une lettre d'amour à la jamaïque

Dans les années 1970, la photographe Beth Lesser sillonnait l'île à la recherche des plus beaux looks d'une génération portée par le reggae. Rencontre.

par Tish Weinstock
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13 Janvier 2016, 7:00pm

Quand elle était petite, Beth Lesser voulait être écrivain. Le destin en a décidé autrement. Beth a épousé l'homme de ses rêves et est partie photographier le quotidien de la Jamaïque. Née et élevée à New York, Beth a découvert la musique et les mélodies locales quand elle était enfant. Captivée, à l'adolescence, par l'esthétique et la culture de l'île, la photographe a enchainé les voyages en Jamaïque et a sillonné l'île à la recherche de ses musiciens qu'elle a immortalisés dans son zine The Reggae Quarterly. Ses photos feront bientôt l'objet d'une exposition au KK Outlet à Londres, en association avec Riposte Magazine. On en a profité pour la rencontrer. 

Quand as-tu découvert le reggae et qu'est-ce que ça t'a fait ?
Enfant, mes parents sont partis en Jamaïque pour les vacances. Ils m'ont ramené un album d'un groupe folk The Fratt's Quintett, ça m'a fasciné. J'aimais tout de leur musique - les mots, les mélodies, le thème, les voix. J'ai découvert le reggae par le biais du punk. Mais vers la fin des années 1970, j'ai compris que le rock n'avait plus rien à m'offrir. La vie m'a menée au reggae. Avec mon mari Dave, on a commencé à en écouter beaucoup, beaucoup, beaucoup. Je ne l'ai plus quitté depuis.

Quelle a été ta première impression de la Jamaïque ?
La surprise. La première fois que j'y suis allée, je m'attendais à ne trouver que des raggaemen. En fait, les mecs qui vendaient des disques passaient leur temps à écouter des cassettes de ''dance'', des enregistrements live des dernières sessions du quartier où les djs se mettaient à improviser un rap sur les sons qu'ils passaient - comme les rappeurs américains aux Etats-Unis dans les années 1980. Et les paroles étaient tout sauf sympa et rangées. Il y avait de la musique partout et tout le temps. C'était magique. 

Qu'est-ce qui t'inspirais le plus chez les gens pour te donner envie de les photographier ?
Ils avaient tous une très forte personnalité. Et un style dingue ! Ils ont posé naturellement, sans que je leur impose quoique ce soit. Ils avaient tous, malgré les conditions extérieures et politiques, une énergie folle à partager. J'avais envie d'immortaliser cette confiance en soi, cette ouverture sur l'autre et cette énergie.

Comment ont réagi les gens à l'époque en voyant tes photos ?
Au début, personne ne s'y intéressait. Les artistes ne les inspiraient pas, ils ne correspondaient pas du tout aux standards américains de l'époque. On en était encore au look punk, très populaire et les gamins voulaient de la pop aussi nihiliste que possible. En Jamaïque, les mecs du label de Bob Marley, Tuff Gong, n'arrêtaient pas de nous répéter qu'on perdait notre temps en les photographiant. Il a fallu beaucoup de temps avant que le monde s'intéresse à cette culture et son esthétique. 

Comment peut-on photographier un pays et une culture sans en faire partie ? Est-ce que tes photographies ont soulevé des questions en rapport avec l'appropriation culturelle ?
La photographie est un instrument de communication. Tous ceux que j'ai photographié ont eu leur exemplaire. J'avais le sentiment que je devais leur donner autant qu'ils m'ont donné. Dans les galeries d'art, mes photos ont soulevé la question douloureuse de l'appropriation culturelle. Effectivement, je suis une femme blanche, venue d'Amérique pour photographier un peuple noir qui chante et parle du peuple noir dans ses chansons. Je comprends ces appréhensions quant à mon travail, mais je considère mes photos comme des archives. S'il y a avait eu beaucoup de photographes jamaïquains à cette époque pour immortaliser l'ambiance et l'énergie qui y prospéraient, ça aurait été différent. C'est un sujet controversé et je l'entends, mais parfois, quelqu'un d'extérieur à une culture peut aussi témoigner d'une époque et d'une atmosphère.

Quels sont tes projets en ce moment ?
Je réfléchis à l'idée de partager toutes mes images et photos sur une plateforme interactive en ligne. On y retrouverai tous mes livres, ainsi que mes numéros de Reggae Quarterly. Ça donnerait une idée de l'atmosphère qui régnait à Kingston dans les anénes 1980. 

kkoutlet.com

Credits


Texte : Tish Weinstock
Photographie : Beth Lesser

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