de casablanca à johannesbourg, la mode africaine n'a jamais été aussi fière

La première exposition dédiée à la mode contemporaine africaine se tient depuis quelques jours à Brighton. De Lagos à Nairobi en passant par Casablanca, la curatrice Helen Jennings a documenté les scènes artistiques en pleine ébullition.

par Helen Jennings
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03 Mai 2016, 8:05am

Cette semaine, le musée de Brighton célèbre la mode africaine aux côtés de la FCA (Fashion Cities Africa) - Casablanca, Nairobi, Johannesbourg et Lagos seront à l'honneur. Chaque ville possède ses talents émergents qui façonnent ensemble la mode africaine de demain. "Dans certains cas, les scènes sont plus underground, dans d'autres, plus établies. Certains créateurs sont aujourd'hui reconnus à l'international, d'autres essaient de trouver un juste milieu entre mode globalisée et identité locale", explique Helen Mears, curatrice en charge de la collection art du monde. "L'exposition explore toutes ces facettes et ces identités différentes, et invoque la grande histoire derrière la petite."

L'équipe de commissaires d'exposition a passé plus de trois ans à dialoguer avec des spécialistes, des créateurs et d'autres professionnels afin de rendre compte de la diversité que propose la mode africaine actuelle. Au sein de l'exposition, on découvre des tissus, des matières, des photographies, des peintures et des films. "Les villes africaines sont toutes très différentes et je veux que les visiteurs soient emballés par cette effusion de styles et de pratiques", ajoute-t-elle.

Depuis près d'une décennie, l'industrie de la mode africaine ne fait que grossir. Les politiques étrangères des différents pays, la mondialisation, l'essor des nouvelles technologies comme celle des réseaux sociaux ont boosté le marché de la création. Selon des chiffres d'Euromonitor, le marché de la pompe en Afrique subsaharienne rapporterait aujourd'hui plus de 31 milliards de livres sterling. Et quand on sait que plus de 70% de la population du continent a moins de 30 ans, le futur de la création semble particulièrement bien parti pour exploser.

La journaliste et écrivain Hannah Azieb Pool est l'auteure du catalogue de l'exposition. "Afin de célébrer les créateurs et artistes comme il se doit, j'ai tout fait pour souligner le fait qu'il n'existe pas une seule et même mode africaine, pas plus qu'il n'existe une mode européenne. Certaines villes africaines bougent et vibrent en ce moment, chacune répond à des influences et des esthétiques différentes, ce que reflètent les créateurs présentés", écrit Hannah, dans son introduction. Elle est partie pour Joburg et Nairobi pour documenter la scène mode underground locale. Dans chaque ville, elle note que "nous avons retrouvés des thèmes récurrents chers aux créateurs, stylistes et journalistes mode qui nous ont raconté leurs frustrations, leur joie face à cette industrie grandissante… la mode est un des piliers de l'identité, une manière de prendre des risques et d'incarner une époque et une énergie."

À Lagos, la scène mode est en pleine ébullition, un phénomène qu'on peut aisément imputer à la réputation entrepreneuriale de la mégalopole. "Nos créateurs répondent à cette énergie que tous les nigériens partagent. Notre mode est exubérante, audacieuse et s'engage à délivrer un message politique", confie Tokini Peterside, consultante stratégie spécialisée dans le luxe africain. Derrière sa marque Maki Oh, la créatrice Amaka Osakwe offre à l'indigo une aura sulfureuse et politique, qu'elle distille dans des silhouettes ultra-modernes. Adebayo Oke-Lawal, pour Orange Culture, a choisit de célébrer la culture nomade à travers ses collections homme. Les deux créateurs ont été sélectionnés pour le prix LVMH et leurs pièces commencent à s'exporter en dehors des frontières africaines. Lisa Folawiyo est connue pour avoir réinventé l'Ankara, (un tissu traditionnel de l'Afrique de l'Ouest) en l'ornant de broderies faites main. Et Bubu Ogisi, derrière I.Am.Isigo présente à travers ses collections une mode androgyne et dégenrée. "Tout se passe à Lagos. La ville a trouvé sa voix, confie le créateur. Notre moteur, c'est le stress d'être dans une ville aussi contradictoire et bouillonnante, c'est ce qui nous rend si créatifs. Il y a toujours de la beauté dans le bordel."

Johannesbourg possède le street style le plus influent et le plus envié de l'Afrique du Sud. Un phénomène qui s'est façonné sur l'esthétique et la culture vestimentaire des crews. I See A Different You sont des pionniers en la matière. Leur blog met en lumière toute la jeunesse underground de Soweto et collabore aujourd'hui avec Edun et Levi's. Khumbala fait des shootings comme à l'époque de ses grands-parents. The Sartists bouscule les codes du sportswear retro avec adidas. Et les Boys of Soweto continuent d'insuffler à la ville une aura irrévérencieuse et sexy. Pendant ce temps, l'industrie a fait naitre des noms comme KlûK CGDT (les plus belles robes de soirée) et Thula Sindi (les costumes les plus élégants) et Marianne Fassler (la palme des imprimés les plus audacieux).

La scène mode de Nairobi se concentre sur la pratique du Mitumba, donc de la récupération. Les frères et sœurs blogguers Velma Rossa et Papa Petit, plus connus sous le nom de 2ManySiblings, ont transformé cette pratique de la récupération de fringues en une forme d'art. "Notre mission a évolué au fil du temps. Au début, on voulait juste documenter notre style à nous et comment il interfère avec notre environnement, afin de représenter au mieux la scène contemporaine africaine," raconte le duo. Aujourd'hui, À travers leurs photos, c'est tout un pan de la culture underground africaine qui s'exhibe sous nos yeux.

La styliste Sunny Dolat, de son côté, est à l'origine du collectif Nest Collective. Dans le film To Catch A Dream, le collectif met en scène les looks des créateurs émergents de Nairobi, comme les plus reconnus, à l'instar d'Ann McCreath, Ami Doshi Shah, Adèle Dejak, Katungulu Mwendwa et Kepha Maina. "La mode au Kenya est en train d'exploser, nous voulons que le monde entier voit ce qu'il s'y passe, parce que c'est beau et local. C'est une période très féconde où les jeunes créateurs émergent et distillent une nouvelle esthétique dans leurs pièces. Ils s'éloignent des imprimés classiques et se dirigent vers une sensibilité plus minimale," explique Dolat.

Casablanca, quant à elle, est devenue l'épicentre de l'industrie de la mode au Maghreb. Sa position géographique, au carrefour entre orient et occident, est à l'image de la mode qu'elle invente et réinvente au quotidien. "On emprunte des esthétiques à l'Europe, l'Afrique et la péninsule arabique tout en y insufflant notre propre sensibilité. Ici, on peut facilement basculer d'une culture à une autre et l'exprimer à travers son style", soutient la journaliste marocaine Mouna Belgrini. Le plus grand segment de l'industrie répond à la demande de caftans avec Zhor Raïs et Zineb Joundy, qui en sont les maitres établis. Mais les jeunes designers innovent. Ghitta Laskrouif mixe matières technologiques et tissus vintage. Les t-shirts de Yassine Morabite pour Zazlouz sont imprimés avec des illustrations de Cara Delevingne et Kate Moss maquillées dans le style berbère. Et les pièces singulières d'Amine Bendriouich sont portées par Skrillex comme les membres de Massive Attack : "Quand j'ai commencé en 2007, je voulais à tout prix renverser les clichés du chameau, du thé à la menthe et du caftan. Les gens pensaient que j'étais fou. Maintenant, il y a eu une évolution et la mode contemporaine émergente est beaucoup plus libérée," reflète Bendriouich. "Bientôt, nous aurons des marques marocaines reconnues pour leur excellence à l'échelle internationale. En tout cas je l'espère." La FCA aussi. 

Credits


Fashion Cities Africa, une exposition au Brighton Museum du 30 Avril 2016 au 8 janvier 2017
Photographie : Sarah Waiswa

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