les conseils de tim walker pour réussir dans la photographie

Le photographe britannique présidera le jury photo du festival de Hyères cette année. i-D a passé un moment avec lui pour parler de jeunesse, de vérité et de l'importance de créer en communauté.

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13 Avril 2017, 12:30pm

Rien n'échappe à l'oeil de Tim Walker. Des paysages stupéfiants à ses portraits émouvants, ses clichés composent un univers fantastique, une vision du monde à part. Ils sont également la preuve de son talent incomparable, qui fait aujourd'hui de lui l'un des plus grands photographes de sa génération. Typiquement britannique, s'il ne se trouve pas à quelques milliers de kilomètres en train de photographier de nouvelles contrées lointaines, vous le trouverez dans son studio de l'est de Londres, ébauchant son prochain projet en compagnie de son équipe, une tasse de thé à la main et son chien aux pieds. Tim parle très souvent de « vérité » - une sorte de chimère qu'il cherche toujours à capturer. Et pourtant, Tim Walker s'attache toujours à dépeindre un monde surréaliste à travers sa photographie. Il a notamment photographié un vaisseau spatial passant au-dessus d'un obstacle dans une course de chevaux ; un lion dans une maison bourgeoise complètement délabrée aux côtés d'Edie Campbell ; ou une poupée géante traînant Lindsey Wixson partout avec elle. Ses clichés surréalistes servent à mettre en lumière une autre vérité, une nouvelle interprétation du beau. Il se donne également pour mission de révéler à l'image ce qui nous rend tous uniques. Mais ce qui fait de lui un photographe à part est sa discipline et sa concentration  inébranlables. Qu'il mène un projet personnel ou une série commissionnée, Tim Walker s'investit toujours avec beaucoup d'amour. 

Lorsque Tim est venu rendre visite à i-D il y a quelques mois, il nous a raconté à quel point la nouvelle génération de créateurs, artistes et musiciens londoniens l'inspirait. Pas seulement par leurs créations mais aussi par leur acharnement et leur désir de construire leur propre écosystème où liberté d'expression et la créativité débridée sont légion. Un regard sur la jeunesse qui a fait écho à celui d'i-D. Et en ces temps de troubles politiques et d'incertitude, la créativité est notre seule inspiration, le seul moyen de nous unir et d'envisager un futur meilleur. Nous avons donc joint nos forces pour réaliser le nouveau numéro d'i-D et célébrer les jeunes artistes les plus inspirants de Londres. 

Qu'est-ce que tu penses des dernières photos que tu as faites pour i-D ?
J'en suis très fier. C'est un travail assez particulier pour moi parce que j'ai beaucoup appris et en tant que photographe on veut toujours en apprendre plus et poursuivre notre apprentissage. C'est certainement la même chose pour vous en tant qu'écrivain, c'est tellement bon d'effectuer des recherches et d'apprendre quelque chose qu'on ne savait pas auparavant. 

En rassemblant différentes idées autour d'un même sujet on apprend toujours beaucoup, parce qu'on rencontre des gens qui viennent d'univers différents.
Je pense que c'est tout ce que l'on souhaite en tant que créateur. On veut toujours rencontrer des gens. Quand on a shooté ensemble, Grace Coddington m'a parlé de l'importance de la jeunesse. Elle disait qu'on pouvait être beaucoup plus vieux mais qu'il y avait toujours beaucoup à apprendre des jeunes, de ce qu'ils font, il est très important de les écouter parler. Voilà pourquoi j'ai voulu faire ce projet. 

Terry [Jones, créateur d'i-D] disait toujours que la jeunesse ne relève en rien de l'âge, que c'est un état d'esprit et que i-D pouvait parler à quelqu'un de 16 ans comme à quelqu'un de 66 ans. 
Je pense que c'est un concept très intéressant. Participer à ce numéro d'i-D m'a été particulièrement bénéfique et m'a ouvert les yeux. Cela m'a montré l'importance de garder le contact avec la créativité de la jeunesse.

Parlons un peu de la réflexion qui a eu lieu en amont du projet. 
Je suis venu vers vous parce que je voulais voir ce que font les jeunes générations. C'était une sorte d'exploration : je voulais rencontrer beaucoup de gens et m'intéresser à ce qu'ils font, ensemble. Les algorithmes, les chiffres, les choix prédéterminés et la disparition des individualités m'effrayaient au plus haut point. J'étais inquiet des attaques que subit la jeunesse créative dans un environnement politique et global de plus en plus hostile… Je voulais avoir un aperçu de ce qu'il se passait dans la génération numérique.

Ton idée m'a beaucoup touchée, parce qu'en ces temps d'incertitude et de troubles politiques l'art est le seul moyen de nous rassembler et de nous en sortir. Toi, tu penses que créativité peut nous aider en ces temps d'agitation politique ?
Les tumultes politiques poussent toujours à la créativité. Aujourd'hui, toute personne possède un ordinateur et il semble que nous en avons vraiment besoin, que nous sommes dépendants. Nous n'avons pratiquement plus le contrôle. La politique a perdu de sa superbe et repose sur un tas de mensonges. Si tu vas sur un ordinateur, que tu poses une question sur Google, tu peux tomber sur des réponses fausses, inappropriées ou incomplètes. La vérité ultime se trouve dans l'art et dans la créativité. Comme dit Keats : « La beauté c'est la vérité, la vraie beauté ». On ne peut pas manipuler ou mentir dans l'art, le vrai. Quand le monde est contestable, l'humain cherche naturellement à connaître la vérité. Il tente de renouer avec les formes d'expressions les plus basiques du vrai et du beau. Les cinq ou dix prochaines années vont être le moment d'un renouveau de l'art significatif. Je le vois arriver.

J'espère. À quel point est-ce que les gens que tu as photographiés étaient influencés par la politique et par ce qui se passe dans le monde ?
Environ 90% des gens que nous avons shootés dans ce portfolio étaient intéressés par la politique. Nous devenons tous plus politiques et c'est une bonne chose parce que nous nous réveillons et nous nous rendons enfin compte de l'importance de la vérité.

Penses-tu avoir une responsabilité en tant que photographe, que ce soit envers les gens que tu photographies ou par rapport aux images que tu publies ?
Je pense avoir une grande responsabilité en tant que photographe. Collier Schorr en parlait dans le numéro d'i-D, The Female Gaze issue. Elle parlait du fait que l'auteur d'une photo, d'un texte ou d'une œuvre d'art n'a qu'un point de vue individuel. Ce qu'il faut faire aujourd'hui c'est s'assurer qu'il y est plus d'auteurs pour proposer une pluralité de messages et faire en sorte que la représentation médiatique du monde soit plus responsable, plus en phase avec la réalité.

Quels ont été les plus grands changements dont tu as été témoin depuis que tu as commencé la photographie ?
les gens sont de plus en plus ouverts et honnêtes avec eux mêmes. La pluralité des genres et des orientations sexuelles n'existaient pas lorsque j'ai commencé. Avant, on ne parlait pas de sa sexualité. Mais aujourd'hui les gens se sentent beaucoup plus libres d'explorer ce qu'ils sont vraiment et cherchent leur propre vérité. Je me suis rendu compte que les gens étaient beaucoup plus ouverts aujourd'hui et fiers de leur identité. Ils sont émancipés et les barrières sont plus simple à enjamber. Nous vivons une belle époque. Les photographes sont aussi bons que les gens qu'ils ont en face d'eux et Londres est une ville pleine de diversité et de talent.

Est-ce que le fait de voir autant de créativité et d'ambition te donne de l'espoir ?
Oui, dieu merci. Je suis photographe depuis plus de 20 ans et j'ai vu l'équilibre de la balance entre l'art et le commerce pencher dans les deux sens. Lorsqu'elle penche vers le commerce, la vie devient plus banale. Les gens ont peut-être plus d'argent mais c'est une existence assez peu inspirante. Lorsqu'elle penche vers l'art - ce qui se passe actuellement selon moi - la vie est beaucoup plus enrichissante et vivante.

Je pense que c'est ce qui est vraiment spécial dans ton travail. Tu passes du temps à discuter et à apprendre à connaître tes sujets plutôt que de les photographier froidement. Est-ce que tu as toujours travaillé de cette manière ?
Oui, je ne peux pas simplement photographier une personne parce que son visage me parle. Il faut que j'apprenne à la connaître pour ne pas passer à côté de ce qu'elle est. J'ai toujours été comme ça. Je dois parler aux gens et créer un lien, même si ce n'est qu'autour d'une tasse de thé quelques heures avant le shooting. Avec certaines personnes le lien se créer en 10 secondes, ça se sent. Avec d'autres, c'est plus long. Mais tout le monde a une histoire et quelque chose à dire. Je parlais récemment avec Alice Goddard et elle me disait qu'elle pensait que tout être humain mérite une photo. Tout le monde. Je pense qu'elle a raison et c'est devenu mon mantra.

Comment choisis-tu les gens que tu prends en photo ? Tu as une préférence pour un certain type de personnes ?
Non. Un photographe se doit d'être capable de prendre n'importe qui - que ce soit une personne de 80 ou de 8 ans - et de capturer ce qui rend cette personne unique. Comme le dit Alice Goddard, tout le monde possède quelque chose et je pense que la mode l'oublie trop souvent. Elle se complaît parfois trop dans une certaine routine, dans des codes, incarnés par une armée de mannequins identiques ; un style commun, accepté et approuvé. Quand la mode devient trop commerciale, les différences, l'unicité et l'individualité qu'elle est censée prôner peut rapidement disparaître. Mais les individus qui sont favorisés ne sont finalement pas si différents. Assez régulièrement, lorsqu'on rencontre un mannequin connu ou une actrice on réagit en se disant : qu'est-ce que c'est que cette chose magique ? Bien sûr, certaines personnes sont très talentueuses devant une caméra, mais il est incroyable de voir des gens, qui n'ont littéralement jamais été photographiés auparavant, timides et introvertis et qui ne se considéreraient jamais comme de potentiels sujets mais qui ont finalement autant à dire que des performeurs nés.

Tu as souvent répété « restez bizarres, restez différents » durant ce projet, qu'est-ce que ça veut dire pour toi ?
J'ai adoré l'étrangeté, la différence et l'individualité de chacune des personnes que j'ai prises en photo pour ce dernier numéro d'i-D. Il m'arrive très souvent de voir les jeunes de la nouvelle génération assis dans la rue ou dans un resto, agrippés à leur Iphone, indifférents au monde extérieur. Dans ces moments-là, ils peuvent paraitre apathiques parfois et j'ai souvent envie de leur crier : « Qu'est-ce que vous faites ? Réveillez-vous ! » Mais rencontrer autant de jeunes créateurs, musiciens, mannequins et artistes londoniens a été tellement inspirant, tout ce que j'avais envie de leur dire était de continuer, de rester différents, parce que la différence est précieuse. Elle est une arme.

Particulièrement dans le monde capitaliste dans lequel nous vivons…
La différence est une arme contre la banalité, les entreprises, l'insipidité des algorithmes. C'est plus important que jamais. La phrase « restez bizarres, restez différents » provient du discours de Graham Moore aux Oscars de 2015. Il y a gagné un prix pour le film Imitation Game dont il a été le scénariste. Son discours est devenu viral, détourné en meme et en t-shirts. J'ai trouvé très intéressant que ce jeune scénariste hyper talentueux ait compris à quel point cette phrase était importante. C'était comme une sorte de prémonition de ce qui allait se passer. Il clamait haut et fort l'importance de l'individualité.

Quels ont été tes moments préférés durant ce projet avec i-D ?
J'ai adoré les shootings de Ibrahim Kamara, Campbell Addy, King Owusu et Harry Evans. Ibrahim est si naturel, il a un véritable don, et Campbell laisse transparaître une sérénité impressionnante. Il a été très doux, c'est un photographe que je défendrai toujours. Tous m'ont donné l'impression que le monde allait bien. Ils sont très authentiques. Les filles de BBZ m'ont dit qu'elle avait pour habitude de regarder mes livres lorsqu'elles étaient à l'école. Pour revenir à ce que l'on disait à propos de la responsabilité, j'espère avoir été assez responsable pour leur transmettre quelque chose à ce moment-là. Pour un photographe, il faut espérer que cela ne se retourne pas contre vous. C'était incroyable de rencontrer des ados qui ont un jour été inspirés par mon travail. Tout ce que je me dis c'est : « j'espère qu'ils en retiendront quelque chose de positif. »

Avec plus de 20 ans d'expérience dans l'industrie, quel conseil donnerais-tu aux jeunes qui débutent ?
Restez vrais. Toutes vos décisions doivent venir du plus profond de vous. Ça ne peut pas être quelque chose qu'on vous dit de faire. Il faut se mettre devant un miroir et comprendre qui on est. Lorsqu'on sait qui on est, on ne peut plus fuir ou mentir et le message devient bien plus retentissant. Ce qui vient du cœur touche en plein cœur. Donc essayez de savoir ce qui vous motive réellement. C'est la seule façon de s'engager avec amour et sincérité. 

Credits


Texte : Holly Shackleton
Photo : couverture du numéro London Now issue d'i-D par Tim Walker

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