Alaïa, printemps / été 1991 © Guy Marineau

azzedine alaia nous a offert la première collab de l'histoire de la mode (et c'était avec tati)

Phénomène de mode, la collection Tati d’Azzedine Alaïa de 1991 est exposée à la galerie du couturier. Une collaboration détonante entre une maison de haute couture et une enseigne populaire : une première dans son genre.

par Sophie Abriat
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12 Septembre 2019, 8:23am

Alaïa, printemps / été 1991 © Guy Marineau

Il y a de la nostalgie quand on franchit la porte du 18 rue de la Verrerie, là où vivait et officiait Monsieur Alaïa. Il y a bientôt deux ans que le « Petit Prince de la couture » a disparu. Ce couturier hors pair qui a passé sa vie à défendre la liberté de créer, loin de toute parade médiatique, comme protégé des injonctions de notre époque - l’immédiateté, la célébrité, la soumission – est une figure indémodable de la mode. Pour préserver sa mémoire et faire vivre son œuvre, comme annoncé fin 2017, la maison poursuit le travail du créateur et la galerie Alaïa son calendrier d’expositions. En ce moment et jusqu’en janvier, la galerie célèbre les créations du défilé printemps / été 1991. Une collection mythique aux motifs pied-de-coq de Tati. Un plaisir optique entêtant.

C’est la quatrième exposition organisée par l’Association Azzedine Alaïa, (qu’il avait fondée en 2007 avec son compagnon, le peintre Christoph von Weyhe sa grande amie, l’éditrice Carla Sozzani) depuis le décès du couturier. Comme un hasard du calendrier cette exposition intervient au moment même où Tati ferme tous ses magasins – sauf l’emblématique boutique parisienne de Barbès. Derrière cette collection Alaïa/Tati, ni marketing, ni plan stratégique. « C’est arrivé grâce à mon ami Julian Schnabel. Il voulait de la toile de bâche avec le fameux gros motif pied-de-coq. Ce motif, en réalité, était celui du store d’un bistrot français, qui était là avant Tati, que Tati a racheté, et dont il a utilisé le motif comme emblème pour sa marque. Bref, ils lui ont donné de la toile et Julian Schnabel a peint dessus. », expliquait en 1991 Azzedine Alaïa au journaliste Christophe Alix pour Libération (entretien qui figure dans le catalogue d’exposition « Azzedine Alaïa, Une autre pensée sur la mode »).

La série « Tati Paintings » du peintre - visible dans l’exposition – donne au couturier l’idée de reprendre le motif pour créer une collection « En voyant cette toile, je me suis dit : « Tiens, c’est joli ce pied-de-coq, et si, je l’utilisais pour les jeans ? » J’ai téléphoné à Tati et leur ai demandé s’ils voulaient bien me donner de la toile. On m’a répondu : « Mais avec plaisir ! » Ils m’ont demandé si je pouvais faire une collection pour eux. J’ai dit que ce serait des choses trop chères et que cela ne collerait pas avec leur image. Je leur ai donc proposé de faire un t-shirt, des espadrilles et un sac. »

Gratuitement Alaïa dessine ces trois produits pour Tati et, en échange, il utilise le motif de l’enseigne pour réaliser une collection entièrement pied-de-coq : vestes larges, blousons ajustés, casquettes de titi, pantalons cigarette, minishorts, robes en maille – vendue dans ses boutiques. En rouge, noir, bleu, rose, en version décuplée, presque pixellisée, le motif vichy à la Bardot est parsemé sur tous les modèles. On reconnaît la ligne pin-up qui suit le corps : la signature Alaïa qui fait rimer robes sensuelles avec empowerment féminin. Alaïa/Tati, l’équation à l’époque est inédite. Au début des années 90, les collaborations mode – dont le rythme actuel ne fléchit pas, jusqu’à frôler l’overdose - n’existent pas, encore moins entre un jeune créateur et une marque de grande diffusion. La collection Karl Lagerfeld/H&M n’arrivera que 10 ans plus tard, en 2004. « C’est la démocratisation de la mode avant l’heure », comme l’écrit Olivier Saillard, commissaire de l’exposition.

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PLAYGIRL, Naomi Campbell, Los Angeles, 1991 © Ellen von Unwerth

Les produits Alaïa vendus chez Tati sont un énorme succès. En témoigne l’anecdote racontée par le couturier. Au mariage d'Elizabeth Taylor dans la propriété de Michael Jackson en Californie, le mannequin Bettina Graziani porte un sac de la collection : « les photographes ne cessaient de mitrailler son sac qui était ma création pour Tati. En plus, ils se demandaient quel lien cela pouvait avoir avec le cinéaste Jacques Tati ! Tout cela a fait décoller la notoriété de la marque. », racontait Alaïa. « C'est tombé au bon moment pour Tati, à une époque où la mode s'ouvrait, où la débrouille et la récup devenaient chics et branchées... ». Tati existe depuis 1948, fondé par le tunisien Jules Ouaki. À Barbès, devant son commerce, il dispose en vrac dans des bacs à fouille des fringues, vendues « aux plus bas prix ». Comme dans les souks, le client fait son marché, il n’a pas besoin de sonner pour entrer dans la boutique. Dans les années 80, la boutique est le lieu le plus visité de Paris avec 35 millions de visiteurs par an, loin devant la tour Eiffel ou Le Louvre.

« Alaïa fait naître dans les vêtements le souvenir des sacs que les voyageurs modestes en partance pour Tunis empoignaient à pleines mains », poursuit Olivier Saillard. Tunis est la ville natale du couturier et il apprend avec joie que le fondateur de Tati est lui-même d’origine tunisienne. « Alaïa fit monter la rue dans les salons précieux de sa haute couture ». La mode s’inspire de la rue, la métaphore maintes fois utilisée dans la mode, est littéralement vraie. Olivier Saillard, au micro de France Culture, cite Arletty qui disait d’Alaïa : « C’est un aristo des boulevards ». Ajoutant avec le sens de la formule qu’on lui connaît : « On aurait pu lui donner une nappe, une serpillière, il en aurait fait une robe du soir parce qu'il savait couper, assembler et monter. » Pour Alaïa, l’essentiel est de ne pas trahir Tati : « Je voulais que Tati reste Tati et ne perde pas son âme. » Et de poursuivre : « Ce qui m'excitait, c'était d'accoler mon nom, l'univers de la haute couture, avec cette marque qui était alors la moins chère de toutes. (...) J'ai eu envie de faire quelque chose de qualité pour cette clientèle populaire, souvent pauvre, qui n'avait pas les moyens de se payer des articles plus mode. » Tati n’est pas une enseigne de mode, le pari était risqué, « plus risqué pour Azzedine que pour Tati d’ailleurs », souligne Olivier Saillard.

Dans l’exposition, on retrouve également les dessins de l’illustrateur de mode Thierry Perez, des clichés et un film d’Ellen von Unwerth mais aussi des toiles de Christoph von Weyhe qui livre son interprétation des robes Alaïa avec l’imprimé Tati en version pointilliste. « Tout cela évoque en moi une période heureuse. (...) Cette contribution est une manière de le remercier et de le célébrer de la façon la plus vivante et joyeuse qui soit », écrit le compagnon du couturier. Une nostalgie certes, mais heureuse.

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Alaïa, printemps / été 1991. Mannequin : Farida Khelfa © Guy Marineau
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Alaïa, printemps / été 1991. Mannequin : Yasmeen Ghauri © Guy Marineau
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Alaïa, printemps / été 1991. Mannequin : Cynthia © Guy Marineau
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Christy Turlington, Collection Tati, 1991 © Patrick Demarchelier et Carlyne Cerf de Dudzeele.

« Azzedine Alaïa - Une autre pensée sur la mode. La collection Tati », jusqu’au 5 janvier 2020 à l’Association Azzedine Alaïa, 18 rue de la Verrerie, 75004 Paris. Tarif plein : 5 euros, tarif réduit : 2 euros.

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