ils parcourent l'europe, sautent de train en train et réinventent la liberté

Rassemblés au sein du collectif 4TH Dimension, les Road Dogs parcourent le territoire en montant clandestinement à bord de trains de fret.

par Micha Barban Dangerfield
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26 Octobre 2016, 9:05am

Les Roads Dogs sont une bande d'amis - que l'on retrouve également au sein du collectif 4TH - dont l'activité principale consiste à sillonner l'Europe en passant les frontières clandestinement, à bord de trains de marchandise. Ensemble, ils traversent les zones industrielles qui longent les villes, ces no man's land sans fin, des heures durant, installés entre les cales d'un train, à l'arrière d'un wagon ouvert ou sous une banne. Après le shot d'adrénaline qui survient au moment où ils s'agrippent à un train, les Road Dogs rétablissent le voyage, le vrai, celui qui s'étale sur un temps long, qui pousse à la contemplation et à la solitude. Et tandis que le monde bâtit de nouveaux murs, de nouvelles extrémités, cette bande les désacralise en les ignorant. On peut retrouver leurs exploits immortalisés dans des bouquins photos qu'ils éditent eux-mêmes et des vidéos. Une façon de ne jamais oublier leurs trajectoires, de marquer leur passage et de laisser une trace. Enfants du graff et nouveaux hobos, ils estampent les wagons qu'ils squattent le temps d'une traversée à l'aide de "monikers" - ces mêmes monogrammes laissés sur les cloisons métalliques des trains par les cheminots Américains, qui servaient également aux syndicats de l'Est à faire passer des messages à leurs confrères étrangers. Tout au long de leurs traversées, ils font halte pour trouver des lieux désaffectés et y organiser des fêtes démesurées avec des décors improbables. Rencontre.

Racontez-nous comment s'est formé 4TH et quand ?
Le soir d'Haloween 2008, nous nous sommes rendu compte que nous avions des rêves en commun, alors nous avons créé 4TH, depuis nous travaillons à les réaliser collectivement. Les premières années à Paris, notre activité principale consistait essentiellement à essayer d'être inventifs et jusqu'au-boutistes dans nos conneries... Puis en grandissant nous avons eu besoin de regarder vers nouveaux horizons. C'est alors créer la meute ROAD DOGS, une sorte d'excroissance libertaire et nomade de 4TH. Ensuite d'autres projets tel que Croatian Edition ou El Gato Negro ont vu le jour. Aujourd'hui ces quatre entités se complètent et s'opposent au sein d'une organisation fédératrice : The Fourth Dimension. Road dogs, El Gato Negro et Croatan Edition sont des ramifications du collectif 4TH. Avec chacun leur esthétique, leurs codes et leur fonction ainsi qu'un nombre de membres variable. Croatan Edition c'est notre maison d'édition, qui nous permet d'éditer nos propres livres mais aussi de promouvoir le travail d'autres personnes/collectifs qu'on aime. El Gato Negro c'est le pôle commercial, plus mercantile, il s'oriente vers le merchandising de produits dérivés. Pour vraiment comprendre il faut venir creuser sur notre terter. C'est peut-être compliqué à comprendre, pas évident à cerner, mais la vie est ainsi faite.

Comment doit-on aborder 4TH, un collectif, une bande ?
C'était une bande au départ lorsqu'on arpentait ensemble les rues de la capitale à la recherche de fêtes à incruster. Ça l'est toujours dans un sens, car l'amitié reste un liant indispensable aux projets. Mais disons que pendant ces 8 dernières années, on a appris tous les 3 à s'organiser pour mettre l'accent sur la création collective d'un univers abyssale. Dans ce sens-là, 4TH peut-être défini comme un collectif de 3 personnes... ou comme autre chose... selon le but de la manœuvre et le contexte en fait.

Quelle est votre philosophie ?
"In the zone, under the radar and off the grid"

D'où vous est venue l'envie de sillonner le monde dans des trains de frets ?
La vie est un grand vide cruel. La clé pour être heureux c'est de se tenir occupé à la remplir d'absurdités sans importance et ensuite, on meurt.

Vous en êtes à combien de kilomètres au compteur à peu près ?
Quand on aime on ne compte pas. Ce qui nous anime quand on est en vadrouille, (que ce soit en fret, en auto-stop ou à pied... ) c'est davantage cette distorsion de l'espace-temps : le fait d'être totalement déconnecté du monde, et de découvrir de nouveaux lieux au hasard.

Vous estampez les trains dans lesquels vous passez avec des "monikers". D'où ça vient ? C'est important pour vous de laisser une trace ?
En effet, en bons chiens errants, nous marquons notre territoire sous forme de monikers, c'est une pratique ancienne débutée aux états unis par les cheminots qui s'ennuyaient au travail, puis par les hobos qui n'arrivaient pas à en trouver, et laissaient des messages codés à l'entrée des villes pour les prochains arrivants. En Europe et Europe de l'Est, écrire sur les wagons était un moyen pour les syndicats de faire passer leurs messages politiques. Pour nous les « monikers » occupent un grande place dans notre pratique, dans un premier temps pour l'amour du geste ! (La craie grasse blanche sur ces grandes surfaces rouillées, il faut avouer que c'est vraiment un kiff en soi). Ensuite, parce que nos monikers sont souvent réalisés dans des endroits difficiles d'accès et peu fréquentés, ils donnent ainsi à ces lieux où l'on reste parfois quelques jours, parfois quelques mois, une âme et une histoire en plus. C'est assez romantique comme idée, de se dire que quelqu'un tombera peut-être dessus un jour et que ça piquera sa curiosité. Pour finir, c'est une façon plus discrète que le lance-pierre pour tuer le temps à l'intérieur des wagons en fer.

Vous ressentez quoi quand vous parvenez à monter dans un train ?
Des papillons dans le ventre et des étoiles plein les yeux ! À vrai dire, c'est souvent le résultat d'un long repérage, il faut être patient et téméraire dans ce genre de mission. Quand le train fini enfin par partir c'est un mélange étrange d'euphorie et d'adrénaline, puis le sentiment d'une grande satisfaction avant de laisser place aux doutes et interrogations quand à notre destination.

C'est quand pas hyper commun en Europe. Est-ce que vous sentez proches des "hobos" américains ?
Nous avons forcément une base commune : le fait de voyager gratuitement en se cachant sur ces gros trains de marchandises. Et même si toute cette culture nous a marqué au fer rouge avant même de prendre la route, nous avons la chance de le faire par choix, alors qu'eux pendant la grande dépression, le faisaient par contrainte. Pour nous, c'est une manière nouvelle d'explorer des coins oubliés. Et c'est en ça que l'on se sent plus proche de la nouvelle génération de « train hoppers » américains issue du graffiti. Cependant, avec les Chiens de la Route, nous ne voulons pas faire un copier/coller de cette pratique ici en Europe, on a cette volonté forte de créer nos propres codes et nos propres règles !

Vous croisez du monde dans les trains parfois ?
Pas assez à notre goût, on est tellement peu à pratiquer le voyage en fret ici... Mais quelque chose nous dit que ça pourrait changer, et peut-être même que la relève est assurée. Nous avons récemment entendu parler de la formation d'un autre groupe plus jeune : « Les Enfants Disparus ». Il paraît qu'eux aussi construisent des campements sauvages et portent l'uniforme. S'ils lisent ces quelques lignes, nous serions ravis de les croiser un jour au détour d'un dépôt.

De plus en plus de frontières, de murs, de limites physiques s'érigent dans le monde. Quelle est votre philosophie par rapport à ça ?
Nous venons du graffiti, et nous en gardons la mentalité transgressive, dans cette quête de liberté de mouvement, de fêtes, et d'aventures. Car chaque système engendre ces propres failles, et toutes ces failles sont des espaces de liberté potentiels. Même si nous ne sommes pas des militants à proprement parler, nous rêvons « d'un peuple qui commencerait par brûler les clôtures et laisserait croître les forêts ». Ce qui se passe dans le monde en ce moment nous conforte dans les idées contestataires que véhiculent certaines de nos actions et publications.

Vous organisez des raves / soirées également en vous réappropriant des lieux abandonnés que vous découvrez sur la route. Quel est esprit ?Il y a un réel plaisir à élaborer une soirée totalement illégale dans un lieu abandonné, c'est un formidable moyen d'ouvrir une enclave le temps d'une nuit, d'y ériger un décors et d'y inviter nos amis et les amis de nos amis. Que ça dégénère ou que la soirée soit avortée c'est toujours une bonne expérience à vivre et à raconter.

Il y a quelques mois, vous avez publié une pub pour un grinder. On y voit Lukas Ionesco et sa petite amie Angèle, comment s'est passé le tournage avec eux ?
Après quelques années de recherche intensive au 4TH lab, Woody et Tendo l'ont produit à la main de A à Z en auto-production totale, comme à notre habitude. Une fois l'objet terminé, nous avions envie de pousser encore le truc en réalisant une pub. Du coup on a bossé un storyboard. Il nous fallait 2 teenagers crédibles, Lukas et Angèle ont accepté direct de jouer leur propre rôle dans la quatrième dimension. Vu qu'on est amis depuis plusieurs années c'était assez naturel et très marrant. Évidemment tout ne s'est pas déroulé comme prévu, mais on commence à avoir une réelle aisance dans l'improvisation et la débrouille maintenant. C'était une sorte de bordel réglé comme du papier à musique. On a monté un décor en carton-pâte en deux-deux, dans une cave humide d'un squat de Palaiseau (merci à eux d'ailleurs) et on a shooté le tout en 1 journée. Avec un budget inexistant.

Vous avez collaboré avec l'actrice Diane Rouxel. Quelle est son implication dans 4TH ?
En effet, elle est très proche, Tendo l'a rencontré il y a 4 ans sur le tournage du Larry Clark à Paris, en même temps que Lukas d'ailleurs. Diane est montée sur les trains de marchandise avec Mogli et Tendo, c'est elle qui a shooté les images de l'Opération Soleil Bleu. Elle fait maintenant partie de la meute des Chiens de la Route. On a la chance d'avoir des amis qui nous épaulent dans nos projets. Ces amis sont de véritables maitres ninja dans leurs disciplines, c'est toujours agréable de pouvoir bosser avec eux.

Les livres des Road Dogs sont disponibles ici.

Crédits


Texte : Micha Barban-Dangerfield

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