le guide i-D des expos de la rentrée à paris

La rentrée des galeries parisiennes promet une année fougueuse et multiple, où mastodontes et nouvelles générations dialoguent dans un joyeux chaos.

par Ingrid Luquet-Gad
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12 Septembre 2016, 8:35am

Cédric Fargues, « BÉBÉFLEURS » 2016, iphone picture facebook collage, 25 x 33cm

1 - Se mettre au vert

Et si l'on s'en allait vivre loin, dans une cabanon paumé, en des terres que même GoogleMaps ignore encore ? Chaque année, c'est la même histoire : on se met à caresser des fantasmes de retour à la nature, histoire de rendre un peu plus doux l'atterrissage sur le bitume de la reprise. La rentrée, c'est aussi la rentrée artistique, et à la galerie Bugada & Cargnel, Adrien Missika nous promet que demain, tout ira mieux. « Demain Amélioration », le titre de son expo, se projette dans un futur où l'humain aura renoué avec les gestes primitifs : au sol, de simples feuilles magnétisées flottant dans l'eau font office de boussoles. Elles indiquent un ailleurs qui pourrait bien se situer hors de notre système solaire, si l'on en croit la cartographie rudimentaire au mur, en fer forgé et menus coquillages. Ces exoplanètes potentiellement habitables, on s'y veillera à s'y rendre équipé de son écosystème portatif, en emportant chacun sa plante montée sur sac à dos. Demain, c'est loin, et parfois, l'apocalypse semble plus proche. C'est du moins ce que l'on risque de se mettre en tête à force de trop fréquenter les bas-fond du web, où prospèrent tranquillement les scénarios de fin du monde. Cédric Fargues, exposé à la New Galerie, en sait quelque chose, et signe l'expo la plus wtf de la rentrée : un panorama à la fois doucereux et flippant de la secte revivaliste des Bébé Fleurs, ces végétaux dotés d'yeux d'emojis représentant la régénération après la fin du monde. En attendant l'apocalypse, on peut toujours aller se réfugier dans la nature éternelle, celle qui n'a ni ports USB intégrés ni organes mutants. Pour cela, on ira voir du côté de la galerie Marian Goodman, qui présente un ensemble d'œuvres de l'italien Giuseppe Penone (dans les deux espaces de la galerie, à Paris et à Londres), figure de proue du land-art à qui même Versailles n'avait pas hésité à confier les clefs du château en 2013.

Adrien Missika « Demain Amélioration », jusqu'au 12 octobre à la galerie Bugada & Cargnel à Paris www.bugadacargnel.com

Cédric Fargues « Bébé Fleurs », jusqu'au 13 octobre à la New Galerie à Paris www.newgalerie.com

Giuseppe Penone « Ebbi, Avro, Non Ho (J'eus, J'aurai, Je n'ai) », jusqu'au 22 octobre la galerie Marian Goodman à Paris et « Fui, Saro, Non Sono (I was, I will be, I am not), jusqu'au 22 octobre à la galerie Marian Goodman à Londres www.mariangoodman.com

2 - Aller payer (un peu) ses hommages aux mastodontes

James Rosenquist Energy crisis, 1979 Oil on canvas 116,8 x 116,8 cm (46 x 46 in) (JRQ 1021)

Heureusement, comme avec Giuseppe Penone, les occasions de réviser ses bases d'histoire de l'art ne manquent pas. Les vrais classiques sont forcément les enfants terribles d'hier, comme Jean Tinguely, que l'on retrouve à sa galerie historique G-P & N Vallois. Plus punk que le plus punk des blousons noirs, puisque que la destruction, chez lui, est carrément auto-programmée ; à l'instar de ses célèbres machines de ferraille suicidaires : l'allumer, c'est la mettre à mort. Celles-ci prennent place dans son œuvre aux côtés de ses tableaux animés (les « Méta-mécaniques ») ou de ses machines à dessiner (les « Méta-matics »), développées dès le mitan des années 1950 alors en pleine extase Moulinex. Même cible, autre son de cloche chez James Rosenquist, éminent représentant du pop-art américain. Formé à la peinture publicitaire, il recyclera, dans ses toiles XXL, l'iconographie des médias de masse et de la société de consommation, dont il brouille la lecture par sa technique fétiche de hachures. La galerie Thaddaeus Ropac présente un vaste panorama de ses œuvres, de 1970 à nos jours, conçu en deux volets : ses collages dans le Marais, et ses tableaux à Pantin. En ce qui concerne Ai Weiwei, on avoue qu'on nage un peu dans le flou suite à ses dernières productions d'un goût douteux en réaction à la crise des migrants. Récupération ou maladresse, on ne peut pas enlever au dissident chinois, lui même maintes fois censuré et emprisonné dans son pays, le courage de mettre sa notoriété au service des causes sur lesquelles beaucoup préféreraient continuer à fermer les yeux. Pour en juger par soi-même, direction la galerie Max Hetzler, qui lui offre sa première expo en galerie en France.

« Jean Tinguely '60s », jusqu'au 29 octobre à la galerie G-P & N Vallois à Paris www.galerie-vallois.com

James Rosenquist, « Four Decades, 1970-2010 », jusqu'au 7 janvier à la galerie Thaddaeus Ropac Pantin et « The Collages, 1960 - 2010 » à la galerie Thaddaeus Ropac Marais www.ropac.net

Ai Weiwei, jusqu'au 8 octobre à la galerie Max Hetzler à Paris www.maxhetzler.com

3 - Oser en rire

Présence Panchounette « Chic, Choc, Super, Sensass », courtesy galerie Sémiose 

Et quand bien même on ne saurait absolument pas quelle opinion s'en faire, reste toujours comme arme le détournement, la déconstruction et la désacralisation, triple arsenal en « d » à ne surtout pas sous-estimer. Pétards mouillés parfois, redoutables bombes à retardement fréquemment, l'art se doit aussi d'ouvrir cet espace de flottement où s'immisce le rire. Présence Panchounette, on s'en doute rien qu'à prononcer leur alias, en a fait son miel. Entre 1969 et 1990, ce collectif français à géométrie variable fait office de poil à gratter de l'institution. Comme tout bon groupe, après s'être dissous, certain des membres esquissent néanmoins une reformation pour leur exposition à la galerie Sémiose, où le monde de l'art et ses figures de proue en prennent pour leur grade - à l'instar de ce grille-pain Mondrian. Tout aussi énigmatique et non moins acerbe, on connaissait jusqu'à présent surtout Puppies Puppies pour son compte Instagram décapant, ainsi que son affiliation à la bande de DIS Magazine, qui avait d'ailleurs inclus l'une de ses vidéos à la Biennale de Berlin dont ils ont assuré le commissariat cet été. A Paris, le canidé en question avait signé l'expo d'été de la galerie Balice Hertling (homme nus dans cabine de douche fonctionnelle inclus) ; il revient à la rentrée pour un second volet entre leurs murs, s'entourant d'artistes de la galerie - Cédric Rivrain, Will Benedict et Marie Angeletti. Plus classique, le designer Mathias Kiss présente une énième variation sur la désacralisation de l'espace de présentation des œuvres : en recouvrant le sol de la galerie de feuilles d'or tout en laissant le reste de l'espace (quasiment) vide, il s'inscrit dans une généalogie pour le moins prestigieuse. Où plane, évidemment, l'ombre d'un grand désacralisateur devant l'éternel, lui aussi féru de doré et de vide muséal : Yves Klein.

Présence Panchounette « Chic, Choc, Super, Sensass » jusqu'au 8 octobre à la galerie Sémiose à Paris www.semiose.fr

« Puppies Puppies : second variation » jusqu'au 18 septembre à la galerie Balice Hertling à Paris www.balicehertling.com

Mathiass Kiss « In Situ » jusqu'au 24 septembre à la galerie Alain Gutharc à Paris www.alaingutharc.com

4 - Ramener sa bande

The Guerrilla Girls, « Do Women Have To Be Naked To Get Into Music Videos? », 2014, poster, 30,5 x 66 cm

Cette rentrée, on fera les choses à plusieurs. En bande de filles chez Mfc Michèle Didier, galerie spécialisée dans l'édition qui réussit un coup de maître : faire venir à Paris le collectif féministe des Guerilla Girls, et les faire dialoguer avec la jeune génération d'activistes, à savoir les La Barbe et les Femen. Leur acte de naissance remonte à 1984. Le MoMA à New York venait alors d'inaugurer son exposition « An International Survey of recent Painting and Sculpture » : sur les 169 artistes au total, seulement 13 femmes. Suite à ce constat, un petit groupe d'artistes femmes décide qu'il est grand temps d'interpeller l'opinion sur la sous-représentation des minorités dans les institutions artistiques. Masquées et sous pseudo, tous les moyens sont bons pour ces amazones-activistes, avec cependant une nette préférence pour la rue et l'action directe, comme en témoigne les tracts, affiches et banderoles exposés à Paris. Reena Spaulings : un nom de femme mais une identité trouble, dont on sait seulement qu'il faut parler au pluriel. Formé au début des années 2000, le collectif le plus évasif de la planète, invité sous nos lattitudes par la galerie Chantal Crousel, est basé à New York. Personnage fictif d'un roman (écrit par un autre collectif au prénom féminin, Bernadette Corporation), vraie galerie qui expose d'autres artistes mais aussi elle-même artiste dont la production est exposée dans d'autres galeries, Reena Spaulings, histoire de nous embrouiller encore un peu plus, se définit elle-même comme peintre. L'an passé à la FIAC, on découvrait de grandes toiles que l'on aurait volontiers étiquetées expressionnisme abstrait, sauf qu'on apprenait plus tard qu'elles avaient été réalisées par un aspirateur Roomba. Cette fois, leur expo croise Pokémon et Michel Houellebecq, réalité augmentée et selfies d'auteurs, inscrivant l'ère médiatique hypercontemporaine dans le plus vieux médium du monde : la peinture.

« The Guerilla Girls et La Barbe » jusqu'au 12 novembre à la galerie Mfc Michèle Didier à Paris www.micheledidier.com

Reena Spaulings « Pont du Carrousel » jusqu'au 8 octobre à la galerie Chantal Crousel à Paris www.crousel.com

5 - Enfin assumer ses rêves BDSM

Servane Mary, « Sans titre (Property II) », 2016I, mpression jet d'encre sur cuivre, 122 × 165 × 23 cm. © l'artiste er Triple V 

Une fois que la rentrée artistique aura fait de nous des êtres meilleurs (on résume : plus écolo, plus cultivés, plus drôles, plus sociables), il sera temps de se permettre un petit écart histoire de pimenter un peu les choses. Cet écart, on se l'imaginerait bien de type cuir, belles mécaniques et huile de moteur. A la galerie Triple V, Servane Mary présente un ensemble de nouvelles pièces explorant l'iconographie de la femme des années 1940 à 1970, celle qui n'a besoin de personne et surtout pas en Harley Davidson, à travers des photos trouvées de femmes conduisant des motos, transférées sur des structures ondulantes en cuivre ou en acier. On connaissait d'Elodie Lesourd son exploration des codes visuels de la scène black metal, dont elle tirait notamment des installation qui contraignaient la circulation du corps du visiteur dans l'espace. Pour sa nouvelle expo à la galerie Lily Robert, le panorama se brouille, tout en restant dans le périmètre de la nuit - parfois noire, parfois rose fuchsia. Ainsi, dans la cave (évidemment), des harnais en cuir rejouent la géométrie interne de motifs empruntés à Sol Lewitt, tandis qu'un peu plus loin, des toiles se balancent dans un habitacle de cages en fer. Enfin, pour élargir un poil le spectre, la galerie Eric Mouchet propose d'explorer lors d'une expo collective la fascination des jeunes artistes pour la machine, les moteurs, la mécanique : après celles, célibataires de Duchamp, le spectre englobe ici la disparition de l'industrie secondaire, la dématérialisation 2.0 ou encore la fascination pour les engins de la famille de ceux qui vont dans l'espace.

Servane Mary « Babyliss » jusqu'au 5 novembre à la galerie Triple V à Paris www.triple-v.fr

Elodie Lesourd « Lazarus, Zombie, Elvis » jusqu'au 15 octobre à la galerie Lily Robert à Paris www.lilyrobert.com

Machination(s) jusqu'au 8 octobre à la galerie Eric Mouchet à Paris www.ericmouchet.com

Credits


Texte : Ingrid Luquet-Gad