nous devons tous reconquérir la mode (car elle nous appartient)

Le luxe ne battra jamais la fast-fashion à son propre jeu. La géniale Sarah Mower prend la parole et nous invite à nous insurger tous ensemble contre un système qui n'a plus lieu d'être.

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févr. 11 2016, 1:25pm

Personne ne sait pourquoi la mode - quand je parle de mode, je parle de celle qui crée, pas de celle au service d'une industrie - s'est calée sur les mêmes prérogatives que Zara, Topshop, H&M ou Primark. Personne ne sait plus depuis quand il est devenu normal qu'une marque qui fait l'homme, la femme et des précollections, défile en janvier, février, juin, juillet, septembre et décembre. Je n'ai jamais été bonne en maths mais je crois que ça fait six mois par an. Et il me semble que ce calcul fait des créateurs (donc des êtres humains) les mêmes créatures que les titans qui détiennent les ficelles de la fast-fashion. À chaque défilé s'ajoute une valeur financière au produit. Donc, plus les créateurs singent les marques de prêt à porter, plus leurs produits deviennent chers - le moindre bout de tissu coute mille euros, et rien ne paraît plus anormal. Tout ça en période de crise et d'austérité, évidemment, tandis que montent et montent le prix des loyers et que diminue le pouvoir d'achat.

Plus les créateurs singent les marques de prêt à porter, plus leurs produits deviennent chers - le moindre bout de tissu coute mille euros, et rien ne paraît plus anormal.

En fait, ce que nous nommons aujourd'hui "pré" collection a toujours existé dans les showrooms des grandes marques - à la différence qu'on lui donnait le nom de collection "commerciale". Tapie dans l'ombre, à l'abri des regards de la presse indiscrète, elles ne servaient qu'un but commercial, souvent embarrassant pour les créateurs eux-mêmes. Mais maintenant que chaque maison ou marque de Chanel à Topshop Unique cherche absolument à produire ces pré collections et à en informer immédiatement la presse, ceux qui n'en ont pas les moyens, les petits, subissent la pression des magasins et revendeurs qui les distribuent. Le problème, c'est que cette demande de réinvention d'un imaginaire permanent perturbe notre perception et joue des tours à notre mémoire. Comment se souvenir de ce qui a été fait avant, quand les collections se suivent dans un renouvellement sans fin jusqu'au vertige? Nous regardons des vêtements qui pourraient exister dans un futur proche tout en cherchant à retrouver ceux dont on se souvient vaguement, parmi des centaines de shows, de podiums et de lookbooks. Le problème n'est pas nouveau, il n'a simplement jamais été résolu.

Une chose est certaine : en tant que spectateur, plus on en voit, moins on en retient, jusqu'à tout confondre. Et si on parvient à s'agripper à la fin de la vague, à s'accrocher malgré les flots, cela reste de l'ordre du divertissement, un peu comme quand on attrape les dernières minutes d'un match de foot à la télévision. Vraiment, ce n'est pas une blague. Il faut la hargne, l'esprit et surtout l'entraînement d'un supporter du PSG pour se souvenir de qui fait quoi, de qui est qui, de celui qui sera là et de celles qui n'y seront pas, de ceux qui sont toujours dans la course ou ceux qu'on ne reverra plus. Pour un pari entre copains, le défi peut faire sourire - première ligne ou dernier des gradins ? Vous suivez ? Moi non plus.

Si l'on se réfère à la dimension purement économique de la mode, le fait d'urger la production du luxe revient, pour l'industrie, à se tirer une énorme balle dans le pied. Le luxe ne battra jamais la fast-fashion à son propre jeu. En réalité, plus l'industrie du luxe s'exposera sur la toile plus elle alimentera sa rivale de toujours, l'industrie du prêt-à-porter. Une situation que l'on a déjà pu observer dans l'industrie de la musique avec l'avènement d'internet et du téléchargement gratuit, à la simple différence que la musique ne peut être copiée. Le vêtement, à l'inverse, est un objet physique (un détail que tout le monde semble avoir oublié) et peut ainsi être copié, dupliqué et réapproprié par le prêt-à-porter, tout ça sous les yeux impuissants des minces lois censées protéger les droits d'auteur. Je suis entièrement partisane de la démocratisation des idées - ne vous méprenez pas - mais je suis aussi intimement persuadée que plus le luxe s'étale et s'exhibe au rythme des défilés incessants et des nouvelles collections éphémères plus il alimente une frustration économique et se pavane en clamant : "Regardez ce qu'on sait faire, regardez comme c'est beau. Mais pas touche, ce n'est pas pour vous !" Je ne peux me résoudre à cautionner un tel état d'esprit mais je ne peux non plus tenir la fast-fashion pour unique responsable. Le luxe y est pour quelque chose aussi.

Le luxe ne battra jamais la fast-fashion à son propre jeu.

On ne sait que trop bien les retombées de tout ça. La pression que subissent les créateurs ne fait qu'abreuver l'idée selon laquelle le système mène à l'épuisement, au burnout, à l'addiction ou la mort. Même si on court plus vite que son ombre, comme Alber Elbaz à Lanvin, on est quand même éjecté en fin de course quand le système décide que le temps court plus vite encore et que les chiffres ne satisfont pas les hauts dirigeants des maisons. Quand Raf Simons a publiquement annoncé son départ de Christian Dior, c'était la première fois qu'un créateur admettait ne plus vouloir se plier aux exigences d'un système en excédent de vitesse et désirait s'enfuir. Et dans les équipes qu'on ne voit jamais saluer à la fin des défilés, je sais que cet élan de survie humain survient bien plus qu'on ne le croit.

En fait, le créateur intouchable dans sa tour d'argent n'existe plus. Il a été remplacé par un jeune punk éméché qui fait la nique aux grands patrons. Et à l'image des politiques d'aujourd'hui, les créateurs peuvent seulement compter, non plus sur leur statut d'intouchable mais sur l'attention que leur porteront les médias, la presse et le public, qui ont la mémoire bien courte. Comme nous finalement. Mais si la frontière qui existe entre l'oubli et l'indifférence est souvent franchie par les politiques, il serait bien dangereux pour l'industrie de la mode de jouer le jeu des politiques. Quoiqu'il en soit, la réalité cachée sous les allers et venues des créateurs dans les maisons, c'est que les contrats ne dépassent désormais plus trois ans. J'ai lu quelque part qu'il en va de même pour les postes de managers dans les grosses compagnies. Des investissements à court-terme donc, qui font fi de la difficulté qu'il y a à bâtir ou reconstruire une réputation à une maison de couture (il en faut dix, en moyenne).

Mais si la frontière qui existe entre l'oubli et l'indifférence est souvent franchie par les politiques, il serait bien dangereux pour l'industrie de la mode de jouer le jeu des politiques.

Ce qui m'attriste et me fend le coeur, ce que je trouve particulièrement abrutissant dans ce système sans pitié, c'est qu'il détruit à petit feu les concepts d'intégrité et de loyauté. En y regardant bien, il est aisé de comprendre pourquoi cette leçon n'est plus appliquée aujourd'hui. Depuis l'arrivée du E-commerce, les magasins sont devenus les épiceries toujours ouvertes, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, partout dans le monde, créant de ce fait une sorte de saison permanente et inaltérable. Une révolution, à l'image du réchauffement climatique, qui bouscule notre perception de l'hiver, de l'automne, de l'été et du printemps, calendrier désuet auquel on avait coutume de se référer au 20ème siècle. La mode qui s'accroche à ce calendrier opère un rétropédalage un peu vain, tandis que le monde attend d'embrasser une réalité digitale, ubiquiste. Comme si, de façon complètement perverse, il fallait toujours faire plus. Comme si !

Il ne suffit pas de déplorer la façon dont les choses se sont mises en place - ah la lamentation, un des sports préférés de la mode - il nous faut maintenant trouver une solution. Laquelle ? Ralentir par exemple, proposer moins de choses, prendre un peu de distance et repenser la création de mode. Le tsunami perpétuel d'images de célébrités, de bloggeuses qui paradent dans des fringues qui leur ont été offertes par de grandes marques, doit cesser. La mode se doit de repenser son attitude, réembrasser son mysticisme et redevenir cool. Je n'ai rien d'un devin et ne prétends aucunement l'être. Je dis simplement haut et fort ce que les autres pensent tout bas et en comparant le monde de la mode à d'autres sphères économiques, les ressemblances entre ces différents mondes sont surprenantes. J'ai l'amère conviction que les dynamiques qui régissent l'industrie de la mode deviennent de plus en plus semblables à celles que l'on retrouve dans notre système bancaire. Je m'explique : les grands joueurs de ces deux sphères entrent en compétition les uns avec les autres en proposant exactement les mêmes produits, chacun dans leur domaine respectif. La seule façon de renouveler ces industries est de laisser y pénétrer une nouvelle population, de nouveaux travailleurs qui seront les seuls à même de relever l'absurde de la situation et de proposer, enfin, de faire les choses autrement.

La mode se doit de repenser son attitude, réembrasser son mysticisme et redevenir cool.

Rien ne sert de retourner en arrière. Mais se souvenir n'est pas toujours synonyme de rumination. Quand j'étais plus jeune et déjà obsédée par la mode, à la fin des années 1970 et 80, le monde faisait face à une période de récession assez comparable, avec du recul, à ce qu'il en est aujourd'hui. Dans ma ville natale, un Topshop a ouvert, puis un Chelsea Girl (devenu River Island) et un Jean Genie. On portait tous les mêmes jeans, les mêmes col ronds blancs, les mêmes Stan Smiths, les Green Flash et des parkas chinées dans les surplus de l'armée. On entendait souvent parler du luxe, des créateurs, mais toujours avec des yeux lointains, sans jamais se projeter dans l'un de ces vêtements, extrêmement couteux et de l'ordre de l'imaginaire. C'était des vêtements pour les riches, et nous les méprisions. Toute notre créativité en matière de mode venait de notre capacité à nous servir des ciseaux pour couper, à fouiller toujours plus profond dans les friperies et les placards de nos parents, à customiser pour ne ressembler à personne. Lorsque j'ai finalement économisé pour m'offrir ma première pièce de créateur, un jean Fiorucci, hors de prix, je n'ai pas cessé de le porter. Il allait avec tout, je me sentais incroyable avec, je l'ai usé jusqu'à la mort.

En 2016, à mes yeux, les conjonctures économiques et sociales sont un écho à mon adolescence. Et je me demande si la jeunesse est encore intéressée par la haute couture ? Je n'ai aucune critique à émettre aux designers qui font de belles choses, bien faites et couteuses - il est éthiquement impossible de les rendre abordables. Le luxe de masse, au contraire, aurait du mal à cacher ses contradictions, vu les deux mots qui le définissent à contre-coeur. Il est le symbole de notre schizophrénie contemporaine.

Malgré cette bipolarité ambiante, je vois de nouvelles formes de business et de comportements émerger dans la mode, ceux que la marge a toujours choisi de suivre. Nous nous avançons vers un monde plus humain - élans collectifs, amis d'amis qui se rejoignent dans la création, désir d'ensemble. Cet être-ensemble a du sens, pour le vêtement comme pour l'ethos de la mode. Aucun de ces ensembles ne tente d'imiter les grands de la haute - les robes cocktail et le tapis rouge, très peu pour eux. L'esprit collectif s'incarne parfaitement dans le mouvement lancé par Shayne Oliver chez Hood by Air ou par Vetements à Paris - le phénomène érigé par Demna Gvasalia est aussi et surtout un ensemble de copains, tous jeunes, venus de l'Europe de l'Est et de Russie pour créer à plusieurs.

Je vois de nouvelles formes de business et de comportements émerger dans la mode, ceux que la marge a toujours choisi de suivre. Nous nous avançons vers un monde plus humain - élans collectifs, amis d'amis qui se rejoignent dans la création, désir d'ensemble.

Ce que tous ont en commun, c'est ce mélange de pragmatisme et de sensibilité que la haute couture semble avoir oublié depuis longtemps - quand on se résume aux jeans, aux t-shirts, aux sweats à capuche, aux cuirs, aux bombers, aux baskets. Le terme de 'streetwear' me paraît un peu bancal, parce qu'il dénigre tout un pan social et économique qui l'enserre. Cette mode parle à une génération qui a soif de vrai et non d'emphase. Les vêtements transportent avec eux un esprit générationnel. De l'anti-mode qui devient de la mode. Irrémédiablement. Économiser pour se payer l'une de ces pièces est un acte fort, la revendication d'appartenance à un groupe qu'on admire ou qui nous ressemble - pas loin des créateurs du siècle dernier qu'on érigeait en demi-dieux, en plus proches, moins pédants et plus atteignables.

En ce nouvel âge de l'austérité, la mode entre dans sa phase de survie -aussi inspirante et édifiante, que fonctionnelle et banale. Ces gens deviendront-ils les plus grands arrivistes du futur, les titans créés dans le seul but de dominer le marché mondial ? Je ne l'espère pas. Et bien qu'on puisse se réjouir de l'arrivée de Demna Gvasalia de Vetements s'approprier Balenciaga, il faut encore voir ce que son esthétique à lui fera de la maison espagnole - j'ai l'impression que sa génération fuit la célébrité. Sauf qu'aujourd'hui, il est presque impossible d'exister de manière indépendante, peut-être encore plus qu'avant. Toute une constellation de créateurs a suffisamment brillé, fut un temps, pour vivre dans sa tour d'argent, son yacht d'argent, son tout d'argent. Mais ces jours sont révolus. Plus que jamais, l'ambition des créateurs est avant tout de rembourser ses dettes, vivre à l'ombre des regards, fuir la pression sociale, faire ce en quoi on croit et surtout, ne jamais fuir la réalité. À mon humble avis, c'est la recette du bon sens et le pied-de-nez à un monde qui semble l'avoir oublié depuis trop longtemps. 

Credits


Texte : Sarah Mower
Photographie : Mario Sorrenti pour The Fashion Issue