Irving Penn, Black and White Fashion with Handbag (Jean Patchett),

New York, 1950 épreuve gélatino-argentique, 2003, 40,6 x 39,1 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © The Irving Penn Foundation

le grand palais consacre une rétrospective à l'icône de la photo de mode irving penn

Le photographe aurait eu 100 ans cette année. Le Grand Palais fête son anniversaire avec une gigantesque rétrospective réunissant 238 tirages, magazines et dessins - avec un seul mot d'ordre : l'élégance.

par Malou Briand Rautenberg
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21 Septembre 2017, 10:26am

Irving Penn, Black and White Fashion with Handbag (Jean Patchett),

New York, 1950 épreuve gélatino-argentique, 2003, 40,6 x 39,1 cm
The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © The Irving Penn Foundation

Le point commun entre un vendeur de concombres ambulant, Alberto Giacometti, un boucher parisien et la mannequin Lisa Fonssagrives ? En 1950, ils ont tous passé la porte du studio d'Irving Penn. À l'époque, le photographe originaire du New Jersey vit reclus au sixième étage d'un immeuble de la rue Vaugirard, orienté plein nord. C'est là, dans quelques mètres carrés et face au vieux rideau de théâtre qui lui sert de fond qu'il capte ses modèles. Et ses modèles sont n'importe qui. Dans ses mémoires, Passage : A Work Record, le photographe américain se remémore : « Un flot ininterrompu d'ouvriers, de vendeurs de rue et de marginaux parisiens grimpaient les six étages qui menaient au studio où ils attendaient leur tour, entre deux séances de pose pour la haute couture ou des portraits de personnalités. »

C'est la même année qu'Alexander Liberman, alors D.A du magazine Vogue où Penn collabore depuis 1943, offre au photographe le privilège d'assister aux présentations des collections de haute couture parisiennes – l'équivalent de la fashion week actuelle. Irving Penn s'exécute en amoureux des volumes et des matières et profite du studio qu'on lui prête pour réaliser l'une de ses séries les plus mémorables, « Petits Métiers ». Armé de son Rolleiflex, il immortalise les garçons de café, les charcutiers, les facteurs, les vitriers de la capitale française sapés dans leurs costumes de fonction, ou des pin-up drapées de robes Lafaurie. Irving Penn est alors bien plus qu'un grand photographe de mode. C'est un artiste épris d'élégance, qui peut la trouver partout et surtout là où on ne la cherche pas à l'époque.

Irving Penn, Nude No. 72 [Nu n°72] New York, 1949-1950, épreuve gélatino-argentique
39,7 x 37,5 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, don de l'artiste, 2002 (2002.455.32) © The Irving Penn Foundation.

Décédé en 2009, Irving Penn aurait eu 100 ans cette année. L'occasion pour le Grand Palais de célébrer son anniversaire au détour d'une gigantesque rétrospective, réunissant 238 tirages au platine ou à la gélatine d'argent, des magazines et des dessins – le tout dans une dizaine de salles peintes aux cinquante nuances de gris.

Ce qui saute aux yeux dans cette exposition, c'est la faculté du photographe à faire du beau avec rien. Peintre de première heure (il se forme à l'université des Arts de Pennsylvanie et se familiarise très tôt aux avant-gardistes de l'entre-deux-guerre, dont les surréalistes à qui il emprunte le jeu de l'imprévu et du hasard) et graphiste hors-pair, Irving Penn a traîné son esthétique minimale et radicale un peu partout, dans tous les domaines. À Mexico et Cuzco, où il entraîne les passants à poser dans son studio improvisé, dans les portraits en très gros plan de Picasso, Audrey Hepburn et Issey Miyake (le créateur, pour qui Penn signera deux livres couleur, se cache derrière une étoffe qui lui voile le visage), en couverture des magazines de mode qu'il orne de natures mortes héritées de la peinture hollandaise, dans les publicités choc qu'il signe pour Clinique et surnomme « images à inspecter » ; et surtout dans sa série de nus très informelle.

Irving Penn, Marlene Dietrich, New York, 1948, épreuve gélatino-argentique, 2000

25,4 x 20,6 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © The Irving Penn Foundation.

Une salle de l'exposition est entièrement dédiée aux nus qu'Irving Penn réalise de 1949 à 1950. Lassé des mannequins «anorexiques» qu'il voit défiler dans les couloirs de Vogue et face à son objectif, le photographe décide de faire poser des femmes plus en chair – un pari risqué, à contre-courant des canons de beauté de l'époque. Au tirage, en utilisant différents procédés extrêmement fastidieux et aléatoires, le photographe fait ressortir les plis, les formes, les rondeurs des corps en noir et blanc. Parfois jusqu'à l'abstraction. Lorsqu'il ose les montrer aux grands faiseurs d'images de l'époque – dont Edward Steichen, éditeur, photographe hors pair et directeur du MoMa en 1947 –, Irving Penn essuie les critiques et se heurte aux refus successifs de ses mentors de les exposer. On lui dit que la « végétation pubienne » dérange.

Les Nus ne seront dévoilés au grand public qu'en 1980, à la Marlbourough Gallery de New York. Irving Penn aurait pu se ranger. Accepter d'être traité comme un photographe à l'élégance froide et cartésienne dont Vogue se détache peu à peu pour lui préférer celle d'Avedon. Mais c'est précisément à cette époque que le photographe réalise la plus radicale de ses séries, en 1972 exactement. Ce sont de simples et vulgaires mégots de cigarettes encore fumants qui attirent son attention. Irving Penn les capture et les tire sur de gigantesques formats au platinium. « Photographier un gâteau peut être de l'art», disait-il. Cette phrase résume bien la posture qu'Irving Penn adopte jusqu'à la fin de sa carrière, longue de soixante ans : montrer que l'élégance est partout, cachée, latente. Au-delà de la rigueur et l'ascétisme qu'on lui prête – le photographe aimait dire de l'appareil photo qu'il tenait « du stradivarius et du scalpel » – c'est son acharnement à transformer le banal en sublime qui s'impose dans cette exposition. Une leçon d'avant-garde, en somme.

Irving Penn, Girl with Tobacco on Tongue (Mary Jane Russell) [Jeune femme avec du tabac sur la langue (Mary Jane Russell)] New York, 1951, épreuve gélatino-argentique 37,5 × 36,5 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © Condé Nast
Irving Penn, Truman Capote New York, 1948, épreuve gélatino-argentique 25,7 x 21 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © The Irving Penn Foundation
Irving Penn, Spanish Hat by Tatiana du Plessix (Dovima) [Chapeau espagnol par Tatiana du Plessix (Dovima)] New York, 1949, épreuve gélatino-argentique 39,7 x 37,5 cm. The Metropolitan Museum of Art, New York, Promised Gift of The Irving Penn Foundation © The Irving Penn Foundation
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