le guide i-D de la désobéissance (par alain badiou ;-)

Selon le philosophe, les générations de nos parents sont déjà foutues (engluées dans le lifestyle, la puérilité et le consumérisme). A nous de nous poser les bonnes questions et d'apprendre à désobéir avec panache.

par Ingrid Luquet-Gad
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09 Décembre 2016, 12:00pm

Cette rentrée paraissait un nouveau livre du philosophe Alain Badiou, La vraie vie. Un court traité, rédigé sous la forme d'une « lettre à la jeunesse », appelant à sa « corruption ». Non pas que l'éminent intellectuel ait viré punk et professe le « no future ». Tout au contraire. Ce qui manque selon lui à la jeunesse d'aujourd'hui, prise dans les feux de systèmes sur le déclin - économiques, politiques, symboliques - c'est de renouer avec des idéaux. D'où le recours à la philosophie grecque, à Socrate, accusé de corrompre la jeunesse, et aux Idées de Platon, pour ne pas laisser la nouvelle génération aux mains du consumérisme galopant - quant aux adultes d'aujourd'hui, puérilisés et éternels ados, c'est déjà trop tard.

Message d'espoir à la jeune génération qui vient, Alain Badiou se pose en guide afin de transformer le sentiment d'insatisfaction, les révoltes et les soulèvements qui ont jalonné 2016, en grande cause et remettre de l'idéal dans le système néolibéral. On connaît effectivement son attachement aux quatre piliers qui structurent son système philosophique, l'amour, l'art la poésie et la science - quatre grandes Idées, au sens platonicien du terme. La démarche de passeur, également, lui tient à cœur, lui qui a déjà réécrit plusieurs grands textes de philosophie, dont La République de Platon, pour les adapter à l'air du temps. La vraie vie constitue alors le pendant spécifiquement adressé à ses petits-enfants putatifs, plus optimiste devant un futur où les impasses contemporaines pourraient être retournées, venant compléter un autre opus sorti cette année, Notre mal vient de plus loin. Penser les tueries du 13 novembre.

En relisant l'entretien que nous avons mené avec lui, impossible de ne pas voir filtrer derrière l'espoir placé en la nouvelle génération un certain découragement devant la perte de valeurs des « salariés-consommateurs » qui forment le gros de la population. Certes, les luttes sont moins marquées qu'à l'époque où il rallia la frange maoïste de l'extrême gauche française, un engagement qui n'a jamais faibli chez lui. Car elles sont multiples, rhizomatiques, parfois contradictoires. Elles ne descendent pas forcément dans la rue pour faire bloc, mais se disséminent à la surface de la toile. Mais alors que l'année se clôt, marquée par les mouvements spontanés, les regroupements populaires et la prise en main de son avenir par une jeunesse debout et tout sauf abattue, impossible d'en rester à ce constat de crise. La jeunesse a-t-elle vraiment besoin d'un guide ? Sans doute pas. Il n'en reste pas moins qu'on retient d'Alain Badiou l'appel à « orienter sa vie ». Gageons qu'il a déjà été entendu. Et que 2017 et sa jeunesse - qui sera peut-être badiousienne, certainement d'ores et déjà « corrompue » et surtout farouchement indépendante - se chargera de nous en apporter confirmation.

La vraie vie : c'est le titre de votre dernier livre, mais aussi, selon vous, l'unique question à laquelle devrait se consacrer le philosophe. Pourquoi y a-t-il aujourd'hui urgence à en rappeler les principes ?
Alain Badiou - Nous avons, dans le monde tel qu'il est, une vie asservie et prédéterminée. Les figures de vie que propose le capitalisme global, pour le moment maître du monde, sont au nombre de trois : appartenir à l'oligarchie somptuaire des maîtres d'aujourd'hui, une oligarchie très étroite, féroce en affaires, et peu cultivée ; être un salarié-consommateur, qui fait tourner le cycle de la marchandise et de l'argent : son travail est acheté comme une marchandise, il en tire de l'argent sous la forme d'un salaire, et il change ce salaire en marchandise ; et, la troisième forme, c'est de ne compter pour rien. Cette dernière forme constitue un gigantesque surplus, le prolétariat nomade, les gens qui errent dans des mondes dévastés à la recherche d'un moyen de survivre. Ils sont au moins deux milliards…Alors oui, dans ces conditions, qui en outre nous mèneront à la guerre, il faut bien que le philosophe en appelle à une vraie vie.

Qu'est-ce finalement qu'être jeune aujourd'hui ? Avoir une consommation de jeune, musiques, smartphones, fringues à la mode ? Se préparer à la figure dominante du salarié-consommateur ? Errer à la surface de la terre en cherchant un boulot, comme des millions de jeunes africains le font aujourd'hui ?

Vous vous appuyez pour cela sur les grands textes de la philosophie grecque. Vous évoquez ainsi dans les premiers paragraphes la traduction de La République de Platon que vous avez réalisée. Plus qu'une traduction, une interprétation signée qui serait une version « plus accessible pour un jeune d'aujourd'hui ». Pourquoi ce jeune-là ne pourrait-il pas simplement lire le texte original ?
Un texte philosophique doit valoir pour tous les temps, alors qu'il est tributaire des circonstances, et en particulier des combats qu'il a dû mener, dans son époque, pour y faire une trouée en direction de la vraie vie. Ainsi par exemple du combat acharné de Platon contre les sophistes. La valeur universelle du texte est donc toujours affectée, voire rendue difficile à percevoir par les conjonctures polémiques et les singularités politiques et sociales. Mon but est seulement de changer en quelque sorte le contexte du texte, et de faire comme s'il était écrit aujourd'hui, de façon à ce que rien de trop empirique et particulier ne fasse obstacle à la perception de sa force universelle, de sa valeur intemporelle. Il faut actualiser ce texte essentiel pour en faire voir l'éternité.

Vous avez vous-même des enfants, à qui vous adressez le livre. En quoi est-ce différent d'être jeune aujourd'hui qu'à votre époque ?
Il y avait dans ma jeunesse des affrontements clairs, des camps constitués. Vous étiez dans la vision communiste de l'avenir du monde ou non. Vous étiez contre les guerres coloniales ou non. Vous vous enthousiasmiez pour Boulez en musique, pour Vilar au théâtre, pour Sartre en philosophie, pour l'école Bourbaki en mathématiques, pour Soulages, Manessier ou Vieira da Silva en peinture, ou vous restiez un conservateur dans tous les domaines. Vous souteniez les grandes grèves ouvrières, ou non. Vous participiez aux grandes révoltes étudiantes ou vous restiez dans votre coin. Le monde était pour nous essentiellement divisé, et non unifié ou consensuel. Il y avait une puissance du Deux, de la division, et donc une importance décisive du choix existentiel. On peut dire tout cela ainsi : il était possible, clairement possible, d'orienter sa vie. Aujourd'hui, la jeunesse est fondamentalement désorientée. Elle est la proie d'un consensus pauvre, elle sent que le monde ne va pas bien, ne lui offre pas grand-chose, mais elle ne voit pas comment le refaire, ou comment « partir » de ce monde dévalué (déjà Rimbaud : « Mais non. On ne part pas »).

Vous vous êtes à plusieurs reprises exprimé sur le mouvement Occupy Wallstreet et le mouvement Nuit Debout, notamment dans le cadre du séminaire que vous donnez depuis deux ans à Aubervilliers. Faut-il voir dans ces soulèvements une révolte générationnelle ?
Certainement. Ce sont là des symptômes de ce que je viens de vous dire : un fort sentiment d'insatisfaction, dans un monde qu'on déclare officiellement le meilleur possible, celui de la démocratie, du libre-échange et de la liberté d'opinion, mais qui est en réalité emprisonné dans la structure de la compétition monétaire et marchande. Il manque toutefois à ces mouvements une grande Idée (au sens de Platon !) qui leur permettrait de durer, de s'organiser, et de gagner à leur cause l'immense masse des déshérités, laquelle décidera, en fait, du sort de tous.

Alors oui, dans ces conditions, qui en outre nous mèneront à la guerre, il faut bien que le philosophe en appelle à une vraie vie.

Vous parlez, citant Marx, de la « crise historique de symbolisation » qui affecte et désoriente la jeunesse. Comment se manifeste-t-elle ?
Je pense que la jeunesse contemporaine est désorientée jusque dans son être propre. Qu'est-ce finalement qu'être jeune aujourd'hui ? Avoir une consommation de jeune, musiques, smartphones, fringues à la mode ? Se préparer à la figure dominante du salarié-consommateur ? Errer à la surface de la terre en cherchant un boulot, comme des millions de jeunes africains le font aujourd'hui ? Même les vieux veulent être jeunes, le cadre d'entreprise fait son jogging pour ça. Encore une fois, si la jeunesse n'a pas une idée à valeur universelle visant à changer le monde, elle ne peut être aujourd'hui qu'une cible, en fait la cible la plus importante, du Grand Marché Mondial, qui n'a aucun autre but que de lui vendre des objets laids et inutiles.

Que pensez-vous des nouvelles économies participatives, des « communs » ou du mouvement « maker », qui se répandent depuis peu ? Le capitalisme peut-il être infléchi ou doit-il être renversé ?
Les économies parallèles, les « radios libres », les mutualités, la participation et l'autogestion, les « nouveaux villages », les communautés indépendantes et partageuses, les appartements collectifs, rien de tout cela n'est neuf. On a opposé le mouvement coopératif à la propriété personnelle depuis le XIXe siècle. Ce n'est nullement une caractéristique du capitalisme tardif. Et du reste, qu'est-ce qui nous dit que notre capitalisme est tardif ? Toutes ces agitations « communales » veulent surtout éviter les exigences et les patiences d'une politique communiste réinventée. C'est l'increvable socialisme utopique, que veut faire l'économie de l'affrontement, de la mise à mal de l'État et de son Droit, qui veut se passer de la politique, en somme. Tout cela est un sympathique folklore.

On vit dans un monde qu'on déclare officiellement le meilleur possible, celui de la démocratie, du libre-échange et de la liberté d'opinion, mais qui est en réalité emprisonné dans la structure de la compétition monétaire et marchande.

Divisé en trois parties, le livre se développe autour d'une séparation semblable à celle dont le fronton des écoles communales conserve parfois encore la trace : « Le devenir contemporain des garçons » et « Le devenir contemporain des filles ». Pourquoi avoir choisi cette séparation sexuée, qui a de quoi surprendre le lecteur contemporain ?

Je ne vois vraiment pas pourquoi le lecteur contemporain serait surpris ! Ne voit-il pas qu'il existe un féminisme, mais non pas un masculinisme ? N'est-il pas évident que dans le monde contemporain, les femmes peuvent gagner des postes, des égalités particulières, des droits ? Et qu'il n'y a rien de semblable pour les hommes ? La modernité dont notre monde - celui qui se nomme lui-même l'Occident - se réclame ouvre, c'est vrai, aux femmes, des horizons que les mondes traditionnels ignorent et/ou refusent. Du reste, la grande guerre des civilisations dont on nous rebat les oreilles, la propagande selon laquelle nous sommes les civilisés et les autres les barbares, fait de la question des femmes son centre de gravité. Alors, c'est l'évidence même : le rapport d'orientation au regard du monde tel qu'il est ne peut être le même pour une jeune femme que pour un jeune homme. Savez-vous que l'année dernière a été l'année où, à coup sûr pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, il y a eu, à échelle du monde entier, plus de femmes diplômées de l'enseignement supérieur que d'hommes ? Ne constatez-vous pas qu'à l'école, et spécialement dans les milieux les plus pauvres, les plus démunis culturellement, les filles réussissent infiniment mieux que les garçons ? C'est là une révolution culturelle-sexuelle que le monde tel qu'il est déterminé et instrumente, mais à laquelle il ne peut donner aucun sens positif, puisqu'il est le monde de la compétition, de l'individualisme, et du tous contre tous.

Quelle est la réception idéale que pourrait faire de votre livre le lecteur qui a 16 ans en 2016 ?
16 ans, c'est vraiment très jeune ! Nous ne sommes plus à l'époque du Rimbaud de 17 ans [« la vraie vie » est une expression de sa plume] qui savait écrire des poèmes en latin. Disons que ce que je souhaite est qu'un jeune de 19 ou 20 ans dise que ce livre correspond à son expérience, qu'il éclaire ses problèmes, et qu'il va en discuter avec ses amis et amies.

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad

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