pourquoi la techno doit (presque) tout à détroit

Alors qu'une nouvelle expo londonienne revient sur l'évolution de la techno de Detroit, i-D a discuté avec Kevin Saunderson, le père fondateur de l'un des genres les plus innovants du 20ème siècle.

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août 3 2016, 9:05am

On se souvient de la Motown, la bande-son de l'Amérique des années 1960 et l'un des premiers tremplins de la Black Music qui s'invitait dans les fêtes de la classe moyenne du pays. Dans ce même élan est survenu la techno, sa complexité et sa mélancolie - le décor sonique du déclin économique qui fit trembler la septième plus grande ville des Etats-Unis. Un genre qui réconcilie quelques décennies de musiques entre elles, de la Motown donc, aux étincelles de la machinerie Kraftwerk en passant par le funk du futur de Parliament et Funkadelic. Si bien qu'à la fin des années 1980, la techno de Détroit surpassait l'hégémonie de la scène house de Chicago alors que ses architectes en chef - les potes de lycées Juan Atkins, Derrick May et Kevin Saunderson (les Belleville Three) - assuraient leurs places au sein du panthéon des grands de la techno. Le monstre à trois têtes a toujours réinterprété de façon sonique l'amour de la capitale américaine de l'automobile pour l'automatisation, les machineries et les lames acides. Une formule qui marche. 

C'est cette pensée avant-gardiste qui, ironiquement, est le sujet d'une nouvelle rétrospective à l'Institute of Contemporary Arts de Londres, Detroit : Techno City. En établissant une cartographie de la scène, de ses origines underground à son succès européen, l'exposition explore la manière qu'a eue une génération de créer un nouveau style de musique dance et de le détruire pour toujours mieux le recréer.

Kevin Saunderson est l'un de ces rebelles. Ce nom caché derrière de nombreux classiques techno comme les Big Fun et Good Life d'Inner City n'est pas "simplement" le pionnier du remix tel qu'on le connaît aujourd'hui (avec Heat it Up de Wee Papa Girl Rapper en 1988) mais il a aussi - avec Juan Atkins et Derrick May - modelé la musique électro du futur, imposant la techno comme l'un des styles musicaux les plus uniques et innovants du 20ème siècle. On a eu la chance de discuter avec Kevin, de sa jeunesse à Détroit et des premiers jours de la scène techno. 

Raconte-nous tes premiers souvenirs de Détroit.
Eh bien déjà, je viens de New York. J'ai grandi à New York avant de déménager à 11 ans à Inkster, dans la banlieue de Détroit. Il a encore fallu attendre quelques années avant que je ne découvre vraiment la ville. Je viens de Flatbush, à Brooklyn, un endroit toujours bondé, toujours animé. Là c'était un peu l'opposé. Tout était très calme, c'était la campagne, il y avait beaucoup d'animaux - et beaucoup de racisme. Quelques années plus tard j'ai déménagé à Belleville, et c'est à ce moment-là que j'ai rencontré Derek [May] et Juan [Atkins], au collège. 

Detroit by Marie Staggat from 313ONELOVE

C'est grâce à la musique que vous vous êtes liés d'amitié ?
Derek et moi on est devenus amis grâce au sport. On devait avoir 16 ans, à la fin du collège, quand Derek est venu habiter chez moi pendant la moitié de l'année parce que sa mère avait quitté Belleville pour retourner à Detroit. C'est à ce moment-là qu'on a musicalement accroché. Il m'a fait écouter ce que Juan commençait à faire. J'aimais déjà la musique parce que je venais de New York - j'écoutais principalement du disco et un peu de Motown grâce à ma mère - mais ça n'avait pas tant d'importance pour moi à cette époque. Donc Derek m'a ouvert à tout ça. Il m'a fait connaître Electrifying Mojo, un DJ de Détroit. Il jouait une palette de musiques : Prince, Parliament, Funkadelic, New Order, The B-52s, Kraftwerk, Tangerine Dream. Puis la musique de Juan s'est ajoutée à la liste. C'était le début de mon inspiration musicale, même si je n'étais pas encore impliqué dans cette scène. 

C'est marrant que tu cites ces artistes européens… Quelle connexion tu ressentais avec eux ?
Ça sonnait comme de la musique faite différemment, avec une nouvelle technique. Surtout Kraftwerk. Et c'était bien sûr le cas, il y avait plus de machines. C'était très futuriste. Il a fallu que je commence moi-même à faire de la musique pour comprendre qu'ils utilisaient des ordinateurs. Ça les a aidés à façonner leur son. Et New Order c'était génial aussi. Blue Monday est un son magnifique. L'ordinateur n'était pas aussi présent, mais on y sentait quand même le futur. Ça ne sonnait pas comme Parliament ou Funkadelic. Ça ne sonnait pas comme Prince. Ça ne sonnait pas comme Earth, Wind and Fire. Ils avaient leur propre sonorité, bien en avance sur son temps. 

À quel moment tu as voulu faire de la musique ?
J'ai commencé en tant que DJ, à une époque où il n'y avait pas assez de musiques à jouer. Il fallait souvent rejouer les mêmes choses, ou les rallonger. Je n'étais pas satisfait de la petite sélection de musiques qui s'offrait à nous. Donc j'ai commencé à faire de la musique 1982 et de là, les choses se sont faites naturellement : je m'amusais avec une batterie, puis j'utilisais une machine pour faire mes drum beats et je les mixais. Et d'un coup j'avais un beat cohérent ! Puis les choses ont évolué, parce que ça restait que de la rythmique, tu vois. Il manquait quelque chose. Donc je suis parti de là pour composer mes lignes de basse. De lignes de basse et une rythmique : c'est de là que tout est parti.  

DJ Psycho by Marie Staggat from 313ONELOVE

Il y a un moment où tu t'es rendu compte que ce que tu faisais aurait un tel impact ?
Ça arrivait à certains moments, oui. Une fois, j'étais à New York et j'avais sorti mon premier son, Triangle of Love. J'arrêtais pas de répéter à mes frères que je faisais de la musique, que ça pouvait devenir sérieux, blablabla. Et là Tony Humphries est passé à la radio, je crois que c'était KISS-FM, et il mixait mon son ! C'était tellement excitant, tellement inattendu ! Je passais comme ça, en fond sonore. Exactement comme le faisaient mes frères, qui allumaient les mix radiophoniques et qui traînaient chez eux. J'étais leur fond sonore ! J'étais surexcité, je sautais dans tous les sens en leur répétant : "C'est mon son ! C'est mon son !". Ça rend vraiment dingue, c'est incroyablement inspirant. Ça m'a donné de la confiance. La même chose m'est arrivée à Chicago. Avec Derek on se faisait des road-trips à l'époque. Je conduisais jusqu'à Chicago plusieurs fois par mois, parfois une fois par semaine, parce que Juan sortait des sons et Derek était son premier fan, son premier promoteur, sa première pom-pom-girl, appelle ça comme tu veux. On faisait déjà de la musique mais on était encore petits dans le milieu, la scène ne nous connaissait pas. On sortait nos premières musiques donc on allait à Chicago pour les filer à Gramophone Records ou DJ International, à tous les preneurs potentiels. Et une fois, en arrivant à Chicago on a mis la radio pour tomber sur les mix. Et une fois de plus, j'y ai entendu ma musique, mais pas seulement sur la partie d'un seul DJ. Tous les DJ incorporaient ma musique dans leur set. Ça m'a donné la confiance nécessaire pour continuer. 

À quoi ressemblaient tes premiers concerts ?
J'ai commencé à jouer dans des campus, à l'Eastern Michigan University et l'University of Michigan. J'ai fait parti d'une fraternité, alors ils me filaient toutes leurs fêtes. C'était ma première chance de jouer devant un public. Il n'y avait que des gosses de fac, que des jeunes noirs de Detroit qui était à cette fac. Ça se passait dans un hall, il fallait louer un système son et installer des lumières dans une chambre. Pas beaucoup de lumières, on restait minimal. Il n'y avait que des noirs qui écoutaient cette musique, ça bougeait dans tous les sens. Ça faisait un public de 1000 personnes, au plus. 

Nick Speed by Marie Taggat from 313ONELOVE

Tu t'imaginais que ça en arrive où ça en est aujourd'hui ?
J'avais eu une vision, dans laquelle cette musique était pour tout le monde, partout dans le monde. Ce qui me frustrait c'est qu'à chaque fête où je jouais, la foule n'était que noire. Je trouvais ça bizarre, je me demandais pourquoi tant de gens passaient à côté de cette musique. Surtout en Amérique. Dans ces fêtes il y avait encore de la ségrégation, tout ça à cause de la manière qu'ont eu les gens de grandir. Les fraternités noires avaient leurs fêtes et les fraternités blanches en avaient d'autres. Quand je marchais à côté de fraternités blanches et que j'entendais ce qu'elles écoutaient, je me disais "Putain ! Ils ne savent pas à côté de quoi ils passent !" La musique est pour tout le monde, pour le monde entier ! J'ai eu des visions dans lesquelles je voyais le monde entier danser sur cette musique. Je ne savais pas comment ça arriverait, mais je savais que ça arriverait. 

De quoi est tu le plus fier, quand tu regardes ta carrière et le chemin parcouru ?
Je suis fier de la diversité sonore que j'ai pu atteindre. Bien sûr, Inner City c'est une chose, il y a des voix, c'est réconfortant. Mais E-Dancer [un alias créé pour satisfaire des envies plus underground] c'est beaucoup plus sombre, tout tourne autour de la basse. Donc je suis content d'avoir pu produire des sons aussi différents, de la manière dont j'ai pu avoir un impact sur le monde. C'est plaisant de se dire qu'à l'époque je pensais le futur, que je créais, et que des années plus tard l'impact sur le monde et l'industrie de la musique est encore là. Et pas seulement sur un genre musical mais sur plusieurs. C'est spécial, gratifiant. Je suis aussi content d'avoir lancé les remix tels qu'ils sont connus aujourd'hui. Avant ce n'étaient que des réarrangements, moi je suis arrivé en me débarrassant de la musique de l'artiste initial. C'était la première fois. On n'entend plus de remix comme on en faisait avant. Cette manière de faire du son était le futur, et ça l'est encore. 

Pour finir, Kevin, quels sont tes hymnes d'avant-fêtes ?
Spastik, de Richie Hawton. Ça marche à tous les coups. Blackwater d'Octave One marche presque à tous les coups. Et The Purpose Maker de Jeff Mills. Mais honnêtement, s'il faut choisir un son sur lequel je reviens toujours : Good Life

Juan Atkins by Marie Taggat for 313ONELOVE

L'exposition Detroit: Techno City se tient à l'ICA de Londres jusqu'au 25 septembre.  

Credits


Texte Matthew Whitehouse
Images courtesy of The ICA