une brève histoire du short en jean de patti smith à motörhead

La version réduite du symbole de l'industrie américaine a encore de beaux jours devant lui.

par Alice Newell-Hanson
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16 Juin 2016, 8:40am

Lorsque Levi Strauss a dessiné les premiers patrons du pantalon qui le rendrait à jamais célèbre, dans le San Francisco de la fin du 19ème siècle, le bien-nommé Levis s'appelait alors "waist overall", soit "salopette à la taille". Résistant, hyper-technique, le tissu avait déjà été utilisé pour les combinaisons des ouvriers américains. Strauss en a fait une pièce quotidienne et ajustable. Son brevet en poche, l'homme d'affaires lance son premier pantalon utilitaire, coupéà la taille, d'où son nom "waist overalls". Côté marketing, Loeb troque son prénom de naissance contre "Levi", un pseudonyme que le tout San Francisco lui connaissait déjà.

Le jean coupé appartient à la troisième génération du denim américain, la version raccourcie du jean et celle, encore plus minimale, de la salopette. L'ironie dans l'histoire, c'est que les shorts délibérément coupés main portés par la moitié de la gent féminine (et masculine) sur cette terre, de Daidy Duke dans Shérif fais moi peur aux métalleux des nineties en passant par les divas d'un soir de Coachella, sont encore cousus à partir d'un tissu créé au 18ème siècle en France qu'on disait ultra-résistant - grossière erreur de nos ancêtres.

Le short coupé porte en lui cette aura profondément irrévérencieuse. Si le jean classique évoque John Wayne et la musique country, le short coupé, lui, est né du punk et sur les fesses de Patti Smith. Il est volontairement un peu vulgaire ou carrément pourri. Bref, il dérange.

La palme de la paire de fesses en short revient immanquablement à Daisy Duke, le personnage que jouait Catherine Bach dans la cultissime série télé Shérif, fais-moi peur. Sculpturale, Daisy mettait en avant (et avant tout) ses jambes interminables pour mieux séduire et distraire les routards ou pour échapper aux flics au volant. Avant que la série ne fasse un tabac sur le petit écran, les détenteurs de la chaîne américaine auraient trouvé le short trop obscène et auraient forcé Bach à porter d'affreux collants chair dessous, pour éviter de choquer les âmes puritaines et le public non averti.

Si le short de Daisy Duke réveillait les pulsions sexuelles d'un continent tout entier, le short coupé s'est aussi et surtout immiscé dans les rangs du punk. Il suffit de se pencher sur une, deux, trois, quatre photos de Patti Smith pour s'en apercevoir. En fait, à chaque apparition sur une pellicule datant de 1977, la chanteuse arbore le même short déchiré, décousu qu'elle mixait à une veste d'homme en tweed (la même, aussi). Elle a joué au CBGB comme ça. Et la même année, le légendaire photographe préféré des rockeurs, j'ai nommé Bob Gruen, immortalisait Debbie Harry en balade à Coney Island et en short tailladé, sous les yeux mi-émerveillés mi-scandalisés des plagistes du coin.

Le déchiquetage du pantalon emblématique de toute une industrie américaine a longtemps pris des airs de dédain devant une société toujours plus consumériste. Plus il choquait, mieux c'était. Et ce n'est pas Lemmy Kilmister, indétrônable bassiste de Motörhead et adepte du micro-short qui nous aurait contredit. "C'était comme un string, mec", a dit un jour Scott Ian, fidèle compagnon et figure incontournable du trash metal, à propos de la tenue riquiqui de Lemmy.

En novembre 1988, Anna Wintour fut la première à mettre à l'honneur le jean en couverture du Vogue américain et de fait, à le propulser dans la sphère du high-fashion - du moins, à le mixer à d'authentiques pièces luxueuses. Les années qui suivirent marquèrent un tournant dans l'histoire du jean coupé, perdant peu à peu de son aura sulfureuse pour s'immiscer dans les pages des magazines et flirter avec l'esthétique glossy de la décennie 1980-90. En 1992, Herb Ritts shootait Cindy Crawford pour leVogue de novembre, cabriolant sur la plage de Malibu aux côtés de son mari Richard Gere, les fesses galbées et moulées dans un short Levi's. La pièce maitresse n'a pas tardé à rejoindre le rang des défilés, reprise par une horde de créateurs soucieux d'insuffler à leurs collections des élans provocateurs et des oeillades à l'esprit américain. Stella McCartney a fait défiler ses mannequins dans des jeans troués aux fesses pour sa dernière collection Chloé. Plus récemment, Alexander Wang présentait sa version frangée et audacieuse du short en jean, comme un clin d'oeil à l'énergie punk du East Village new-yorkais. Hedi Slimane, pour sa part, s'est emparé du short en jean pour transmettre au public sa vision du glamour californien, lors de son règne à Saint Laurent.

Aujourd'hui, l'aura punk du short en jean coupé à l'arrache a disparu, mais son pouvoir de séduction, lui, est resté intacte — sur les podiums et dans la rue. Il est heureux de voir à quel point le DIY est socialement accepté. Et au prix qu'on le paie désormais en fripe, on aurait tort de s'en priver pour l'été. 

Credits


Texte : Alice Newell-Hanson
Image : Extrait du clip Bombay de El Guincho

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