Doris & Andrea, Mohamad Abdouni

mohamad abdouni, le photographe qui manquait à la communauté queer arabe

À l'occasion de l'exposition « C’est Beyrouth », où il expose une série photo, i-D a rencontré l'artiste libanais Mohamad Abdouni, qui s'est donné pour objectif de partager avec le monde l'histoire des communautés queers arabes.

par Antoine Mbemba
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02 Avril 2019, 12:52pm

Doris & Andrea, Mohamad Abdouni

Mohamad Abdouni est en mission. Une mission artistique mais pas seulement - culturelle, humaine, essentielle : documenter la culture queer du monde arabe. Donner à sa communauté la visibilité qu'elle mérite et que les contextes socio-politiques locaux n'autorisent pas. Ce projet, qu'il compte mener jusqu'à la fin de sa vie, est parti d'un constat, du paradoxe entre les récits des personnes queer plus âgées que lui, racontant un passé ouvert, glorieux, queer « avant même que le mot n’existe » et l'absence totale de documentation à ce sujet. Mohamad Abdouni, photographe réalisateur, éditeur libanais de 30 ans, a décidé de remédier activement à ce manque, joignant la frustration de ce vide historique à son amour pour l'image, les publications, le papier. Pour laisser une trace. Basé à Beyrouth, c'est ce qu'il fait avec son magazine Cold Cuts, témoignant en images de la communauté queer vibrante de sa ville natale, et plus largement d'un Moyen-Orient à ne surtout pas essentialiser. En ce moment, à l'Institut des Cutlures d'Islam à Paris, dans le cadre de l'exposition C’est Beyrouth, il présente sa série Doris & Andrea, le récit en photos de l'amour inconditionnel entre une mère et son fils genderqueer. Une infime partie de son énorme projet. i-D l'a rencontré, pour parler de son travail, et du chemin qui reste à parcourir avant qu'il soit réellement visible là où il est le plus vital : dans le monde arabe.

Mohamad Abdouni
Doris & Andrea

Comment est-ce que tu t'es retrouvé dans le monde de l'image ?
Je suis passionné par l'édition depuis que je suis petit. À Beyrouth à l'époque, il y avait un importateur de magazines étrangers. Je demandais à mes parents de m'emmener à leur entrepôt pour voir les anciens magazines auxquels je n'avais pas accès ailleurs. Automatiquement, ça m'a donné envie de faire partie de ce monde-là, de faire de l'image et de marcher dans la suite des magazines dont j'étais tombé amoureux, les livres photo, etc. J'ai rapidement compris que ce hobby que j'avais allait devenir mon travail. Aujourd'hui je suis éditeur et photographe.

Quelles publications t'ont marqué, à l'époque ?
i-D a été ma bible, avec Dazed, Interview, W... j'étais obsédé par ces magazines. J'avais le sentiment qu'ils appartenaient à un monde qui n'était pas le mien. À l'époque l'accès à ces magazines était très compliqué à Beyrouth, et dans le monde arabe en général. C'était un monde étranger. Aujourd'hui, c'est totalement différent. Il y a un nouveau magazine indépendant et niche qui voit le jour toutes les cinq minutes. Et la plupart sont incroyablement intéressants.


Documenter la culture queer a toute de suite été une évidence ?
Ça a été automatique. Dès que j'ai essayé de découvrir notre histoire queer, à nous arabes, je me suis rendu compte qu'il y avait très peu, voire aucune documentation à ce sujet. C'est très triste. On entend des histoires, de personnes qui font encore partie de cette communauté, plus âgées. Des histoires folles, d'un Beyrouth glorieux, beau, très ouvert et incroyablement queer, avant même que le mot existe. J'ai grandi dans un monde très différent et il est impossible de trouver des témoignages visuels de ce passé. Cette frustration m'a poussé à le faire moi-même. Raconter notre histoire pour les futures générations LGBTQI++ arabes, qui chercheront quelque chose auquel se raccrocher. Paris is Burning est un documentaire fantastique, mais nous ne pouvons pas totalement nous y identifier. Nous avons notre propre histoire à nous réapproprier, à partager avec le monde. Nous devons reprendre le contrôle de notre récit, de la manière la plus honnête possible. Sans angle. Montrer les choses telles qu'elles sont.

C'est quoi, être queer au Liban, et plus généralement dans le monde arabe ?
Il n'y a pas de véritable définition du queer, et je ne pense pas qu'il doit y en avoir. Ensuite, il faut faire attention : Beyrouth et le Liban sont deux choses très différentes. À Beyrouth, tu peux organiser un drag show et peut-être qu'il ne sera pas assailli par la police. Mais dans certains villages du Liban, tu seras tué par ta propre famille parce que tu es gay. Il peut même y avoir une énorme différence entre la ville et la banlieue, à quelques minutes d'écart. C'est impossible de généraliser un pays, comme c'est impossible de généraliser le « monde arabe ». La seule généralité que tu peux faire, c'est que dans tous les pays du monde arabe, c'est illégal d'être gay. C'est un crime, qui peut t'envoyer en prison. Mais tu ne peux pas grouper une région de pays, et en parler comme un ensemble homogène, une entité.

Concentrons-nous sur Beyrouth, donc. L'expo « C’est Beyrouth », où tu exposes en ce moment, rattache des grands thèmes à cette ville : la guerre, le culte du corps, la religion. En quoi ces forces-là peuvent influencer l'expérience queer ?
D'abord, je trouve que Sabyl [Ghoussoub, commissaire de l'exposition ndr] a fait un boulot de curation incroyable. Ça montre une vision très large et disparate de ce qu'est Beyrouth : un ensemble chaotique de plein de choses. Mais un très beau chaos. Pour ce qui est des thèmes... toutes ces choses existent. On vit avec tous les jours. Par exemple, est-ce que tu te réveilles en pensant à la guerre ?

Non.
Nous, oui. Mais on se réveille aussi en pensant à la fête de ce soir, tous les jours. Et on se réveille en anticipant nos rencontres avec nos frères et soeurs, les réfugiés palestiniens et syriens ou les femmes de ménage maltraitées, etc. C'est ça le truc avec Beyrouth, c'est une cacophonie de choses, qui ne quitte jamais ton esprit. Dès le matin, tous les jours. C'est pour ça que je trouve formidable le travail de Sabyl. Tout ce que l'on voit dans les deux bâtiments de cette expo, ce sont les 5 premières secondes de notre journée. C'est fou. La force de cette expo, c'est que Sabyl nous a fait prendre conscience de ça. Beyrouth est vraiment une ville spéciale. Aussi épuisante soit-elle.

Parle-moi de la série photo que tu as réalisé pour C’est Beyrouth.
J'ai un projet de vie, sur lequel je travaillerais jusqu'à ma mort, qui s'appelle We can tell our own story : the queer arab revolution. Quand je ne serais plus là, quelqu'un d'autre prendra le relai. Cette série fait partie de ce projet. Ça s'appelle Doris & Andrea, une mère et son fils. Ça fait longtemps que je pense à cette série. Andrea est mon assistant. Plus j'ai connu Andrea, plus j'en ai appris sur sa mère, comment elle le soutenait. Je trouvais ça très beau, je me disais qu'Andrea était très chanceux. Puis j'ai rencontré sa mère, et tout a changé. Sa mère ne la « soutient » pas. Doris est sa mère. Elle a un amour inconditionnel pour Andrea, c'est dingue. Cet amour surmonte tout. Il y a des parents dont les enfants sont queers, qui acceptent et on passe à autre chose. Là, l'aspect queer n'intervient même pas dans l'équation, ce n'est pas un sujet de discussion. J'étais constamment en larmes, tout le temps que j'ai passé avec eux. C'est un amour fou.

C'est une façon pour moi de présenter ce que la famille arabe devrait être. Les familles arabes, en général, priorisent les « valeurs arabes », et ces moeurs familiales passent avant l'amour. Doris et Andrea forment l'une des rares familles où l'amour passe avant tout le reste. Doris a tout abandonné : son mari, sa famille, la société, ses amis - « si vous pensez que je fais quelque chose de mal, allez vous faire foutre ». Quand Andrea performe ; Doris est au premier rang. Cette série parle tout simplement d'amour.

Est-ce que tu trouves que ton travail est suffisamment audible, sur place ?
Je suis très chanceux. Je suis aimé et respecté par ma famille. La communauté me connait, tout le monde a envie de participer à cette histoire. Mais je n'ai jamais exposé à Beyrouth. Je pense que les personnes en charge de la scène artistique ne considèrent pas encore ce travail comme étant important. Et c'est triste. Parce qu'il est plus important que ce travail soit vu chez moi que n'importe où ailleurs dans le monde. C'est cool d'être exposé à Paris, mais l'impact est moindre.

Tu es optimiste pour la suite ?
Je ne sais vraiment pas. J'ai réalisé un documentaire qui s'appelle Anya Kneez, A Queen in Beirut. Ça parle de la mère de la communauté drag. En gros, avant qu'Anya Kneez quitte Brooklyn pour revenir à Beyrouth, il n'y avait pas de communauté drag à Beyrouth, ni de communauté queer. Il se trouve qu'Anya Kneez est mon meilleur ami. Il y a quelques années, je l'ai suivi avec ma caméra et ça a donné ce mini-docu. Je l'ai posté en ligne, ça faisait partie de ma revue Cold Cuts. On a été contactés par tous les festivals queers du monde, on a passé l'année dans l'avion, mais le docu n'a jamais été montré nulle part dans le monde arabe. Jusqu'à fin 2018, où on a été contacté par un festival queer tunisien, très underground, et un festival palestinien. Pour Anya et moi, ça voulait dire bien plus que de faire le tour du monde. C'est génial, hein, mais ce n'est pas un projet vaniteux. C'est un projet important, qui doit être vu dans le monde arabe.

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