Portrait de Gabrielle Chanel au Ritz , 1937, Collection particulière © Brigitte Moral/photo Jean Moral

la littérature ne serait rien sans les femmes

i-D s'est entretenu avec l'écrivain préféré de Chanel, Anne Berest, pour parler de livres, d'amour et, surtout, des femmes.

par Tess Lochanski
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19 Septembre 2016, 12:20pm

Portrait de Gabrielle Chanel au Ritz , 1937, Collection particulière © Brigitte Moral/photo Jean Moral

Vous êtes en train de préparer un roman sur une autre Gabrielle, Gabrielle Buffet, la femme de Picabia, cette exposition tombe à pic ?
En effet, elle fait extraordinairement écho à mon livre en cours. La biographie que je suis en train d'écrire concerne cette période et cet univers artistique. Les deux Gabrielle se sont côtoyées, et dans une lettre présentée dans l'exposition, Coco Chanel parle du mari de Gabrielle Buffet.

Sur votre Instagram, vous décrivez Gabrielle Buffet comme celle qui a inventé l'art moderne. C'est important de redonner leur place aux femmes ?
Je dirais même nécessaire. Les femmes ont été effacées des livres d'histoire de l'art. Gabrielle Buffet en est la preuve : elle, qui a quasiment « inventé l'art moderne », n'est jamais citée dans les ouvrages de référence. C'est affligeant.

Pourquoi avoir choisi d'écrire sur elle ?
Au départ, nous voulions, ma sœur et moi (Claire Berest est écrivain), écrire un livre à quatre mains. C'est l'envie de travailler à deux qui donna l'impulsion première. Puis nous avons trouvé notre sujet : notre arrière-grand-mère. Une femme hors du commun.

Vous avez découvert des choses auxquelles vous ne vous attendiez pas grâce à l'exposition ?
Je ne sais pas si les gens mesurent le caractère « extraordinaire » des pièces présentées ici. Moi qui ai l'habitude de travailler dans les archives, et en particulier les archives de cette époque, je peux vous affirmer que chaque pièce de cette exposition est un véritable trésor.

Qu'est ce qui vous a le plus troublé ?
Le manuscrit de Madame Bovary.
La main de Gabrielle Chanel, à l'encre, comme un suaire.
Un portrait de Cocteau par Francis Picabia.

Note manuscrite autographe de Gabrielle Chanel « La vie qu'on mène est toujours peu de chose, la vie qu'on rêve, voilà la grande existence parce qu'on la continuera au-delà de la mort » Collection particulière ©Photo Thierry Depagne 

Gabrielle Chanel était à la fois comme au centre de toute cette vie artistique et dans l'ombre, quel est selon vous son rôle exact au sein de cet univers ?
Les artistes de l'époque accordaient un soin particulier à leur tenue. Non par coquetterie mais parce que l'habit est un signe. Une pensée. Si l'on veut changer son rapport au monde, il faut changer sa façon de s'habiller. On comprend dès lors la place de Gabrielle Chanel dans cet univers de révolution des arts.

Elle a passé sa vie à entretenir les hommes après avoir été entretenue. C'était une revanche ?
Un juste retour des choses. Il faut toujours que l'argent circule, dans un sens ou dans un autre, sinon il devient mortifère.

Vous avez écrit sur Sagan. Je ne crois pas que Gabrielle Chanel l'ait côtoyée. Il y a comme une filiation entre ces femmes, non ?
Beaucoup de points communs entre ces deux femmes : le goût de l'indépendance, de la liberté. Un « style » évidemment. Et cette idée de l'élégance, quelle soit une élégance de la pensée ou une élégance vestimentaire - elles considéraient les petites choses comme si elles étaient grandes et les grandes comme si elles étaient petites.

Et vous, comment vous situez-vous ? Quels sont vos modèles féminins ?
Toutes les femmes écrivains, que je considère comme des mères, des sœurs. Il n'y a pas une femme qui écrit dont je ne me sente pas immédiatement proche.

Dans cette exposition on découvre Gabrielle Chanel comme « La femme qui lit ». Est-ce qu'elle aurait aimé écrire ?
Elle a écrit. Ses aphorismes en sont la preuve. On peut les lire durant l'exposition. On se rend compte qu'elle avait le sens du rythme, du dépouillement, d'un certain effet. Beaucoup d'intelligence. Elle a écrit peu mais magnifiquement : c'est une jolie leçon.

Il faut bien lire pour bien écrire ?
Il faut bien lire pour tout : pour bien vivre, bien rire, bien aimer, bien faire l'amour, bien dormir, bien comprendre...

Écrire, c'est franchir un pas. Quand est-ce qu'on est prêt ?
Quand on ne peut plus faire autrement.

Est-ce que c'est plus dur d'exister en tant qu'écrivain quand on est une femme ?
J'aimerais infiniment pouvoir vous répondre non. Alors soyons utopiques, parions sur l'avenir, et disons, non, c'est la même chose, ce qui est difficile, c'est d'exister tout court.

J'ai lu plusieurs fois à votre sujet le terme « féminisme chic », ça vous parle ?
Ma mère fut une féministe pure et dure. Pas de maquillage, pas de concessions, pas de futilité. Grâce à elle, grâce à nos mères, ma génération a pu vivre une autre forme du féminisme, celle qui consiste à démontrer qu'on peut être un cerveau solide, lire le grec ancien et comprendre les enjeux politiques contemporains ... tout en portant douze centimètres de talons hauts et Chanel n°5. Mais attention, le combat est toujours là.

Plus qu'un écrivain féministe, j'ai l'impression que vous écrivez sur les femmes. C'est la même chose ?
Oui, c'est la même chose. Mais si j'écris sur les femmes, c'est parce que je les aime. Je les aime beaucoup vous savez.

JEAN COCTEAU, Coco Chanel, v. 1930. Dessin à la mine de plomb. Collection Stéphane Dermit, dépôt à la maison Jean Cocteau, Milly-la-Forêt —©ADAGP, Paris 2016 «Avec l'aimable autorisation de M. Pierre Bergé, président du Comité Jean Cocteau» 

L'exposition CULTURE CHANEL a lieu du 17 septembre au 8 janvier 2017 au Ca' Pesaro International Gallery of Modern Art de Venise. 


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