l'adolescence oubliée de staten island

Au large de Manhattan, la photographe Christine Osinski a immortalisé le ''quartier oublié" de New York, sa sérénité et surtout sa jeunesse loin des gratte-ciels.

par i-D Staff
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08 Mars 2016, 8:50am

Au début des années 1980, Christine Osinski, photographe, habitait encore à Manhattan, dans une unité d'habitation qui abritait ''une entreprise de stylos bille, des ateliers et 10 autres artistes en résidence.'' Lorsque le batiment a été vendu à de grands promoteurs, Christine et son mari ont cherché un autre endroit où vivre. ''Au début, on cherchait dans les quartiers un peu chauds, très populaires de New York : Brooklyn et le Bronx en premiers lieux. Et puis quelqu'un nous a parlé de Staten Island. On avait souvent pris le ferry, l'été, pour s'y rendre.'' Ils n'étaient pas les seuls. Surnommé "The Forgotten Borough'' (le quartier délaissé), Staten Island doit sa réputation aux new-yorkais qui, à cause de son emplacement éloigné, en oubliaient son existence (à part le Wu-Tang Clan, qui en est originaire, bien sûr). Le gouvernement n'y est pas pour rien : pendant très longtemps, l'île a servi d'unité de stockage à la ville - là où se stockaient les infrastructures laissées à l'abandon par New York. Le surnom donné à cette île a pris tout son sens quand l'ouragan Sandy a frappé la ville en 2012. L'île, dévastée, n'a reçu quasiment aucune aide du gouvernement. 

"Staten Island demeure le laissé pour compte de New York " enchaine Christine. "L'île est très proche du lower Manhattan et pourtant, personne ne s'y attarde.'' La photographe décide de s'y installer en 1982 et après avoir passé de mois à rénover la maison, l'été commençait à pointer. ''J'ai commencé à marcher le long de l'île, avec mon appareil photo. Je visitais enfin mon quartier, et je partais à la rencontre de ses habitants.''

Ses photographies, grand format, ont immortalisé les allées et venues des passants, ses maisons individuelles, la chaleur de l'été, loin des gros gratte-ciels de Manhattan. Restés dans l'ombre jusqu'à aujourd'hui, ces clichés sont désormais rassemblés dans un nouvel ouvrage Summer Days Staten Island. "J'étais dans l'observation du monde que j'avais autour de moi. Mais j'étais aussi dans l'introspection, dans la quête de ma propre identité dans un nouvel endroit."

Parle-nous de ton histoire à toi. En quoi ton passé s'est-il infiltré dans tes images de Staten Island ? 
J'ai tout de suite été attirée par le calme et la sérénité de Staten Island. J'ai grandi à Chicago, dans une famille issue de la classe ouvrière. L'énergie de New York était différente, mais je parvenais toujours à m'identifier à certaines classes sociales, un certain mode de vie. Ce qui m'a frappé à Staten Island, c'est le clash entre l'ancien et le nouveau Staten Island. À l'époque, l'île connaissait un véritable essor industriel et économique. Pourtant, beaucoup de familles vivaient encore dans de vieilles maisons pas retapées - maisons qu'ils tenaient de leurs ancêtres, la plupart du temps. Et moi, je suis arrivée en voyant toute cette nouvelle effervescence. Je me suis attachée aux jeunes générations de Staten Island, dont on parlait peu à l'époque. 

En quoi Staten Island était différent de New York ?
À Manhattan, tu pouvais tomber sur des gens de tous les échelles sociales, côte à côte dans la rue. À Staten Island, la mixité sociale était presque inexistante. En tout cas, à l'époque. Les gens avaient de l'argent. Il y a avait très peu de SDF. Donc j'avais à faire à une plus forte homogénéité. 

La plupart de tes sujets sont des adolescents. Pourquoi t'es-tu intéressée à cette jeune génération plus qu'à une autre ?
Je voulais dire quelque chose de cette jeunesse. Même le portrait le plus triste d'un adolescent demeure plein de vie, d'espoir et d'attentes. Les jeunes générations ont le regard tourné vers le lendemain. L'été, la plupart des habitants que je croisais ne dépassaient pas 16 ans. Ils se retrouvaient dehors, en bande, pendant que les parents restaient à la maison. 

Tu dirais de ta position qu'elle était celle d'une observatrice ? Ou t'es-tu immiscée dans le quotidien des ados que tu shootais ?
Tous ceux que j'ai photographié m'étaient étrangers. Et je ne les ai jamais revus. C'était un projet autour de la déambulation, de la découverte d'un quartier. J'étais comme un spectateur vierge devant ses habitants. La photographie est un médium génial quand on a trop peur de se confronter aux gens. C'est un objet qui m'a toujours permis de combattre ma timidité. Et puis c'était tellement agréable de rencontrer les gens dehors, à la lueur du coucher de soleil, l'été. 

Quel rôle joue la mode dans tes images ?
C'est une question qui m'a toujours importée et pourtant, personne ne me l'a jamais posée ! C'est un peu bateau ce que vais dire, mais comme pour l'écriture, la photographie plaque une certaine idée sur les personnages qu'elle dépeint. Dans la photo comme dans l'écriture, l'essentiel est toujours de comprendre la personne qu'on a en face de soi et de la rendre la plus évidente possible, sans trahir sa personnalité. C'est une question de détails. N'importe quelle photographie rappelle les gens à leur passé. Ce n'est pas forcément nostalgique. C'est humain. Et dans mes photos de Staten Island, je voulais qu'on ressente cette émotion propre à une époque, un temps donné. Elles n'ont rien de sentimental, elles sont descriptives. 

Quel est le message que tu souhaites faire passer, à travers ton livre ?
Je pense que chaque personne a une certaine fenêtre ouverte sur un coin particulier du monde. Cette fenêtre sur le réel a forcément à voir avec notre éducation, notre famille, les gens autour de nous qui la définissent. Si un artiste parvient à transmettre un message universel, qui parle à tous, c'est un très grand accomplissement. Je crois avoir compris Staten Island, d'une certaine manière, assez profonde. J'espère que ceux qui ne connaissent pas cet endroit retrouveront une époque, un état d'esprit, l'aura d'une génération. 

Summer Days Staten Island est disponible ici here. 

Credits


Texte : Emily Manning
Photographie : Christine Osinski

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