gucci refait le monde au japon

La marque italienne a proposé à quatre artistes de réinterpréter l’univers fantasque et fantastique du Gucci d’Alessandro Michele. Intitulée "Gucci 4 Rooms", l’exposition (virtuelle et réelle) été inaugurée le 11 octobre à Tokyo dans la boutique de...

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oct. 12 2016, 3:55pm

Il y a quelque chose de cacophonique dans l'univers du Gucci d'Alessandro Michele. Chez lui, les références s'entrechoquent aussi violemment qu'elles se complètent, les esthétiques se chahutent autant qu'elle s'harmonisent. C'est un désordre baroque : derrière le chaos, l'ordre règne. La tornade Gucci se nourrit du monde extérieur autant qu'elle ne s'auto-suffit. Pour l'exposition (digitale et réelle) « Gucci 4 Rooms » présentée à Tokyo le 11 octobre dernier, la marque a demandé à quatre artistes de créer une « chambre », inspirée de l'univers de la maison. Le projet s'installe dans la lignée de #guccigram, une initiative similaire lancée il y a tout juste un an sur Instagram. 

À l'image du monde selon Michele, ces quatre artistes n'ont pas grand chose en commun. Il ont pourtant été réunis et on leur a laissé carte blanche. Chiharu Shiota, exposée en 2015 au pavillon japonais de la Biennale de Venise, a réinterprété le motif Herbarium avec son propre motif, des toiles tissées de centaines de fils. Le mythique street artist tokyoïte Mr. a imaginé un monde kitsch et apocalyptique, fait de personnages d'anime japonais et de détritus. La figure de l'art numérique Daito Manabe a de son côté conçu une installation interactive hommage à la mythologie de Gucci. Et le street artist canadien Trouble Andrew, qui collabore avec Gucci depuis deux saisons désormais, a retapissé une pièce de ses maintenant fameux Gucci Ghost.

Bref, un joyeux bordel à l'image du nouveau Gucci - un petit cosmos aussi hermétique à la tyrannie des tendances qu'ouvert à la créativité du monde et de sa jeunesse. Pour célébrer l'avènement de ce réjouissant nouveau monde, difficile de trouver meilleur endroit que Tokyo, terre stratégique de la marque (le pays représente 10% de leur marché global selon le président Marco Bizzari) et ville on ne peut plus en phase avec le génie kitsch du créateur italien.

MR.

Gucci Garden Room de Mr. ©2016 Mr./Kaikai Kiki Co., Ltd. All Rights Reserved

Est-ce que tu peux me parler de ton projet et de ce qui t'as inspiré pour cet espace ? Le mot-clé, c'est hybride. Une sorte de mélange de déchets et de figures d'animation.

Ça a été facile d'intégrer Gucci à cette série ? L'univers de Gucci et le mien sont totalement différents, mais ça nous permet à chacun de prendre ce qu'il y a de bien dans l'autre. On est différents mais complémentaires.

Avec Alessandro Michele, Gucci fait beaucoup plus appel à la pop culture. La marque est très ouverte au monde et à la nouvelle génération. Tu constate ça ou tu vois encore Gucci comme une marque très luxe ? Alessandro est très ouvert, oui. Il s'est beaucoup intéressé à la culture japonaise, et notamment à la culture Yankii : les bad boys, les bad girls, les gangs de lycéens et toute leur imagerie. Quand j'ai vu la vidéo de campagne de sa collection automne/hiver, j'y ai vu beaucoup de références au Japon, comme le Pachinko, le camion, la moto… Dans la démarche de Gucci aujourd'hui, il y a quelque chose de japonais - dans la compréhension du kitsch, et son dépassement.

Ton univers à toi est inspiré de cette culture Yankii ? La culture Yankii était très populaire dans les années 1980. J'avais 15 ans à cette époque, donc j'ai été influencé par ces personnages, cette imagerie. J'adorais les motos personnalisées.

Est-ce que la jeune génération est encore influencée par cette culture yankii des années 1980 ? Je pense que c'est plus un héritage maintenant. Ceux qui ont massivement adopté cette culture ont souffert d'une mauvaise image - la société japonaise les considère comme des loubards, des hors-la-loi. Ce qu'ils sont rarement! Je pense que la jeune génération est plus calme et a pris le bon du Yankii.

Que penses-tu de la nouvelle génération de street artistes japonais ? Il y a deux types de street culture aujourd'hui au Japon : celle qui met la mode dans la rue, et celle qui met la rue dans la mode. 

TROUBLE ANDREW

Virtual Secret Room de Trouble Andrew

L'association entre Gucci, le Japon et votre univers semble très organique…Tant mieux alors! De toute façon, ma collaboration avec la maison, qui dure depuis plusieurs mois maintenant, est très facile et organique. Alessandro est très cool et ouvert, on avance à l'instinct ensemble.

Comment décririez-vous l'univers d'Alessandro Michele ? Comme lui. C'est un univers très accueillant, ouvert.Ça se voit dans la manière qu'ont de travailler ceux qui l'entourent. Leur état d'esprit. Et il prend des risques, ce qui en dit beaucoup sur lui, en tant que personne. Il a pris beaucoup de risques avec moi ! Mais il ne me l'a jamais rappelé.

Comment envisagez-vous le futur de cette collaboration ? On ne s'est jamais donné de limite de temps, de règles ou de plannings. Quand on a commencé, on ne savait même pas si on voulait juste faire un print ou autre chose. Puis on est passé à la première collection, puis aux bijoux et à tous ces événements. On prend les choses au jour le jour.

C'est un luxe de pouvoir travailler comme ça, de manière si organique ? Oui, bien sûr. Mais c'est aussi un art. C'est comme ça que je veux vivre ma vie. Je ne peux que faire comme ça. Il faut que j'aime profondément ce que je fais, sinon ça ne sert à rien et j'arrête.

Que pensez-vous de la collaboration entre art et mode ? Je pense que c'est le plus naturel des mariages. Tu ne peux pas avoir l'un sans l'autre, c'est pareil pour la musique. Tout le monde partage son inspiration.

Des projets en cours ? Comme je te l'ai dit, je ne prévois pas grand chose ! Là, tout de suite, je rêve d'un massage. 

DAITO MANABE

 Gucci Words Room de Daito Manabe, Getty image pour Gucci

Comment perceviez-vous Gucci avant de travailler avec eux ? Je me demande toujours à quoi je ressemblerais avec tel ou tel vêtement de telle ou telle marque. Pour Gucci, je m'imaginais bien en porter pour faire la fête.. Je vois la marque différemment maintenant. Porter du Gucci et collaborer avec Gucci sont deux choses bien différentes. J'ai du comprendre la philosophie de la marque pour la réinterpréter.

Alors comment définiriez-vous cette philosophie ? Les produits que j'ai fait apparaître dans mon installation évoquent la mythologie. Gucci transforme sa mythologie en quelque chose de contemporain. C'est ce que je fais dans mon travail, je mêle de l'ancien et de la technologie. En ce sens, nous avons, Gucci et moi, quelque chose en commun.

Vous êtes un artiste très pluridisciplinaire ; c'était donc facile pour vous de travailler avec une maison de mode ? Collaborer avec des gens qui viennent de partout est indispensable à l'expression de mon art. Mais je sais qu'il y a des artistes très conservateurs, qui pensent que l'art devrait rester « pur ». Ils on le droit de penser ça. Mais ce n'est pas comme ça que je vois les choses. C'est vital pour moi de travailler avec des gens qui maîtrisent différentes disciplines.

Si vous deviez décrire Gucci en quelques mots ? Gucci c'est du changement dynamique. Une entité qui n'a pas peur du changement. 

CHIHARU SHIOTA

Gucci Herbarium Room par Chiharu Shiota

Comment vous est venue l'idée de cette pièce ? Quand on m'a parlé de l'idée de créer une chambre, j'ai tout de suite pensé à intégrer un lit et un fauteuil, pour que les gens aient le sentiment que quelqu'un y avait passé du temps.

Vous travaillez beaucoup avec les fils - les inclure ici a été naturel ? Pourquoi les faire orange ; est-ce que tu peux me parler de la matérialité du rendu ? Alors, on dirait qu'ils sont oranges mais ils sont rouges. C'est vraiment l'idée du fil rouge - cette toile de fils m'a aidé à former cette espèce de cosmos, articulé autour d'Herbarium, un célèbre motif de Gucci.

Vous aviez déjà collaboré avec une marque de mode ? Cela vous a semblé naturel ? C'est ma première collaboration de ce type. Mais je crois que les vêtements constituent une matière intéressante pour l'art. C'est une seconde peau, ils expriment énormément de choses. Au moins autant que l'art. C'est donc une fusion assez naturelle pour moi.

Vous êtes une artiste notamment consacrée par des institutions artistiques comme la Biennale. Que pensez-vous des artistes qui estiment que l'art ne devrait pas se mêler à la pop culture et la mode ? Quand on m'a présenté ce projet avec Gucci, on m'a assuré que je pouvais rester fidèle à moi-même et à mon art, et que je n'avais aucun besoin d'être proche ou de bien connaître leurs produits. On m'a donné cette liberté.

Comment voyais-tu la marque avant, et comme la décrirais-tu maintenant ? Ce sont des produits très haut-de-gamme, que je ne pourrais certainement pas me payer. Mais je pense que les gens qui achètent chez ces marques de luxe le font pour combler un vide en eux. Et je pense faire la même chose quand je créé de l'art. Mon art comble un vide en moi.

Comment voyez-vous évoluer l'univers de la création ? Nous vivons dans un monde d'échanges. La communication ne cesse de se démocratiser, avec internet et les réseaux sociaux, les barrières sont de plus en plus fines.

GUCCI 4 ROOMS
Du mercredi 12 octobre au dimanche 30 novembre. Au septième étage de la boutique Gucci Ginza à Tokyo (chambre Gucci Ghost à Dover Street Market Ginza). 
Ouverture au public, entrée libre.

gucci4rooms.gucci.com