Grégoire Colin et Denis Lavant dans Beau Travail de Claire Denis

3 films de claire denis, la femme qui savait regarder les hommes

Alors que son nouveau film sort en salle, une rétrospective consacrée à Claire Denis ouvre ses portes à la Cinémathèque : l'occasion de revenir sur son oeuvre dense et captivante à travers trois films.

par Marion Raynaud Lacroix
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28 Septembre 2017, 9:04am

Grégoire Colin et Denis Lavant dans Beau Travail de Claire Denis

« Pourquoi le cinéma des femmes devrait être utile et constructif ? Moi je veux bien être inutile. Franchement ça me va très bien. » Passée assistante de Wim Wenders, de Jim Jarmusch ou de Jacques Rivette, Claire Denis a appris le cinéma auprès d'hommes de renom avant d'assumer pleinement son désir de réalisation. Une fois lancée, son exploration ne supporte pourtant aucune limite. Les voyages entre l'inconnu et le familier, le déracinement et la perte sont sans doute ses traversées au plus long cours, elle qui s'est vue reprocher de préférer explorer la virilité au détriment de la cause des femmes : « être fascinée par les hommes semblait une faiblesse, parce que les vrais problèmes étaient du côté des femmes ». Près de trente ans après Chocolat, le film qui lui valut 7 nominations au Festival de Cannes en 1988, la cinéaste revient avec Un beau soleil intérieur, un film qui s'attache à disséquer avec humour le terreau le plus fertile de son inspiration, celui des relations humaines.

Depuis lundi, une rétrospective s'est ouverte à la Cinémathèque pour célébrer le courage avec lequel Claire Denis traverse, sonde et refaçonne la difficulté d'être à l'autre. Nicolas Duvauchelle, Grégoire Colin, Alex Descas, Michel Subor... Cet hommage permet de saisir la fidélité d'une réalisatrice à ses acteurs, révélés par son regard solaire, changeants au fil des films et de leurs propres vies. Au-delà de l'utile et du constructif, Claire Denis préfère un chemin bien à elle, explorant les territoires de l'intime et du vaste monde, à travers des films qui entrechoquent l'histoire et les individus. Le moment rêvé pour évoquer nos trois films préférés, en toute subjectivité.

White Material

La récente collaboration de Claire Denis avec Christine Angot en dit long sur le lien de la cinéaste à l'écriture : la sienne est incisive, crue et pourtant pudique, privée d'enrobage mais jamais défaussée devant la réalité. Pour White Material, c'est avec Marie Ndiaye (prix Goncourt pour Trois femmes puissantes) qu'elle a travaillé, encouragée par l'envie d'une autre femme, Isabelle Huppert, de la voir adapter un roman de Doris Lessing. Pris entre ces différents désirs, le film sera finalement tout autre : il raconte l'histoire de Maria, propriétaire d'une plantation de café africaine qu'elle refuse de fuir alors que l'armée française quitte le pays. Devant les avertissements des uns, la violence des autres, Maria fait barrage, rivée à la terre qu'elle travaille car incapable de se faire à l'idée qu'elle ne lui appartient plus. Dans une Afrique abstraite et poussiéreuse, Claire Denis montre la cruauté d'une colonisation où la violence persiste comme seule voie d'émancipation lorsque tout le monde s'en va. « L'Afrique, il faut la regarder crûment. Ça peut rendre triste, mais l'Afrique, elle, n'est pas triste. » affirme la cinéaste. Et de citer Blood Diamond comme contre-exemple à White Material : « Je ne voulais pas de compassion, je déteste ça. L'Afrique ou Haïti, vue comme un immense chaos où nous apportons la compassion et le secours. On en adopte les enfants et, d'un autre côté, on peint les enfants soldats comme des icônes de la sauvagerie. C'est totalement contradictoire. »

35 rhums

« Dans les relations entre mère et fille, il y a beaucoup d'impudeur. Entre les pères et les fils aussi. Alors qu'entre un père et une fille, il y a un respect que je trouve magnifique. » Cette relation au centre de 35 rhums, Claire Denis l'a puisée dans les souvenirs de sa propre mère. Elevée par un père irréprochable, celle-ci a toujours accordé à son père une place à part, fondée sur une intimité profonde, teintée de retenue. Dans 35 rhums, Lionel (Alex Descas) et Joséphine (Mati Diop) incarnent un père et une fille qui comprennent que pour être vraiment libres, ils doivent apprendre à vivre l'un sans l'autre. Le temps de l'innocence est passé et il faut maintenant se quitter. Mais comment livrer un père à sa solitude sans culpabilité ? Et se faire à l'idée que l'enfance est révolue ? Juste et incisif, 35 rhums dit aussi le déracinement et la « dette », celle par laquelle on empêche un pays d'accéder à son indépendance réelle mais aussi celle dont les enfants se sentent redevables, une fois adultes, envers leurs parents. En alliant sa précision documentaire à une poésie quasi théâtrale, Claire Denis parvient à faire basculer la routine dans l'ivresse, celle du cinéma.

Beau Travail

« Santain devait bien avoir un défaut dans sa cuirasse: on transporte tous une poubelle au fond de soi » Cette théorie, c'est celle de l'adjudant Galoup (Denis Lavant), furieux lorsqu'une nouvelle recrue, Santain (Grégoire Colin), le remplace auprès de son supérieur. Plongée dans la Légion de Djibouti, ce chef-d'oeuvre de Claire Denis s'est pourtant heurté à des difficultés de tournage, les légionnaires ne croyant qu'à un « film de pédé » déshonorant. Pourtant, à travers sa voix sourde et brute, l'adjudant Galoup dit toute la jalousie, l'amertume et le désir enfoui d'un collectif qui voudrait faire oublier que les individus sont multiples et les désirs, singuliers. Il raconte un monde azuré où les corps se fatiguent pour cesser de penser et où ces légionnaires rasés se retrouvent tenants d'une virilité fantasmée. Avec en prime, à la toute fin, Denis Lavant offrant son corps aux notes de « Rythm of the Night » : une danse vertigineuse parmi les moments de cinéma, qui, l'espace de quelques secondes, rendent le monde plus grand.

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