistant au Japon, je dis juste que ce besoin de proximité et d'affection est bien moins sinistre qu'il n'y paraît, et moins sexuel qu'on ne l'attend.

Alors quel est le côté obscur d'une société qui se détourne de plus en plus du contact humain ? Sa population vieillissante ! Au Japon, les cinquantenaires sont plus nombreux que les moins de 20 ans, les mariages sont rares et le taux de natalité en chute, les cyber-boyfriends sont préférés à ceux dans la vraie vie. Mais dans un monde surpeuplé, est-ce une si mauvaise chose ? Pourquoi blâme-t-on la société japonaise et sa robotisation des rapports humains ? Est-ce le féminisme grandissant qui dit "non" au patriarcat ? Notre soif de liberté ? Est-ce le résultat d'un pays rongé et animé par le capitalisme à outrance ? Est-ce une des conséquences de l'auto-censure japonaise ?

Je pense que la façon dont les Japonais consomment l'affection est symptomatique de notre époque. Nous voulons tout, tout de suite. Peut-être que les Japonais sont finalement plus honnêtes que nous. Avant de penser que je me fais l'avocat du diable, réfléchissez-y à deux fois la prochaine fois que vous trainerez avidement sur Tinder. Au fond, nous cherchons tous la même chose : l'amour.

Credits


Texte Scottee
Photographie gaelx