la diversité sur les podiums, on y croit ?

Refléter la diversité de notre monde n'est pas impossible, comme le prouvent les nouvelles générations de créateurs - mais cette évolution vers l'égalité reste constamment menacée.

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10 Avril 2017, 12:15pm

marc jacobs, balenciaga and simone rocha autumn/winter 17

C'est dans un minuscule studio de Bamako que Malick Sidibé a capturé l'aura d'un pays en pleine effervescence. Les clichés pris par le photographe au début des années 1960, époque à laquelle le Mali vient de gagner son indépendance, ont marqué la décennie, révélé sa folle énergie, son alliage des cultures et des traditions. Ce studio photo a très vite été le point de rendez-vous de la jeunesse malienne. Celle qui posait sous son objectif, s'habillait pour révéler son sens du style et n'hésitait pas à se confier au photographe qui travaillait aussi bien la nuit, immortalisait les kids dans les rues et dans les clubs de la capitale.

Ce n'est pas un hasard si Malick Sidibé était mentionné dans le texte du défilé automne/hiver 2017 de Marques Almeida. L'influence du photographe malien était palpable, directement imprimée sur certaines pièces de la collection - rayures noires et blanches sur des vestes de costume à épaulettes, et robes chemises à fermeture éclair, comme un écho au décor de son studio.

Mais au-delà des pièces de la collection, le spectre de Malick Sidibé a inspiré Marta Marques et Paulo Almeida, dignes légataires de la philosophie du photographe malien qui prônait la tolérance, l'inclusion et l'ambition de toujours sublimer ses modèles. « Tout le monde aime se voir beau sur une photo, » affirme Paulo.

Le sens de la communauté est un des piliers fondateurs de Marques'Almeida qui voit la mode comme la possibilité de créer de nouvelles familles. Les créateurs ont surnommé le gang de jeunes femmes qui arpente son podium ces dernières saisons les M'A girls. Elles ont également fait la fierté de leurs campagnes. Ce sont, avant d'être des mannequins, des femmes qui portent leurs collections et qui se sentent bien dedans.

Cette volonté de rassembler au sein d'un même univers, les membres de sa famille, s'est ressentie cette saison : les mannequins de Marques'Almeida ont été castées sur les réseaux sociaux. Certaines d'entre elles n'avaient que peu d'expérience dans le domaine du mannequinat. Ce qui importait, c'était de célébrer leur diversité : qu'elle soit ethnique, physiologique ou même capillaire.

Après le défilé, les créateurs ont partagé une vidéo sur leur compte Instagram. On y découvrait leurs mannequins, mains en l'air et le rire aux lèvres. Différentes et fières. Y'a-t-il meilleur argument commercial que celui-ci ? À l'instar de ceux qui ont franchi la porte de l'atelier de Malick, certains plus d'une fois d'ailleurs, les mannequins de M'A ont transmis au public un sentiment de joie, de fierté et de bonne humeur partagées.

Mais surtout, ce défilé placé sous le signe de Malick Sidibé a prouvé que la diversité pouvait être évidente, qu'elle n'avait pas à être débattue pour se faufiler sur les podiums. Qu'elle savait être, chez certains créateurs, une seconde nature. Le duo travaille à Londres et c'est par le biais d'un casting éclectique qu'il a rendu un très bel hommage à la capitale anglaise. Ça n'avait pourtant pas l'étoffe d'un manifeste. C'était simplement et purement un fait, le reflet de ce que l'un et l'autre voient de la ville, de ses rues et des femmes qui la pavent. Cette diversité - qu'elle soit ethnique ou se loge dans les formes du corps - était à l'image du monde qu'ils cotoient tous les jours. 

Ce besoin de refléter un certain quotidien, une certaine vision du monde, s'est ressenti cette saison. Et si l'on retient surtout les conditions de travail désastreuses des mannequins ou les attaques raciales que subissent encore certaines d'entre elles dans l'industrie, il faut également parler d'une nouvelle génération de créateurs qui ne souhaite qu'une chose : refléter la diversité de son entourage et surtout de leur tribu. 

Dries Van Noten n'a pas dérogé à la règle. Le créateur présentait la saison dernière, son 100ème défilé à Paris. Pour révéler au public sa vision de la mode et la valeur des rencontres accomplies au cours de sa carrière, il a fait défiler les femmes qu'il aime et admire. De 20 à 50 ans, toutes avaient déjà défilé pour lui. On retrouvait pêle-mêle Cecilia Chancellor, Guinevere Van Seenus, Kirsten Owen, Carolyn Murphy, Liya Kebede et Alek Wek.

Dries leur a trouvé un surnom tout trouvé : sa « famille de femmes ». En backstage, les critiques et journalistes discutaient avec celles qu'ils avaient shooté parfois des années auparavant, en première page de leurs magazines. C'est cette image de femmes réunies et soudées, partagée sur les réseaux sociaux, qui a participé à une nouvelle forme d'empowerment dans la mode.

Simone Rocha a elle aussi choisi de confronter différentes générations de femmes sur son podium, mêlant les icônes des années 1960 (à l'instar de Jan de Villeneuve et Bernadette Barzini, 72 et 73 ans respectivement) aux mannequins plus juvéniles. D'aucuns ont cherché à trouver une justification à cet acte dans le livret d'introduction du défilé. Simone Rocha n'a pas trouvé nécessaire de s'en défendre. Elle s'est seulement évertuée à présenter sa vision de la femme Rocha : plurielle, consciente, affirmée.

À Versace, le défilé automne/hiver 2017 s'est fermé sur l'apparition remarquée d'Amber Valletta, 43 ans. L'icône a défilé aux côtés de mannequins de 20 ans ses cadettes. Sa présence était plus que symbolique : elle incarnait la vision très libre du glamour selon Donatella. Et c'est vrai, pourquoi les femmes de cet âge devraient-elles se priver du glamour ? Si vous en doutiez encore, Donatella elle-même est là pour vous convertir. 

Voilà qui pose la question : Pourquoi maintenant ? L'obsession de l'âge dans la mode est-elle le reflet d'une tendance à regarder en arrière ?  Ou de manière plus cynique, est-ce un prétexte à plus de couverture médiatique ? Peut-être. Mais c'est surtout quelque chose qui, au moins pour ces créateurs, semble juste. On avait ici des femmes capables de raconter l'histoire de la saison. Et, de manière plus pragmatique, n'est-il pas logique de dévoiler vos vêtements sur des femmes qui ont le même âge que celles qui les achètent et les portent ?

À New York, lors du défilé Eckhaus Latta, le duo a lui aussi fait confiance à des femmes plus âgées pour défiler sur leur podium. Mike Eckhaus et Zoe Latta les ont appelés « les magnifiques mères âgées »- comme l'artiste Susan Cianciolo, qui portait les vêtements de cette petite collection anti-Trump. Pour les créateurs, l'inclusion était ici synonyme d'intimité. Ils ont fait participer les hommes et les femmes qui peuplent leur monde : artistes, activistes, photographes. Comme Collier Schorr qui, en coulisses, se vantait d'avoir gardé son sérieux lorsque le directeur mode d'i-D, Alastair McKimm, a crié son nom au premier rang. Ces quelques exemples prouvent l'importance de la communauté que défend Eckhaus Latta, cette envie de se réunir et se rassembler plus que jamais nécessaire. 

Cela ne veut pas dire que la diversité ne doit pas être revendiquée haut et fort et toujours. Après tout, s'extasier ou se réjouir de l'apparition d'une femme de couleur à chaque défilé de la Fashion Week de New York est assez absurde à bien y réfléchir. Ce n'est pas un triomphe mais bien une preuve du chemin qu'il reste à parcourir.

Nous devrions plutôt célébrer des marques comme Chromat, Tome et bien sûr Gypsy Sport, dont les mannequins ont été repérés lors de diverses manifestations new-yorkaises. Activistes, fiers et différents : tous ont défilé chacun à leur manière. La diversité à l'état pur.

Et ces décisions ne sont pas isolées, elles ont le pouvoir d'influencer l'industrie. Prenez Slick Woods par exemple. Muse de Rio Uribe chez Gypsy Sport, elle fait preuve d'un vrai franc-parler, crâne rasé et grande gueule. Aujourd'hui, elle a défilé pour Fendi, Fenty et Puma et Marc Jacobs.

En parlant de Marc Jacobs, il semblerait que la saison automne/hiver 2017 ait démontré que faire défiler des mannequins transgenres ne soit plus exceptionnel. Marc Jacobs a en effet fait défiler trois mannequins transgenres, et ces derniers n'étaient pas de simples accessoires mais de grands mannequins. Avec leurs armées d'abonnés Instagram, ils aident Marc autant qu'il les aide.

Il reste bien entendu de nombreuses batailles à mener. Les collections seront bientôt réduites à de simples campagnes, qui représentent généralement moins bien la diversité. Pareil pour les pages de magazines et les publicités pour parfums ou shampoings. Il faudra attendre pour savoir si ces petits changements resteront conjoncturels ou deviendront structurels.

Mais, pour le moment en tout cas, nous avons la preuve que l'inclusion, la diversité, ou peu importe le nom qu'on lui donne, n'est pas et ne devrait pas être un sujet tabou. Qu'y a-t-il de mal à refléter son monde ? Les créateurs commencent à montrer à quel point le leur peut être riche, pluriel et moteur de création. 

Credits


Texte : Jack Moss
Photographie : Mitchell Sams