2016, l'année des bandes

En 2016, les gens se sont retrouvés, l’année rude s’est traversée à plusieurs. Dans l’art, dans la mode, dans la musique, le cinéma et dans la vie, les bandes ont créé leurs univers pour améliorer notre monde. On les en remercie.

par Antoine Mbemba
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22 Décembre 2016, 11:45am

La bande, c'est une notion trompeuse. Trouble et sujette aux fantasmes. Un écueil où politiques et journalistes ont souvent plongé tête en avant pour assouvir les soifs sécuritaires de leur auditoire. Un terme simple, effrayant pour beaucoup en ce qu'il mêle l'idée de groupe à la jeunesse. Dites « bande », et les gens entendront « gangs », s'imagineront les reportages qui se reproduisent et sautent de chaîne en chaîne depuis dix ans. Vous savez ? Les bandes de Chatelet, Les bandes de Gare du Nord, de Barbès… Dix ans ; on est sympas. En France, à la fin des années 1950, des jeunes en bandes, étincelants, se drapent de cuir, rêvent du James Dean de La Fureur de Vivre et talonnent le parquet sur les Great Balls of Fire de Jerry Lee Lewis. Pour la presse, ils ne seront que des « blousons noirs », des voyous écervelés à la violence quasi sanguinaire. Une rixe aura suffi à résumer la contre-culture qui pavait la voie au yéyés. 

La bande fait peur parce qu'elle est l'exclamation d'une jeunesse qui s'exprime, se socialise ailleurs qu'à l'école, loin du salon familial. Une jeunesse qui s'invente ses propres codes, détruit les conventions adultes pour se créer son champ des possibles. Des générations qu'une lettre de fin d'alphabet ne suffit pas à détourer, nées la poigne contre la matrice d'internet. En avril dernier dans i-D, on se demandait si le net et la somnolence des réseaux sociaux avaient tué les contre-cultures musicales. Si l'accès illimité à tout ne privait pas la jeunesse du sentiment d'appartenance précis, moteur des punks, des goths, des skinheads. Des blousons noirs ! On espérait voir en 2016 un retour aux contre-cultures en leur sens le plus propre, le plus pur. À la place, on a eu la recrudescence de la bande. La culture du groupe. Et c'est très bien. 

C'est un grand pas. Chaque bande compose son propre univers, son ensemble cohérent ou bordélique. Sa mini contre-culture, dans la mode, l'art, la musique, le ciné. L'individualité a fait un pas de côté. L'individualisme crasse a pris une veste, et les gens ont compris qu'ils avaient besoin des autres pour se trouver, que l'amitié est le puissant vecteur créatif de l'époque. En 2015, on a pleuré comme jamais nous n'avions pleuré. En 2016, on a cicatrisé ensemble, pro-activement.

Chaque bande compose son propre univers, son ensemble cohérent ou bordélique. Sa mini contre-culture, dans la mode, l'art, la musique, le ciné.

Et si les bandes forment une notion qui se métamorphose à l'infini des individus qui les composent ; si elles n'ont pas les traits nets des contre-cultures passées, elles conservent cependant la péjoration, la peur que les instances diluent leur formation. La réaction contre quelque chose. En 2009, dans une interview à Télérama, le sociologue Marwan Mohammed - auteur de Les bandes de jeunes : des blousons noirs à nos jours (2007) et de La formation des bandes de jeunes : entre famille, l'école et la rue (2011) - citait les critères qui font consensus pour définir les bandes : « 1) la dimension collective, 2) le caractère informel, 3) la jeunesse, 4) la pérennité, 5) la visibilité publique, 6) la cohésion interne, 7) la dynamique transgressive et conflictuelle avec la société. » On se débarrasse de ce que la société fausse. On y intègre ce qu'on veut y voir de beau et d'authentique. 

Alors cette année, les gars de Boukan on fait de la musique depuis Cergy et dans le tout Grand Paris pour éclairer leur monde, sauver par la fête, « propager de bonnes ondes et quelque chose de positif. » Les 60 artistes qui animaient les couloirs du feu Wonder sont allés squatter leur usine à piles pour y trouver leur liberté artistique et se nourrir du talent des uns et des autres. Le casting du Divines d'Uda Benyamina est venu piétiner les clichés du cinéma, le récit échappant à tout jugement moral, typique aux « films de banlieue », en adoptant un regard introspectif et féminin, salvateur. Les Road Dogs ont sillonné l'Europe clandestinement à bord de trains de fret pour l'adrénaline, l'aventure, l'absurde, et retrouver la notion du temps long. Et les plus belles bandes de cœur des jeunes créateurs de la mode ont investi les pages d'i-D France. Collègues, amis, muses ont accompagné Y/Project, Études, Koché, Paco Rabanne, symboles d'une époque charnière, celle de la solidarité, de la reconstruction. 

Les adolescentes du Gucci Gang ont continué d'inonder Paris de leur puissance de feu Instagram, de leur classe, leur style et leur maturité. Quand on demande à Angelina Woreth, l'un de ses visages, qui ne signe jamais l'image du Gucci Gang sans le lot de ses trois potes, l'importance de sa bande dans sa vie, c'est très simple : « Ce sont mes amies avant toute chose. On fait tout ensemble. C'est ma deuxième famille. On veut juste avancer ensemble, essayer de faire quelque chose de bien, continuer à être amies en travaillant. Tout le monde a un peu un groupe de potes. Sans ça, la vie est un peu triste, non ? Tout le monde est un peu lié. »

La bande, en son sein, se débarrasse de ce que la société fausse et intègre ce qu'elle veut y voir de beau et d'authentique.

La bande, c'est sûrement ça : la recherche d'un bonheur qui ne se suffit pas à une personne. La quête d'un idéal. En ce sens, la plus grosse bande de 2016, c'est sûrement celle qui a pris ses quartiers à Paris à République de mars à mai. Celle de Nuit Debout, qui ne croyait plus qu'en elle pour tordre notre statu quo. Celle qui a laissé sa révolution tranquille s'étaler physiquement, errer joyeusement, sans but. Celle qui nous a donné le début du goût des prémisses d'un changement. Celle qui a passé son année 2016 saoulée, paniquée par l'anticipation des prochains tarés qui sèmeront la terreur. Fatiguée, à vif. En vie.

Pour Angelina, « l'année a été très compliquée. J'étais avec les filles à République, le soir du 13 novembre, les gens couraient dans la rue. Ça nous a fait un gros choc. On avait plus envie de sortir. Quand tu regardes ce qu'il se passe dans le monde ces temps-ci... Ce serait mieux que tout le monde s'aime, qu'on ait tous des groupes d'amis. » Et c'est peut-être ce qu'il s'est passé. Tout le monde ne s'aime pas, l'élection présidentielle ne manquera pas de nous le rappeler. Mais depuis ce novembre rouge, nous sommes beaucoup à avoir compris que nous n'étions qu'un groupe d'amis. Que ces lettres qui servent à définir telle ou telle génération sont le dénominateur commun, ce qui nous réunit, ce que l'époque a modelé de nous. Ce qui fait que, même si vous pensez être seul, dans le coin, vous faites en réalité partie de la plus grande et plus forte de toutes les bandes. Vous faites partie d'une génération.

Celle qui, comme Angelina, constate que « le monde est un bordel. Mais il y a de plus en plus de jeunes qui se mobilisent, qui font plein de choses. Il y a un nouveau mouvement de la jeunesse. On est dans ce mouvement malgré nous, parce qu'on est jeunes, on a 17 ans, on est en France, on est citoyens du monde, et ça nous concerne tous. On se bat tous au quotidien, à notre niveau, pour que les choses changent. » En 2016, la bande s'est imposée à nous. Profitons-en. 

Credits


Texte Antoine Mbemba
Photographie : Le Gucci Gang par Amanda Camenisch 

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